titan noir
Du même auteur au Rouergue Mamie en miettes, collection doado, 2003 La main de l’aviateur, collection doado, 2007 Le garçon talisman, collection doado, 2012 Le royaume des cercueils suspendus, collection épik, 2014
Illustration de couverture : © Ronald Curchod Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com
Florence Aubry
titan noir
Très embêté par les abeilles Il secoue ses grandes oreilles Mais... Ça a des oreilles, les lézards ? Bizarre bizarre... À Sara et Alex
Il va lui faire du mal et je pense qu’ils le savent. Ça va arriver, malgré lui. Un jour, ses gestes seront les mêmes que tous les autres matins, la fille ne fera rien de plus et rien de moins, la journée se déroulera comme toutes les autres journées, avec ses foutus points d’orgue toutes les heures… onze heures… quatorze heures… Il y aura toujours sa gentillesse, sa voix douce, sa main confiante, son sourire grand et franc, et pourtant il lui fera du mal. Je sais comment ça se passera. Il l’attrapera par un pied ou par un bras, peu importe, ce qui dépassera. Il coincera un morceau d’elle dans sa bouche et il l’emmènera tout au fond, là où elle ne pourra plus respirer, là où la masse d’eau au-dessus d’elle fera pression comme un étau sur chaque parcelle de sa peau, et ce sera vite fini. Elle ne sera qu’une pauvre poupée de chiffon, et pas l’amie qu’elle croit déjà être. Je le vois, dans ses yeux, dans tout son comportement, qu’elle pense ça, qu’ils sont des amis, qu’elle 9
lui fait du bien, qu’elle allège sa douleur. Qu’ils sont complices. Qu’elle l’a compris. Ils ne sont pas amis. Il n’a pas d’amis. Il est seul au monde. Jamais il ne sera ami avec l’un d’entre nous, même si autrefois, ça aurait pu être le cas. Et pourquoi ? Parce qu’il y a bien longtemps qu’il sait qui nous sommes, il sait exactement qui et comment nous sommes, et le mal que nous sommes capables de lui faire. Il n’y a pas de limite à la douleur que nous pouvons lui infliger. Je sais que cela va arriver, parce qu’il l’a déjà fait. Deux fois. À la première, j’ai pensé que c’en était fini de lui. Mais évidemment que non, parce qu’il y a l’argent. Il est massif, spectaculaire. Et surtout il est reproducteur. Il vaut beaucoup d’argent. Il n’y a que ça qui compte, dans les endroits comme ici. L’argent. Il l’a déjà fait, de tuer… je dis lui, mais je ne sais pas si c’est lui, vraiment. C’est juste l’histoire d’un moment, un instant même, où la part la plus noire de cet animal, la part la plus blessée, la part la plus douloureuse, la plus souffrante, la part la plus folle, prend enfin le contrôle et montre qu’elle existe. Qu’elle peut agir. Qu’une forme de liberté lui appartient encore, malgré tous les coups, tous les asservissements. Qu’elle peut montrer de la colère et de la révolte. Alors tout le monde a peur et tout le monde pleure. Et bientôt, à nouveau, tout le monde pleurera. Sur cette jeune femme cette fois. 10
Mais qui pleure sur lui ? Moi je suis là. Je regarde, parce qu’on m’a autorisé à le faire. Peut-être que j’empêcherai que quelque chose arrive. Mais est-ce que j’en ai vraiment le désir, de l’empêcher ? Cette fille qui est venue me parler, elle prend de l’assurance. De plus en plus. Elle veut obtenir plus. Je sens que ma colère prend le dessus, à nouveau. Je sens l’envie qu’Oscuro la saisisse, la fasse tourbillonner en tous sens jusqu’à ce qu’elle arrête de bouger. Comme il l’a déjà fait avec d’autres. C’est sûr ça ne le sauvera pas. C’est sûr, ça ne changera rien à tout ça. Mais ça le libérera. Un peu. L’espace d’une dizaine de minutes. Après ça on l’enverra dans un autre bassin. Avec un autre pantin et son sifflet planté dans la bouche. Il faut qu’il tienne. Je n’ai pas envie que ça recommence. Le hamac. Un autre parc. Les médicaments qui tournent la tête et rendent malade.
