Skip to main content

"Une place sur terre" de Catherine Bernard - extrait

Page 1

Une place sur terre


De la même autrice, chez le même éditeur Dans les vignes, chroniques d’une reconversion, 2011 Recettes de ma vigne, en collaboration avec Anne-Sophie Thérond, 2013

Graphisme de couverture : L&MA Image de couverture : © Armelle Caron © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com


Catherine Bernard

Une place sur terre rĂŠcit


Si tu veux pas noircir, tu ne blanchiras pas Hubert-FĂŠlix ThiĂŠfaine, Annihilation


L

e 11 septembre 2001 deux avions se sont jetés sur les tours jumelles de New York et nous avons tous regardé les images en boucle, incrédules. Il s’est écoulé très peu de temps au regard de cet inconcevable, à peine quelques heures, avant que ne parvienne aux oreilles du monde une explication, réduisant la planète à la taille des mappemondes que l’on pose sur une étagère et dont la miniaturisation nous permet d’en mesurer l’immensité. Il y aurait un avant et un après le 11 septembre. Même si on ne voyait pas en quoi cela altérerait nos vies, ni quels contours cet après prendrait. Nous vivons avec la conscience confuse que les événements nous malaxent, laissent en nous des fantômes et des fantasmes. Plus s’éloigne le Néolithique, plus s’accumulent les générations – combien depuis homo sapiens ? – chacune étant plus nombreuse et vivant plus longtemps que la précédente, chacune prenant soin de laisser son empreinte sur terre, plus notre part d’héritage est grande. Les explorateurs ne sont plus que ceux de la mémoire, et les découvertes celles des points d’impact entre l’histoire et les sentiments.

9


Aïcha el Wafi


I

U

ne dizaine de jours après le 11 septembre, tandis que nous étions encore sous le choc de l’inconcevable, bien que tout à fait directement épargnés, et que la vie continuait de dérouler son fil, Libération, le journal dont j’étais alors la correspondante à Montpellier, m’avait appelée. Une dépêche de l’Agence France-Presse venait de tomber. On avait arrêté un homme jeune, trente-trois ans, portant le nom de Zacarias Moussaoui, de nationalité franco-marocaine. On le soupçonnait d’être impliqué dans l’attaque terroriste. Il était originaire de Narbonne. Sa mère y vivait toujours. Je n’avais plus qu’à m’y rendre. La pensée m’avait effleurée que, pour ce qui était de l’inconcevable, l’enquête progressait incroyablement vite et sûrement. Le temps de trouver son adresse, ce qui m’avait occupée tout l’après-midi, j’avais pris le lendemain matin la route dans un état de nervosité et d’émotion indéfinies. Pas seulement parce que c’était troublant, ahurissant même, que des racines de cet acte inconcevable à dimension planétaire puissent être si près de chez nous et que d’un coup prenait corps la litanie de l’avant et de l’après 11 septembre, mais aussi parce qu’un mois plus tôt 13


quasiment jour pour jour, par une coïncidence aussi fortuite que déconcertante, nous étions, mon mari, nos deux fils et moi-même, au sommet de ce symbole de New York. Ce furent nos dernières vacances en famille. Juste avant de prendre l’avion à l’aller, nous avions convenu et de nous séparer et de mettre le futur entre parenthèses le temps des vacances afin de ne pas les gâcher aux enfants et à nousmêmes, mais forcément, ce futur était omniprésent dans nos têtes. C’est cette brisure et ce futur que j’avais scrutés au loin du haut des tours jumelles. Aïcha, la mère de Zacarias Moussaoui, vivait dans ce qu’on appelle dans le Midi une villa, c’est-à-dire une maison entourée d’un jardin clos d’un mur maçonné, parfois crépi, ce qui a très peu à voir avec l’original romain mais fait perdurer dans le présent le passé colonisé du Languedoc et en particulier de la Narbonnaise abondamment citée par Pline dans son Histoire naturelle. La maison était située sur les hauteurs de la ville, dans un quartier résidentiel et bien blanc qui regardait l’étang de Bages, loin du cliché des HLM des cités associé aux immigrés du Maghreb. J’y étais arrivée en fin de matinée. C’était une journée ensoleillée et chaude, l’été s’étirant en Languedoc au-delà de l’équinoxe et des épisodes cévenols. Il n’y avait pas âme qui vive dans les rues en lacets conçues pour la circulation automobile. Les volets étaient fermés. J’avais malgré tout sonné et attendu. Personne ne répondant, j’étais allée sonner à l’une des maisons d’à côté. Une femme en était sortie et m’avait expliqué qu’Aïcha était bien là mais ne voulait pas parler à la presse. Elle ne sortait même pas de chez elle et c’était elle, sa voisine, qui lui faisait quelques provisions. J’avais retenté ma chance et attendu, sans grand espoir, en réfléchissant à la manière dont je 14


