encore plus de bonheur !
Photographie de couverture : © Viatkins/Shutterstock Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Rachel Corenblit
encore plus de bonheur !
À celles et ceux d’Antonin P…
index des personnages (par Angela Milhat)
Angela Milhat L’année dernière, celle de mes quinze ans, a été juste HORRIBLE ! Une accumulation de petits et de gros malheurs. Dans le désordre : – mes parents se sont séparés à cause d’une histoire de « temps qui passe et qui use l’amour » (parce que l’amour peut apparemment s’user, ce qui n’est pas très rassurant). – mon chat adoré est mort-bien-mort-et-enterré (dans un parc public, sous un arbre, au fond d’un trou creusé à la cuillère à soupe par ma mère). – mon année de seconde s’est révélée catastrophique (on ne dit plus REDOUBLER, on dit ÊTRE MAINTENUE). – ma meilleure amie pour la vie m’a trahie avec Antoine Falliéri (preuve que l’amitié ne s’efface pas mais peut exploser). – j’ai passé l’été au fin fond de l’Ariège, dans le village de Mounicou, chez mon papi qui laisse sa maison 9
s’écrouler sur sa tête (mais cuisine le meilleur foie gras du monde). – j’ai fini à Palavas-les-Ploucs (les-Flots), à participer à l’élection de Miss Camping Le Neptune, maquillée comme une voiture volée, entourée par une bande de Belges cramés par le soleil. Bref, que du bonheur ! Mon père : Pierre Milhat Ce qui caractérise mon père : c’est un fan de Che Guevara. Il doit avoir dans ses tiroirs des dizaines de tee-shirts avec la tête barbue de son héros dessinée dessus. Il doit planquer ses cigares en dessous. Il n’aime pas que je le surprenne en train de fumer. Il veut être un modèle pour sa fille. Tu parles, Charles, bonjour l’exemple ! Je le soupçonne de s’être trouvé une copine (plus jeune que ma mère, tant qu’à faire), vu comment il reste scotché à son portable. On dirait un ado, mon père. Pire que moi. Ma mère : Agnès Faucher Ce qui caractérise ma mère : elle est fauchée (Faucher, fauchée, vous voyez comment le destin s’acharne sur moi). Et pas ordonnée. Et pas organisée. Et complètement stressée. Elle est capable de chanter (un peu faux) L’aventurier d’Indochine, après avoir descendu quelques bières. Je crois qu’elle assure dans son boulot d’infirmière. Dans son boulot de maman, c’est pas si simple. 10
On dirait aussi une ado qui fait semblant d’être adulte. Ils sont tous comme ça, les parents ? Mon papi de l’Ariège Le père de mon père. Qui a un accent terrible, une casquette qu’il enfonce bien sur ses oreilles, un chien pas sympa qui me grogne dessus quand je dors à côté de lui, une maison pourrie, en montagne, perdue au fin fond d’une vallée aux pentes raides. C’est le meilleur des papis. La veuve Barjac, les deux vieux du banc Les amis de mon grand-père qui se dorent au soleil. Alice Je l’ai rencontrée sous l’éléphant du Muséum d’histoire naturelle. J’aurais dû me douter de quelque chose : un éléphant, ça trompe énormément. Elle est sortie avec Antoine Falliéri tout en sachant que mon pauvre petit cœur ne battait que pour lui. Je les ai surpris à s’embrasser au rayon confiseries du supermarché du coin. Même les Chamallows ont eu pitié de moi… Antoine Falliéri Il ne sait peut-être même pas que j’existe. Je veux dire, il me voit, il me sourit parfois mais je dois être une ombre pour lui… Est-ce que l’amour s’use, même quand on ne s’en sert pas ? 11
Lorna Une pourriture blonde qui a pris un malin plaisir à m’humilier toute mon année de seconde. À cause d’elle, je suis passée du statut d’être humain-de-base à celui de boulet-moche-et-muette dont on peut se moquer sans se gêner. Elle fait partie des catastrophes de mon année dernière et je ne recommande à personne de croiser son chemin. Monsieur Royer Mon prof d’histoire qui aime les Incas et faire redoubler (maintenir) ses élèves. Anouk (de Namur) Alors que je ne croyais plus en l’amitié (ni en l’amour, ni au futur, ni à la joie-sur-terre), elle a été mon soleil de l’été. Elle est belge. Elle parle sans cesse, son débit est impressionnant. Son style est inimitable. Au début, j’ai tout fait pour l’éviter. Mais rien ne résiste à son enthousiasme. Ses parents aussi se sont séparés (sa mère a eu une histoire avec son moniteur d’équitation… et son père a essayé d’emballer la mienne). Comme elle habite loin, nous nous téléphonons parfois. Je crois que son frère, Enzo, a voulu m’embrasser. Je n’embrasse que les garçons qui s’appellent Antoine Falliéri. Il n’y en a pas dix mille…
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Le premier qui me dit que j’ai exagéré, je lui pète les dents. Le premier qui me sort l’explication de la crise d’ado, je lui arrache les yeux. Le premier qui relativise et me parle de la guerre, des enfants qui meurent de faim, des attentats, de la mondialisation, des politiciens corrompus, du réchauffement climatique, je lui tranche la langue. Le premier qui évoque les dictons, proverbes et autres pensées positives du genre : après la pluie, le beau temps ou à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire, je le scalpe.
Ma seconde année de seconde, je veux la réussir. J’ai rayé tout un tas de mots de mon vocabulaire : doute, malheur, problèmes, trahison, chat-mort, dépression, divorce. Je n’ai gardé que l’essentiel : amitié, chocolat, Chamallows, réussite et épouserun-millionnaire-beau-gosse-et-pas-trop-débile. Gonflée à bloc ! Et mon début d’année ressemble à l’année dernière. Encore une fois, l’horreur. Pas un truc mignon dont on peut se souvenir des années plus tard en se penchant sur un album photo en souriant. 13
Le premier qui me dit que je suis négative, sinistre, bonne qu’à gober des antidépresseurs, je l’embroche comme un poulet. La loi de Murphy. Je ne connaissais pas. C’est Anouk qui m’a envoyé un lien, sur Internet, pour m’expliquer. La loi de Murphy ! C’est très simple à comprendre : si le malheur peut frapper il frappera. Ce qui doit tourner mal tourne mal. Anouk me donne en exemple la tartine de confiture. Tu la beurres avec soin. Tu étales ta confiture (mais ça peut marcher avec le miel, le Nutella et même le pâté, si jamais tu es fan de pâté). Tu salives un peu. Tu n’es pas bien réveillé, c’est le matin, trop tôt sans doute. Ta main tremble, ou se heurte au bol et là, ta tartine tombe. Elle chute. Tu assistes, impuissant, à la voltige de ta précieuse tartine qui va rejoindre le sol et durant la seconde que dure la chute, naît en toi l’espoir fou que la tartine ne va pas basculer du côté tartiné mais sur son dos propre, neutre et sans conséquence pour la suite du petit déjeuner. Une seconde de rêve. Balayée par la loi de Murphy. La tartine finit sa course du côté de la confiture (du miel, du Nutella, du pâté et même du caviar pour les plus chics). J’ai fait le test. Pour vérifier, quand même, parce que les théories à deux balles qui fleurissent sur Internet, on en trouve des milliards. Sur dix tartines beurrées, six sont retombées du mauvais côté. Trois du bon. La dernière a fini collée 14
sur le dossier de ma chaise parce que je me suis retournée au moment où ma mère est entrée dans la cuisine. Et je me suis fait engueuler. J’ai eu droit à son plus beau discours. À cause du sol sali, du gâchis de nourriture, des enfants qui meurent de faim, des guerres, des politiciens corrompus. J’ai échappé au réchauffement climatique. Mais la conclusion était évidente : que la tartine tombe du côté beurré ou non, moi, je trinque toujours. La loi de Murphy poussée au max.