Elfie
Je gravis la courte série de marches quatre à quatre, je manque de m’étaler sur la pierre, avec cette pluie froide qui rend toute surface glissante. Mais c’est la mousse aussi, quand est-ce que maman se décidera à les nettoyer, ces marches, à les brosser, ou à prendre quelqu’un pour s’en occuper si elle a la flemme de le faire ? Il faisait pourtant beau, ce matin, quand j’ai ouvert les yeux ! Un soleil magnifique, juste un voile de brume, vers le sud, mais rien de bien méchant. Le footing de fin d’après-midi avec Maxime, il va falloir oublier, à présent le ciel est d’encre, noir comme de la suie ; il va crever sous peu, c’est forcé, je connais le ciel d’ici par cœur, je sais comment ça finit. C’est comme ce jardin, quand est-ce que maman prendra enfin les choses en main ? Ces vieux pots de fleurs cassés, ça fait dégoûtant, ces herbes folles, on dirait un coin de cimetière abandonné. Ce n’était pas comme ça, avant. Tout ici était nickel chrome, il y avait même un coin où on faisait pousser des aromates, 12
pour le restaurant. Ciboulette, sauge, basilic. Avant, il y a longtemps. Quand on était une famille, quand papa était là, et qu’il n’avait pas encore fait ce qu’il a fait. Avant que tout ne dérape irrémédiablement. – Eh ben, pas trop tôt ! – Quoi, pas trop tôt ? On avait dit treize heures maman et il est treize heures cinq ! Quatre, même ! T’es obligée d’exagérer tout le temps, comme ça ? – On avait dit midi ! Tu sais bien, on avait dit que cette fois, ce serait midi, parce qu’après j’emmène tatie chez le coiffeur. Tu n’en feras toujours qu’à ta tête. – On avait dit treize heures, faudrait vraiment que je t’enregistre, une fois, c’est toujours la même chose avec toi ! – Bref. Dépêche-toi de fermer la porte, tu vois bien que l’eau rentre, quel temps de cochon… et essuie bien tes chaussures je viens de passer la serpillière ! On n’avait pas dit midi. Jamais de la vie on n’avait dit midi puisque je viens toujours à treize heures. Chaque lundi je débarque à treize heures. Avant, c’était chaque samedi, mais avec le boulot, c’est plus possible, alors le déjeuner chez maman maintenant, c’est le lundi. Comme toujours, elle est apprêtée et maquillée comme pour un dîner en ville. Un pantalon en flanelle grise près du corps. De hautes bottes, grises elles aussi. Un large pull d’un blanc impeccable, qui laisse voir une épaule. Un ensemble de petits bracelets 13
argentés, au poignet droit. Les cheveux relevés en un chignon un peu flou. Un maquillage discret. C’est incroyable. Je l’admire, pour ça. Toujours impeccable. Vous pouvez être un voisin, passer demander de la farine à l’improviste, quel que soit le moment de la journée que vous choisirez, vous la trouverez toujours absolument parfaite. Élégante et maquillée. Et même le matin, lorsque j’habitais encore ici, que j’y passais les nuits, elle trouvait le moyen de se réveiller avant moi. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir jamais vue avec la tête que j’ai moi, au réveil… Les cheveux en bataille, comme une vigne mal taillée, les yeux gonflés, soulignés de l’ombre floue et sombre du mascara de la veille. Je prends sur moi, j’entre, j’essuie bien soigneusement mes chaussures sur le tapis-brosse Bienvenue, surtout je ne dis rien, parce qu’alors je sais comment ça va faire, ça va monter dans les tours et au final, on va s’engueuler et je partirai sans manger. Or il se trouve que ça sent super bon, dans cette maison. Du poulet, je dirais. Un bon poulet fermier dont on a du mal à détacher la chair de l’os, pas cette viande sans goût que l’on achète dans les supermarchés. Et ça sent aussi la friture. De délicieuses frites maison. Des défauts, elle en a, ma mère, ça, je peux en faire une liste longue comme le bras. Mais je ne peux pas lui retirer qu’en matière de cuisine, elle est au top. Au moins, une fois dans la semaine, je ne mange que du bon. À vrai dire, au moins, une fois dans la 14
semaine, je mange pour de bon. Parce que le reste du temps, c’est un peu ce qui me tombe sous la main. C’est vrai que côté alimentation ce n’est pas tout à fait ce que j’imaginais, quand je pensais à ma vie seule, au moment béni entre tous où j’habiterais dans un endroit à moi, avec mon règlement intérieur personnel et mes horaires de repas personnels. Je me disais finis les plats en sauce, le gras, le sucre. Non, non, ce sera les légumes du marché, un bon livre de cuisine diététique et une nourriture saine. De belles résolutions… Ma nourriture, depuis que j’habite seule, c’est plats surgelés, pizzas, yaourts et barres chocolatées. Tout ce qui va vite. Ce qui était prévu, c’était aussi un appartement impeccable avec jamais rien qui traîne par terre – pas comme maman qui laisse les choses où elles tombent, les chaussures abandonnées dans l’entrée, la brosse à dents sur l’évier de la cuisine et des vêtements un peu partout. C’étaient les bases de ma nouvelle vie rêvée de jeune fille indépendante qui démarre dans la vie. Au final, quand je rentre après boulot et entraînement, je suis tellement exténuée que je m’affale dans le canapé comme une pauvre chose, et que souvent je m’y réveille, pas douchée ni rien, la télé encore allumée. Non mais ça, le rangement impeccable et l’alimentation saine, ça viendra, c’est une question de rythme et d’organisation. D’habitude. C’est vrai, ce n’était pas prévu si tôt, d’habiter toute seule, peut-être que je n’étais pas totalement 15
préparée : normalement il y aurait dû y avoir la fac, et la chambre universitaire, et le restaurant universitaire. Mais les choses se sont déroulées autrement. Rien d’étonnant en définitive, c’est ça la vie non ? Il y a le projet, et puis il y a les opportunités qui font dévier du projet, et emprunter une autre route. Et puis de projet, on ne peut pas dire que j’en avais, à franchement parler. Ou alors trop. Une forêt de projets dans laquelle une biche n’aurait pas retrouvé son faon. Bon, j’exagère, j’avais tout de même une sorte de but, celui de devenir quelqu’un dans le domaine des langues… prof ou traductrice, quelque chose comme ça. À vrai dire, je ne sais pas trop s’il s’agissait de mon projet ou de celui de ma mère. De toute façon, devenir quelqu’un dans les langues n’est plus d’actualité, puisqu’il y a eu l’Opportunité qui m’a fait dévier du Projet. Au départ, ce ne devait être qu’un job d’été. Un bon plan que je devais à Maxime : son cousin avait décroché un super boulot, mais avait finalement déniché une proposition encore plus géniale que la première. Du coup l’offre de job numéro un était disponible. Et Maxime avait pensé à moi, tout de suite. Les parents de Maxime sont tous les deux chirurgiens dans l’hôpital de la ville. Ils ressemblent à un couple d’acteurs américains des années cinquante et sont d’une gentillesse incroyable. Ils ont toutes sortes de relations amicales avec des gens plus ou moins importants et Maxime profite d’avantages en tous 16
genres qui lui tombent dans la main sans qu’il ait rien à demander : matchs sportifs divers dans les loges, propositions de travail, meetings aériens, appartements à la mer, à la montagne, prêtés quand il le souhaite… On se connaît depuis la nuit des temps, on était déjà ensemble en maternelle, tous les deux. C’est sans doute pour cela que Maxime pense souvent à moi, pour les bons plans. Et aussi parce que Maxime est amoureux de moi. Mais moi, non. C’est vraiment dommage, il est gentil, attentionné, sportif, beau gosse, et fera sans doute un parfait chirurgien, comme son père, mais je ne sais pas. Il n’éveille rien, en moi. Pas la moindre ombre de désir. Pourtant, ce serait tellement simple, un avenir avec ce garçon ! – Ah oui, et c’est quoi ce super plan du jour ? – Le truc c’est qu’il faut que tu donnes une réponse dans la journée, ils ont besoin d’être fixés tout de suite. – Qui, ils ? On était en janvier, le job était pour le premier juin. « Ils », c’étaient les responsables du recrutement du Parc océanographique du Ponant. Le Parc océanographique, tous les enfants de la région y sont allés au moins une fois, dans leur vie. Voire deux ou trois, pour peu que vous ayez changé d’école et fréquenté un centre aéré, un été. Le POP, c’est un peu notre tour Eiffel. Moi j’ai dû y aller en CP. L’autocollant du parc, avec son dauphin dodu qui sourit, est toujours collé 17
sur la porte du vieux frigo, celui que maman a transporté dans le garage et qu’elle n’utilise que l’été, pour y stocker les bières et jus de fruits. J’ai le souvenir vague des sauts, des cris, des otaries qui tapaient avec leurs nageoires et de m’être retrouvée totalement trempée à la fin de la journée. Mais rien de plus. « Tu nous prépares un petit café ma chérie ? Après, faudra que je file, j’ai rendez-vous avec tatie Camille ; elle ne va pas super bien Camille tu sais ? Je la trouve très fatiguée, et son médecin aussi. Ce serait sympa que tu passes la voir, de temps en temps. On n’aura pas eu beaucoup de temps pour parler, aujourd’hui. Mais bon, je t’avais dit midi… » Ce n’est pas plus mal, que l’on n’ait pas trop eu le temps de discuter. Parce que les discussions de fin de repas, je les connais par cœur. Pendant le repas, c’est facile, il faut juste que je l’écoute. Parler du boucher qui l’a arnaquée sur la monnaie. Des Laudit qui divorcent. De son mal de dos. De son mal de dents, de tête, de ses courbatures et du chauffe-eau qui fuit encore. Et puis après il faut que je l’écoute parler de mon frère, et des innombrables exploits en tous genres accomplis par Raphaël pendant la semaine passée et au passage, pendant son enfance, mais quel enfant merveilleux, le fils dont rêve toute mère, et quelle réussite ! Moi je n’en veux pas de son boulot, le cul sur une chaise, le téléphone à l’oreille, des chiffres qui défilent sans cesse sur les quatre écrans, et le nœud au ventre 18