pourrais m’y prendre pour ramener malgré tout quelques informations au journal. Finalement, d’une fenêtre de l’étage, une tête était sortie et m’avait demandé ce que je voulais. Vous parler, avaisje répondu. Je suis journaliste. Pour Libération. La tête avait refermé la fenêtre et les volets. Le temps de descendre, de traverser la maison et le jardin, une femme d’une cinquantaine d’années était arrivée au portillon en fer forgé noir où j’avais sonné. – Entrez ! Quand nous avions été assises à la table du séjour, une table rectangulaire en bois, lourde et rustique, de facture typiquement française, Aïcha m’avait demandé ce que je voulais savoir. – Tout. Racontez-moi. Par le début. J’ai tout mon temps. J’étais la première à qui elle parlait. Elle m’avait finalement ouvert la porte parce que je n’avais pas comme les autres une artillerie de magnétophones, de caméras et d’appareils photo mais un simple cahier, et j’avais une bonne tête. J’avais aussi pensé, comme souvent je suis arrivée bien après les autres, donc seule. Cela avait duré des heures. Et de nombreuses autres heures les mois et les deux ou trois années qui ont suivi, au point que la distance qu’impose le journalisme avait fini par s’estomper. Nous ne sommes pas devenues des amies à proprement parler, mais des femmes qui voyaient l’une dans l’autre le reflet de sa propre destinée et les obstacles qui jonchent leur route. Je lui avais conseillé un avocat et j’avais décliné la proposition qu’elle m’avait faite d’écrire un récit autobiographique de sa vie, les éditeurs et les avocats, véritables chacals de l’époque, ayant bientôt été aussi nombreux que les journalistes à frapper à sa porte. J’ai décliné à 15


cause de la perte de cette distance entre nous deux, et aussi du manque de distance tout court dans le temps qui nous aveugle. Un autre journaliste acceptera de prêter sa plume à Aïcha, car passé l’effroi des premiers jours, il s’est avéré, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette tragédie, qu’Aïcha était attirée par les caméras et la célébrité comme le papillon par la lumière et qu’elle a trouvé dans le combat qu’elle a mené la légitimité d’exercer son don de la parole et du mot juste. Le livre était paru ceint d’un bandeau rouge racoleur dans lequel s’incrustait la photo de Zacarias en tenue rouge de prisonnier : « La mère de Zacarias Moussaoui parle ».


II

L

e premier article que j’ai écrit sur Zacarias Moussaoui, de même que les nombreux autres qui ont suivi, était globalement juste. Aucun n’a atteint la complexité profonde que revêt la vie. Il m’en est toujours resté la frustration de n’avoir pas su approcher les parts d’ombre que recèle toute vérité, encore moins d’en avoir rendu compte. C’est par cette collision fracassante entre une date de l’histoire et le minuscule de l’intime que le journalisme a commencé à me quitter. Le journalisme est par nature et intrinsèquement dans l’incapacité d’embrasser les choses dans toutes leurs dimensions ; du moins est-ce là que le doute a germé dans ma conscience. Et probablement cette prise de conscience a-t-elle été aiguisée par le fait que je vivais en parallèle une rupture dans ma vie qui n’était pas une simple rupture amoureuse, mais la fin d’un leurre. Je ne quittais pas seulement un homme que j’avais aimé, je faisais aussi voler en éclats l’idéal de la famille nucléaire avec lequel nous vivons depuis le XIXe siècle. C’était un choc dont les ondes ont longtemps irisé ma vie. Le premier article qui est paru dans Libération le 20 septembre 2001 suivant l’après-midi passé avec Aïcha était 17


