TANGO FANTÔME
Du même auteur Femmes sur la plage, Actes Sud, 2012 Dans le silence enterré, Éditions du Rouergue, 2015
Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Plainpicture/robertharding/Lee Frost Titre original : Låt mig ta din hand Éditeur original : Lind & Co., Stockholm © Tove Alsterdal 2014, en accord avec Grand Agency © Éditions du Rouergue 2017, pour la traduction française www.lerouergue.com
Tove Alsterdal
TANGO FANTÔME roman
Traduit du suédois par Emmanuel Curtil
BUENOS AIRES 1978
Dans l’obscurité, elle avait l’impression d’étouffer en permanence. On lui avait enfoncé une cagoule sale sur la tête et, en dessous, l’oxygène était rare. La cagoule n’en était pas à sa première utilisation : elle y avait reconnu des odeurs de sueur, de sécrétions humaines. Les odeurs d’une personne à bout de force. Son corps s’était retourné contre elle. Brûlant de l’électricité qui parcourait encore sa chair, il hurlait par les plaies béantes qui déchiraient la plante de ses pieds. Le sang battait dans son bas-ventre, là où ils l’avaient frappée. Ils avaient mis de la musique. Toujours cette musique. You can dance, you can jive, having the time of your life… Au-delà du vacarme produit par le dispositif de ventilation, elle avait entendu des trains passer au loin, ainsi que le bourdonnement d’un trafic routier se densifiant à chaque fois que la nuit refaisait place au jour. Les bruits du matin étaient ceux qui l’effrayaient le plus : les claquements de portes aux étages inférieurs, les pas dans l’escalier menant au grenier où elle était détenue. L’insoutenable attente avant de voir les bottes apparaître sous le bord de la cagoule. Et voilà que la musique reprenait, les notes métalliques d’un lecteur
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de cassettes qui grandissaient entre les murs de pierre et lui donnaient envie de mourir. Elle imaginait la mort comme une étendue calme, fraîche et sans fond. Un plan d’eau noire et lisse dans une forêt qu’elle ne reverrait jamais. Le silence. La nuit, dans la solitude compacte de la cagoule (à peine percevait-elle quelques respirations autour d’elle), elle repensait à ce lac. Étrange. Elle n’y avait pourtant pas vécu longtemps. Cet endroit l’ennuyait. Ces sempiternelles forêts du Värmland qui, à l’époque, lui avaient donné le sentiment d’étouffer étaient devenues le seul endroit où elle pourrait de nouveau respirer. Sa douleur était sans fin. Et les jours ne cessaient de recommencer. See that girl, watch that scene, diggin’ the dancing queen… Parfois, elle entendait des chants d’écoliers, quelque part au loin ; c’était encore pire que les cris et le martèlement des rangers. Cela lui rappelait qu’il y avait un monde à l’extérieur, qu’on l’y avait arrachée et que personne ne savait où elle se trouvait. Elle entendait des voix, des voix qu’elle reconnaissait. C’était la folie qui s’insinuait en elle. Du monde, elle ne voyait qu’un sol de pierre, et parfois des pieds chaussés de bottes. En penchant légèrement la tête en arrière (à condition d’oser), elle pouvait même entrevoir la partie inférieure d’un corps. Voilà qu’ils appelèrent son numéro. Elle eut du mal à se mettre debout, tant la douleur était intense. Ils la forcèrent à descendre l’escalier. À cause de la cagoule qui lui couvrait les yeux et l’empêchait de voir plus d’une marche à la fois, elle trébucha à plusieurs reprises sur sa chaîne. Autour d’elle, le cliquetis d’autres chaînes. Une dernière marche. Elle eut l’idée de parler de ses filles, de leur dire qu’elle était maman. Un coup assené sur sa nuque et elle n’ouvrit plus la bouche. Le sous-sol. À force, elle finissait par connaître une certaine partie du bâtiment ; connaître le mal, la douleur et le mépris. Elle se mit soudain à penser à Dieu, mais jamais la femme qu’elle était ne s’abaisserait à le prier à genoux.