toute la journée, non merci. D’abord, je ne veux aucun de ces métiers qu’on prononce en anglais, ça rime à quoi, un métier dont le nom n’existe pas en français ? C’est au moment du café que ça se corse. Elle se rapproche de son sujet de conversation de prédilection par cercles concentriques, comme les chasseurs de cerfs se rapprochent de leur proie. Elle commence par demander des nouvelles des animaux. De mes relations avec mes collègues. Et puis après, c’est parti. Quand même, c’est pas un métier pour toi. Quand même, tu ne penses pas faire ça toute ta vie. Quand même, regarde ton frère, il a un vrai métier lui. Sempiternelle ritournelle depuis que j’ai annoncé que mon job d’été, qui s’était transformé en contrat à durée déterminée, s’était changé en contrat à durée indéterminée. J’ai essayé de lui expliquer, l’histoire du « Projet » et de l’« Opportunité », mais elle est restée totalement hermétique. Alors pour avoir la paix, j’ai biaisé. J’ai dit « C’est juste une expérience ». Je n’aurais pas dû. Depuis, elle me persécute pour savoir quand l’expérience s’arrête. Quand est-ce que je me réinscris en langues étrangères appliquées. Quand est-ce que je commence ma vraie vie. Et à force, elle me fait douter. À la fin, tout à la fin, arrive le coup de grâce de la conversation… « Et puis, comment tu peux supporter toute la journée la souffrance de ces animaux ? J’ai encore vu un 19
reportage aujourd’hui sur le parc »… ou alors « J’ai lu un article hier dans Géo »… ou alors « T’as lu au moins la dernière newsletter de L214 ? » Mais ça va pas la tête, au nom de quoi je devrais me farcir toutes les horreurs qu’on peut voir dans les médias ? J’ai pas besoin qu’on me les fiche sous le nez tous les jours pour savoir qu’elles existent ! Alors moi je dis… « Bon sang t’as pas fini on les aime maman, ces animaux ! Les dresseurs les aiment, les soigneurs les aiment, les vétérinaires, les propriétaires du parc, les visiteurs, tout le monde les aime maman ! Qu’est-ce que tu imagines ? Ils sont heureux ! Et si tu n’étais pas aussi bornée, tu pourrais venir, et le vérifier par toi-même ! » Mais je dis ça avec la voix qui tremble. Et le cœur un peu aussi. Ça ne lui plaît pas, ce que je fais, c’est clair. Je vois la réprobation, dans la crispation du bas du visage, lorsqu’elle parle du parc. Elle déteste cet endroit et tous les endroits du même genre. Elle n’est pas la seule. Comme me l’avait recommandé Maxime, le jour même, donc, j’avais appelé le responsable du personnel du Parc océanographique du Ponant. Il m’avait aussitôt donné rendez-vous. Ce jour-là, il y avait les manifestants, installés sur le rond-point, à l’entrée du parc. Ces gens font partie du paysage, j’allais bientôt le découvrir. Ils appartiennent 20
à une association de défense des droits des animaux. Ils viennent au moins une fois par mois, à tour de rôle. Ils installent leurs pancartes porteuses de toutes sortes de messages et photographies horribles, à l’ouverture du parc, leurs dauphins gonflables, et remballent tout leur équipement après le dernier spectacle. Toute la journée, ils distribuent aux rares conducteurs de voitures qui acceptent de descendre leurs vitres des petits papiers colorés avec des messages et la même adresse de site internet. Des DVD d’informations. Ils font signer des pétitions. Au début, ils répandaient des seaux d’eau colorée en rouge à leurs pieds, mais sans doute que la mairie a gueulé. À moins qu’ils n’en aient eu marre de se balader en bottes de pluie, pour ne pas se tacher. Bon, le fameux boulot. Il s’agissait de tenir l’une des caisses d’entrée du parc. « Rien de bien sorcier vous verrez ». L’homme qui m’avait reçue – et dont j’apprendrais plus tard qu’il s’appelait monsieur Nataf – avait retenu de mon CV que j’étais licenciée au Cercle des nageurs Atlantique Sud depuis près de dix ans. À vrai dire, il n’avait remarqué que cela. Mais bon, y avait-il quelque chose de vraiment notable, dans ces quelques lignes qui résumaient ma vie ? J’avais dix-huit ans. Je sortais du lycée. J’étais un bébé. Quelques mois plus tard, je répondais présente. Devant une caisse, avec d’autres, pour une courte journée de formation. Rien de bien sorcier, en effet, dans le logiciel de caisse, mais quand même. 21