celui qui suit. La seule restriction qu’elle m’avait alors imposée avait été de dissimuler son identité. « C’est l’histoire d’un petit garçon arabe qui a grandi loin des cités, a suivi des études, et n’a jamais fait l’affront à sa mère d’être raccompagné par la police. Celle d’un adolescent plutôt beau gosse, qui organisait des boums à la maison, sortait le samedi, buvait, fumait, du hasch parfois. Comme tous les garçons de son âge. Zacarias Moussaoui, trente-trois ans, est aujourd’hui détenu aux États-Unis pour faux documents administratifs et interrogé dans le cadre des attentats. Dans sa villa, sur les hauteurs de Narbonne, sa mère Amina tente de dérouler le film d’une vie. Ce sont les policiers, la semaine dernière, qui lui ont appris l’implication présumée de son fils dans les mouvements fondamentalistes, ses voyages en Afghanistan, au Pakistan, son inscription sur les fiches de la DST dès 1999, son arrivée sur le sol américain, la formation de pilote qu’il suit à Boston. Et le reste. Depuis 1997, Amina n’a plus revu Zacarias. Ce jour-là, à genoux, il lui avait demandé pardon pour tout le mal qu’il lui avait fait, promis de tenter de le réparer. Il lui avait aussi donné des photos de sa vie à Londres. Au mur du séjour, l’une d’elles : radieux, aux côtés d’un enseignant et d’un autre étudiant, coiffé de la toque des honorés, Zacarias reçoit son diplôme universitaire de commerce international. Amina remarque à peine la barbe qu’il s’est laissé pousser. De Londres, où il s’était installé, il lui téléphone.Tous les deux mois, puis de loin en loin. Le dernier coup de fil remonte à peut-être plus d’un an. Amina le pressait de questions sur sa vie. Zacarias reste vague. “Tout va bien, maman.” Il lui demande si elle fait sa prière et de retourner au Maroc. À elle, qui avait fini par aimer la France, après y être arrivée contrainte, à quinze ans, pour suivre un mari qu’elle n’aimait pas. 18


C’est d’abord Hendaye, Mulhouse ensuite, où son mari trouve un emploi de maçon, Narbonne enfin. Mariée à quatorze ans, mère de quatre enfants à dix-neuf, divorcée à vingt-quatre d’un mari violent, Amina, musulmane non pratiquante, trace le sillon de son intégration. Entrée comme femme de service chez France Télécom, elle suit des cours du soir, décroche le concours d’agent. À Narbonne, elle choisit une maison dans un quartier résidentiel, loin des familles arabes et du centre. Éduque garçons et filles à la même enseigne. Chacun a sa chambre, fait son lit, la vaisselle à tour de rôle, et des études pour avoir un métier. Au lycée Gustave-Eiffel de Narbonne, Zacarias décroche un bac pro de maintenance de systèmes mécaniques automatisés (MSMA), puis un BTS technico-commercial au lycée Arago de Perpignan. “Élève sympathique, accrocheur, un peu lent, mais plein de bonne volonté”, notent les enseignants dans son dossier scolaire. C’est l’année où Fusyia, sa nièce, débarque du Maroc. Pour quinze jours d’abord, puis un an. Fusyia a fui la maison familiale. À l’université de Rabat, elle fréquente les milieux intégristes, et son père, militaire, ne veut pas en entendre parler. Aux deux frères inséparables, Zacarias et Abd Samad, elle distille sa vision des choses. Elle leur explique qu’ils “ne sont pas des hommes quand ils font la vaisselle, qu’un Arabe peut avoir plusieurs femmes, et qu’il ne faut pas serrer la main des Français”. Elle commence à porter le voile. Et entraîne peu à peu Zacarias et Abd Samad dans un islam intégriste. Celui qu’Amina rejette. “Parce que ce n’est pas l’islam.” En reconstituant le puzzle des souvenirs, Amina décèle des souffrances. Elle revoit ce jour où, convoquée pour l’orientation de Zacarias, elle surprend la conversation des profs.“Que fait le père ? Maçon. Un CAP, ça suffira pour lui.” Elle revoit la colère blanche de Zacarias qui voulait faire un bac général. “C’est 19