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Elle perdit l’équilibre et s’effondra au sol. Des mains moites enserrèrent ses bras et ses jambes, des doigts pénétrèrent ses plaies. Ils disaient qu’elle devait être vaccinée. Une piqûre dans le bras, et puis le flou : telle la brume matinale ondoyant sur le lac Fryken, auquel elle s’efforçait de penser pour trouver la sérénité. Mais elle se mit à trembler de tout son corps. Elle ne voulait pas mourir. Ses membres luttaient contre cette injustice : sa vie avait été si courte. Or, impossible de se mouvoir. Elle sentit son corps s’engourdir contre le sol de pierre. La douleur se dissipa, le mal ne fut bientôt plus qu’un souvenir. Seule resta l’odeur d’urine qui imprégnait son nez. Un gémissement derrière elle : la dernière chose qu’elle entendit.
JAKOBSBERG 2014
Les deux jeunes femmes se regardèrent sous tous les angles dans le miroir. Profil gauche ou profil droit, quel était le meilleur ? Une peau lisse et des lèvres pulpeuses qui ne demandaient qu’à être embrassées. L’une d’elles essuya les taches de rouge à lèvres sur ses dents et lorgna dans sa direction. Charlie était certaine qu’elles feraient une remarque sur son âge dès qu’elle sortirait des toilettes. Vous pouvez vous pavaner tant que vous voudrez, pensa-t-elle, mais que connaissez-vous de l’amour ? Elle se dirigea vers le bar d’un pas chancelant. Vous ne connaissez rien de la vie, de ses horreurs, de sa dureté. Au bar, une fille en robe noire pailletée avait pris sa place. « Excusez-moi, j’étais assise ici », cria-t-elle pour couvrir la musique. La fille ne se tourna qu’à moitié. « Quand ça ? » En accédant au comptoir, elle la poussa volontairement de son tabouret. Elle sentit le genou de l’homme contre sa cuisse et ses lèvres contre son oreille.
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« Toi et moi sommes les deux personnes les plus âgées, ici », ditil. « Tu as dit que tu étais déjà venue ? » Charlie commanda son troisième verre et se tourna vers la piste de danse. Elle se sentit vaciller, le rythme de la musique battait en elle. Oui, pensa-t-elle, je suis déjà venue ici. Je suis venue ici toute ma vie. J’y ai trouvé l’amour et je l’ai perdu. Et je serai là tant que le feu de la vie brûlera en moi. « Tu veux danser ? Ou tu veux aller chez moi ? » cria-t-il. Sur Internet, son pseudonyme était La Totale. Que faisait-il dans la vie, déjà, ingénieur informatique ? En tout cas, ne crois pas que ça va être aussi facile. Et ne va pas t’imaginer que je suis contente que tu sois de quelques années plus jeune que moi. L’es-tu vraiment, d’ailleurs ? Elle le regarda dans les yeux, mais n’y vit rien. Il n’y avait aucune magie entre eux. Il ne pouvait pas l’aider, elle avait perdu sa soirée. À moins que… Elle balaya le club du regard. L’homme qu’elle avait repéré était toujours là. Près de l’entrée, le visage dissimulé dans l’obscurité. Il était seul, il observait. Soudain son visage passa dans la lumière et leurs regards se croisèrent. Dès lors, elle était décidée. Un rire naquit dans son bas-ventre et irrigua son corps de sang et de chaleur. L’ivresse lui monta à la tête. Elle reposa son verre et se dirigea lentement vers la piste de danse, sentant le regard de l’homme dans son dos. Pourtant, à aucun moment elle ne l’invita à la suivre : elle dansa seule, comme elle l’avait toujours fait. Elle n’avait jamais eu peur de se donner en spectacle. Elle leva les bras au-dessus de sa tête et bougea au rythme des lignes de basse. L’homme près de l’entrée la regardait toujours, il avait les yeux rivés sur elle. Peu à peu, il s’approcha. Les yeux clos, elle continua de danser, sans plus songer à la manière dont elle allait se tirer de là.
Aucune des personnes qui le virent errer dans les rues de Jakobsberg cette nuit-là ne savait qui il était vraiment. La population avait changé ; certains étaient partis réaliser leurs rêves ailleurs, et les autres avaient tout bonnement rendu l’âme. Où qu’il aille dans sa maison, il croisait chaque jour de nouvelles têtes. En passant près du cinéma Le Falken, Chevalier remarqua que deux des lettres de son enseigne lumineuse s’étaient éteintes : le F et le N. Plus loin, il s’arrêta devant les vitres de l’ancien café Domusfiket, désormais occupé par les caisses de la Coop. En plissant les yeux, il pouvait encore voir ses vieux potes assis autour de la table. La belle vie, telle qu’elle s’offrait à eux à l’époque. Il se rappelait exactement à côté de quelle fenêtre ils s’étaient assis, la première fois qu’ils étaient venus là. L’odeur de ses cheveux rebelles, qui ne cessaient de retomber devant ses yeux. Sa manière de pencher la tête en arrière à chaque fois qu’il la faisait rire. Un vent glacial soufflait entre les angles droits des bâtiments du centre-ville. Ignorant le printemps, il emportait dans ses tourbillons les détritus et les souvenirs troubles. Personne ne pouvait tenir un café où des gens passaient la moitié de la journée à papoter en ne commandant qu’un seul expresso. Pas dans de telles conjonctures. La société devait évoluer. Soit elle progressait, soit elle partait en sucette. Ah, une bande de jeunes en train de beugler. Avec leurs pantalons en bas des fesses et leurs sweat-shirts à capuche, ils marchaient en direction de Söderhöjden. Chevalier s’écarta pour ne pas les croiser, et se planqua entre les bureaux de la municipalité et le kiosque à hot-dogs Angelo. Quelques fêtards venaient de revenir avec le dernier train, ils surgirent du tunnel avant de se disperser. Et à l’entrée de la discothèque Riddar Jakob, un vigile était en train de fumer. Ce fut à ce moment-là qu’il la vit. Ou pas tout à fait. Il vit d’abord quelques filles d’une vingtaine d’années sortir de la boîte en
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chancelant, mortes de rire. Des échos de musique disco rebondirent sur le pavé de la place avant que la porte se referme. Le Riddar Jakob. Cette boîte avait toujours été là, juste en face du tunnel, lui faisant de l’œil depuis tant d’années. La chaleur à l’intérieur, la fumée des cigarettes… Rien que de penser à toutes ces bonnes mousses servies, il en avait les jambes qui tremblaient. Ah, cette vibration des cordes sous les doigts de la main gauche, c’était un accord en do ! Il y avait du blues dans l’air, et maintenant mesdames et messieurs, la prochaine chanson parle de cette fichue vie qui nous en fait voir de toutes les couleurs, et aussi de l’amour, cette chose merveilleuse… Chevalier forma l’accord avec ses doigts dans sa poche : l’index sur la corde de si, première frette, le majeur sur la corde de ré, seconde frette. Puis la corde de la sous l’annulaire, l’auriculaire sur la corde de mi et ta-dah, le son parfait. Puis la porte de la boîte s’ouvrit de nouveau. Sapristi, se pouvaitil que ce soit elle ? Ses mèches sombres voletaient autour de son visage ; elle était si belle. Sans réfléchir, il sortit de l’ombre et s’avança vers elle. « Eh mais, salut toi », dit-il. Elle portait une veste en cuir ouverte et des baskets en toile ; elle ne devait pas avoir très chaud. « Ça va ? » demanda-t-il en se passant la main dans les cheveux, comme il le faisait à l’époque où il avait encore une queue-de-cheval. « Tu ne me reconnais pas ? » Le mec au crâne rasé qui accompagnait Charlie s’approcha de lui et le transperça du regard. « Qu’est-ce que tu veux, toi ? » Chevalier comprit qu’il était temps de faire marche arrière. Le mec n’était pas aussi grand que lui, mais il était clairement plus costaud. « Viens, on s’en va », dit Charlie. « Tu le connais ? », dit le type. Charlie secoua la tête. « J’ai froid », dit-elle en tirant le mec par le bras. « Allez viens, on se casse. »
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L’homme jeta un dernier regard à Chevalier, puis ils s’éloignèrent sur la place. « Tu ferais mieux de te mettre en route aussi », lui dit le videur derrière lui. « Tu vas te geler les miches si tu restes planté là. » Chevalier dansa d’un pied sur l’autre pour ranimer ses jambes. Puis il suivit le couple de loin. Ce mec n’avait pas été très sympa. Où était le problème ? Il avait voulu être poli, quoi de plus normal ? Ils passèrent devant la façade disproportionnée du centre commercial érigé sur les cendres de ce bon vieux Domus, qui rendait d’un coup les bâtiments années cinquante tout autour plus vieux et plus petits que dans son souvenir. Charlie se serra contre son mec avant d’être engloutie par l’obscurité au bout de la galerie marchande. Chevalier s’arrêta devant une poubelle pour farfouiller à l’intérieur : un paquet de chips à moitié entamé, un exemplaire de Metro. Rien de buvable. Le trou se creusait en lui, les picotements avaient commencé ; il fallait qu’il trouve quelque chose rapidement. Le froid enfonçait des aiguilles au bout de ses doigts et de ses orteils engourdis. Sentant quelqu’un venir dans son dos, il leva brusquement la tête. L’homme portait un de ces beaux manteaux noirs que Chevalier voyait fleurir un peu partout en ville. Leurs regards se croisèrent. « Ah, putain de recyclage » dit Chevalier en agitant le paquet de chips. Puis ses yeux s’arrêtèrent sur le journal. C’était l’édition de la veille. Ils foutaient toujours la merde en Syrie, les bâtards. De son côté Anders Borg, le ministre des Finances, déclarait que tout allait bien pour la Suède. Vivement les élections, bon sang. L’homme au manteau passa à côté de lui sans rien dire et poursuivit son chemin dans la même direction que Charlie. Jusqu’à disparaître, lui aussi. Le sol pavé. Les tourbillons de détritus. Le vent qui s’engouffrait dans chaque tunnel ou passage couvert. Par une nuit pareille, Chevalier fut bien obligé de remonter à Kvarnbacken. Il emprunta le tunnel d’accès aux trains de banlieue,
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dont les poubelles n’offrirent rien d’autre qu’une demi-canette de soda au citron et quelques restes d’un sandwich Subway au thon. Une courte halte dans la nouvelle salle d’attente de la gare routière pour se réchauffer, avant d’être aveuglé par sa lumière agressive. Il continua son chemin à travers le quartier de Fågelsången et les allées piétonnières que ses pieds pouvaient emprunter sans qu’il ait à réfléchir. Jakobsberg concentrait tout ce qui avait fait de lui ce qu’il était. Les souvenirs, la taule, la vieille baraque de bois d’Aspnäsvägen, là où il avait fait les quatre cents coups avec sa bande de jeunes lascars. À l’époque, c’était encore les Prés, cette zone juste à côté du centre où ils se réunissaient le soir pour picoler autour de quelques grillades, remplissant l’ancien puits de bouteilles vides jusqu’à ce qu’il en déborde. Les gens craignaient de passer par là et le journal local publiait des articles sur les dangereux gangs qui y rôdaient, alors qu’ils ne faisaient rien d’autre que boire des bières, chanter et jouer de la gratte. Certes les joints circulaient beaucoup et ils étaient souvent défoncés, mais il fallait bien que jeunesse se passe. Depuis, l’eau avait coulé sous les ponts et on les avait chassés de là pour bâtir des immeubles tout beaux tout propres sur ce qui restait des Prés. Mais pour lui, la bande existait toujours, elle chantait dans sa tête des chansons que personne ne pouvait entendre. Il arriva avec peine au sommet de la colline où deux cents ans plus tôt s’était dressé un moulin, qui avait ensuite brûlé puis été reconstruit, avant de partir de nouveau en fumée. Là, il se mit à douter d’avoir réellement vu Charlie. Parfois, il voyait des gens que les autres ne voyaient pas. Selon sa théorie, toutes les temporalités existaient simultanément sur des lignes parallèles et non sur une seule ligne droite. Beaucoup de femmes se ressemblaient, mais elle avait toujours eu un petit truc à elle. Ah, son trésor. Sous les buissons, à moitié dissimulées derrière quelques vieilles feuilles, il trouva deux canettes de bière, même pas vides ! Une Mariestads 4,5° et une bière légère, c’était mieux que rien. Le seul problème, c’était que le breuvage avait gelé et qu’il s’était cristallisé
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en un glaçon tout au fond. Chevalier se dirigea alors vers le bûcher que les habitants avaient préparé pour la fête. Le lendemain, ce serait la nuit de Walpurgis et enfin après, le mois de mai : le printemps allait donc bien finir par revenir. Il se rappela l’époque où les filles étaient encore gamines et où il travaillait à l’usine de préservatifs. Les petites portaient leurs belles sandales blanches pour l’occasion, se fichant totalement des températures négatives. Les chants, les pétards, c’était le moment où l’on enterrait l’hiver. Sa trouvaille lui remonta un peu le moral. Au milieu de l’immense amas de bûches et de branches trônait un canapé dressé sur le côté. Un bon sofa rouge dont quelqu’un avait manifestement voulu se débarrasser. Le truc lui tendait les bras, alors Chevalier le fit tomber et s’y allongea confortablement, utilisant des cartons comme couverture. Jamais il ne se baladait sans allumettes, et il avait même une bougie dans la doublure de son manteau. Un jour, il avait lu un article sur un mec qui avait survécu toute une nuit dans sa voiture, coincé au nord de Pajala en plein hiver, rien qu’avec une bougie chauffe-plats dans la boîte à gants. Dès lors, il avait toujours veillé à en avoir une sur lui. Il l’alluma et maintint la canette de Mariestads au-dessus. Qui aurait cru qu’il fallût autant de temps pour dégeler une simple pils ? Le froid commençait à le faire trembler sérieusement, à moins qu’il ne s’agisse d’une crise ? Soudain, la cire fondue étouffa la petite flamme. Alors il mit le feu au journal, qui était sec. Une pensée pour la guerre en Syrie quand le papier s’enflamma. Deux ou trois cartons, quelques planches et voilà : il avait un bon petit feu à ses pieds. Il sentit la chaleur des flammes picoter son visage et les premières gorgées de bière fondue réchauffer sa gorge.
Lena Morberg regarda son réveil. Il était 4 h. Elle écouta le tohubohu en provenance de la chambre de son fils. La nuit, tous les sons étaient amplifiés. Elle lui avait acheté un casque pour ne plus subir les explosions et les coups de feu et pourtant, elle l’entendait encore jouer à la guerre : tirer, tirer, tirer et tuer. Qu’est-ce que ce jeu avait fait de lui ? Qu’était-il en train de devenir, son pauvre fils, tout seul dans sa chambre, enfermé dans son monde ? La couverture était trop chaude, alors elle la repoussa mais, très vite, elle sentit des picotements dans ses jambes : elle devait se lever. Fallait-il s’y prendre autrement, changer sa manière de gérer le problème ? Instaurer un système de récompenses : une heure de devoirs pour une heure d’ordinateur ? En tout cas, il fallait faire quelque chose. Lui dire : pense au réveil demain matin, à tes notes, à ta vie, à ton avenir. C’est malsain de vivre la nuit, tu t’éloignes du monde extérieur. Ce n’est pas une vie. Et si elle avait tort ? N’était-ce pas plutôt positif qu’il ait un centre d’intérêt ? Qu’il apprenne des choses sur les ordinateurs et développe sa capacité de réaction ? Elle enroula la couverture autour d’elle et ouvrit la fenêtre ; il faisait très froid dehors, mais elle avait besoin d’air. Elle refusait les somnifères, car elle se réveillait toujours avec la tête lourde quand elle en prenait, l’impression d’être absente. Le jour fusionnait avec la nuit. Cette nuit-là, le thermomètre indiquait moins deux degrés Celsius. C’était la veille de la nuit de Walpurgis et les températures étaient négatives, c’était à peine croyable. Elle regarda la façade courbe en vis-à-vis. À peine quelques jours plus tôt, ils avaient eu droit à une chaleur estivale, les arbres avaient développé leur feuillage. Bon sang, voilà que la neige se remettait à tomber. Il y avait de la lumière à plusieurs fenêtres, elle n’était donc pas la seule à déambuler dans son appartement en pleine nuit. Elle les avait déjà remarqués. Les insomniaques.
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