pour ça qu’il a passé tous ces diplômes. Il voulait prouver qu’il était capable de quelque chose.” Amina dit aussi se souvenir de la petite amie qu’il a eue et de ses parents, qui ont rejeté son fils. D’une scène qui se déroule à Narbonne. Il est au bras de son amie, et se fait agresser par deux jeunes, “parce qu’il est arabe et avec une fille française”. Elle se remémore ce jour où ses fils ont ramené deux copains arabes, et, après, de leurs interrogations : “Ils nous ont dit qu’on vivait à la française. Chez eux, ils boivent du thé et mangent des olives. Chez nous, on mange bien tous les jours.” » Davantage que Zacarias lui-même, tragique héros paranoïaque d’une société occidentale hystérisée par la consommation, c’est Aïcha el Wafi, sa mère, qui a bouleversé la journaliste et la femme d’à peine quarante ans que j’étais alors. Mais à l’époque je m’abritais derrière l’idée que pour comprendre ce qui s’était passé dans la tête de Zacarias et s’était terminé par le premier véritable attentat aux symboles, il fallait remonter aux racines du mal, c’està-dire à l’enfance. J’ai passé de longues heures avec Aïcha à regarder des photos, à lire des lettres, à en écrire. J’ai aussi rencontré ses enfants, Nadia l’aînée, Jamila la cadette, Abd Samad, l’aîné des garçons, enrôlé chez les habachistes, une branche fondamentaliste de l’islam qui s’était emparée d’une mosquée dans le quartier des Beaux-Arts de Montpellier. Abd Samad était en réalité ivre de jalousie que son frère lui ait une nouvelle fois volé la vedette et capte toute l’attention de leur mère, au point d’écrire lui aussi un livre dans lequel, sous couvert d’expliquer qui était son frère et comment il en était arrivé là, il réglait ses comptes. Sans doute aussi les habachistes, en guerre contre les wahhabites dont se réclamaient Zacarias et Al Qaïda (j’ai l’impression d’évoquer un temps néolithique du 20


terrorisme) l’avaient-ils sinon aidé du moins encouragé à tenir la plume. Je ne me souviens plus qui en était l’éditeur, mais il s’est assurément compromis dans un tissu de haine et de mensonges truffés de quelques vérités, tout cela pour quelques milliers d’exemplaires vendus. En livrant l’intimité familiale en pâture à la place publique, Abd Samad et Aïcha sont parvenus à l’objectif inverse qu’ils disaient l’un et l’autre poursuivre : ils ont masqué la responsabilité collective dans la fabrique du terrorisme. Et bientôt, les Abdelhamid Abaaoud, Brahim et Salah Abdeslam, Chérif et Said Kouachi, Amedy Coulibaly, Mohammed Merah, ont-ils à nouveau fait hoqueter l’histoire, qui, prenant des vies, anéantissent la mère qui la leur a donnée. Au fil des longues conversations que j’ai eues avec Aïcha, la linéarité du premier article s’est effacée pour laisser place à une réalité protéiforme et confuse. Même si je continuais à écrire d’autres articles sur d’autres sujets, car la vie suivait son cours avec son lot de faits divers, j’étais toujours habitée par le destin de cette femme et, malgré toute la volonté qu’elle y avait mis, l’impossible intégration de ses enfants. Peut-être, pour des raisons qui échappent autant au fils qu’à la mère et relèvent des mystères de la vie, davantage encore que les trois autres de la fratrie, Zacarias avait-il épousé le rêve d’intégration et de liberté de sa mère. Me vient cette phrase lue dans Dalva, le roman de Jim Harrison : « L’adolescent colle son nez à la vitre d’une Cadillac flambant neuve, et l’homme qu’il porte en lui ne s’en remettra jamais. » D’une certaine manière c’est ce qui était arrivé à Zacarias Moussaoui. Le petit dernier ne serait jamais l’homme que sa mère lui avait laissé entrevoir. En attendant le monde était passé à autre chose.


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
"Une place sur terre" de Catherine Bernard - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu