Photographie de couverture : © Fernanda Montoro/Millenium images, UK. Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Gwladys Constant
passionnĂŠment, Ă ma folie
Pour F. C.
« Rendre l’autre fou est dans le pouvoir de chacun. L’enjeu en est l’extermination, le meurtre psychique de l’autre, de telle sorte qu’il n’échappe pas à l’amour. » Pierre Fédida
« Comme d’autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse, Moi, je veux régner par l’effroi. » Baudelaire
Obtenir ce carnet fut difficile. J’ai été retorse en matière d’idées pour en finir avec mes jours. On me sert à boire dans un gobelet en plastique d’une solidité à toute épreuve – j’ai testé en le balançant un jour contre la fenêtre. Un gobelet de bébé, en fin de compte, comme celui que j’avais, toute jeune, avec Winnie et Porcinet. Les couverts qui accompagnent mon plateau sont aussi en plastique. Rien ne peut couper, trancher, dans le vif. C’est une chambre sécurisée, avec des objets sûrs, passés au peigne fin – des angles de chaque meuble aux produits de toilette de la salle de bain. J’ai bien dit à maman : – Je veux un beau carnet. J’ai insisté sur l’adjectif. Beau. Elle ne s’est pas fichue de moi. Il faut dire que c’était le premier désir que j’exprimais depuis longtemps, un truc qui ressemble à la vie, quoi, une vie qui va de l’avant. 7
D’ailleurs, ce n’est pas vraiment un carnet, plutôt un livre, relié, avec une couverture de dorure et d’oiseau bleu majestueux, collection page d’écriture – un livre vierge. Toutes les feuilles, d’un jaune pâle, ne demandent qu’à être noircies, qu’on leur raconte une histoire. Ce sera mon histoire. Celle que je ne confierai pas au docteur Lacasse, à qui je n’ai aucune envie de parler, tout spécialiste et blouse blanche qu’il est, assis derrière son bureau en acajou qui en a vu tant d’autres. Je ne dirai rien d’essentiel non plus à mes parents, aux amies que je n’ai plus. Je vais rester muette comme une tombe, j’enterre (ou j’en taire) mes maux dans le carnet. On m’a donné, après avis du docteur Lacasse, le commandant en chef de la sécurité, un stylo – feutre bleu à la mine souple –, une mine qui se briserait plutôt qu’elle ne s’enfoncerait dans une veine comme l’aiguille d’une seringue. Je l’ai dit, je suis retorse. J’ai été tordue, dans tous les sens, comme poupée de chiffon. Mais j’étais de chair et d’os. Ça laisse forcément des séquelles. On ne plâtre pas l’esprit – on peut bien lui donner des pilules pour le ralentir, on ne l’immobilise jamais tout à fait. Plus depuis qu’on ne pratique plus la lobotomie ou l’électrocution comme thérapie. Peut-être que si on plaçait des attelles à la souffrance morale, au cœur en morceaux, à l’âme émiettée après une 8
fracture ouverte, tout serait plus simple. Mais on n’a pas encore appris à faire ça. Le docteur Lacasse dit qu’il faut « parler ». Et peutêtre parce qu’il m’a dit de parler, je ne dirai rien, j’écrirai tout. Par plaisir de ne pas lui obéir. Parce que je ne veux plus obtempérer, jamais. Personne encore ne semble l’avoir compris, mais c’est ainsi que je vais me reconstruire. Je vais ramasser un à un les morceaux de moi éparpillés au sol, les recoller, leur redonner forme humaine. Et je le ferai seule. Car on ne sait jamais entre les mains de qui on met sa vie.
Changer de lycée entre l’année de seconde et celle de première n’avait pas été facile. Mais j’étais vraiment très motivée par l’option théâtre que proposait le lycée Camille Claudel. Et puis, j’y retrouvais Sofia et Marilène, que j’avais connues au collège Pasteur, et avec qui j’étais restée liée grâce aux réseaux sociaux. Je ne débarquais pas dans un monde totalement inconnu, d’autant moins que Marilène avait demandé comme moi une inscription en filière L. Je ne prenais pas de risques : il n’y avait qu’une classe à Camille Claudel. Les Lettres ne mènent plus à rien. C’est ce que disait maman qui me voyait en ES. Les excellents élèves se retrouvent en S. C’est ce que disait papa, qui voulait le meilleur pour moi. Mais mes parents m’avaient laissée faire : « C’est ta vie, après tout », et ça sonnait comme un reproche – genre « Tu le regretteras, tant pis pour toi ! » On n’était que 22, dans la classe de 1re L, non numérotée, faute de concurrence. Et c’était plutôt chouette, de se dire qu’on n’allait pas être entassés 10
à 35 dans les salles de cours et que les profs auraient plus de temps pour nous, pour chacun d’entre nous. Je me suis fait rapidement remarquer. J’étais une authentique littéraire. J’aimais lire, écrire, réfléchir. Et j’ai rapidement compris que j’étais sûrement la seule, dans cette classe, à avoir choisi, voulu, désiré cette place. Mes notes étaient excellentes et je ne saurai jamais si elles l’étaient parce que j’étais vraiment bonne ou parce que les autres étaient vraiment nuls. Marilène était moyenne. À l’époque, elle sortait déjà avec Marien, et l’amour était la grande affaire de sa vie. Les cours venaient après – après Marien, les copines, Facebook, le look, les selfies, le divorce de ses parents, bref, les cours étaient le cadet de ses soucis. Et je suppose que si Marilène n’était pas sortie avec Marien, qui était en 1re S 2 et qui fumait, je n’aurais pas rencontré William V. Et le plus fou, dans cette histoire, ce n’est pas de me retrouver dans cette clinique. Ça, ce n’est rien. Non, ce qui est fou, c’est de réaliser à quoi tient la vie. Une option théâtre, une copine amoureuse et une clope. Au début, on ne voit pas bien le rapport avec une lame de rasoir. Mais, au bout d’un moment, c’est comme un puzzle, ça forme une image d’une netteté implacable. 11
Et alors, on ne peut plus jamais avoir confiance en la vie – parce qu’une cigarette à la récré de dix heures peut enclencher la plus implacable des tragédies intimes. Et la tragédie, c’est bien connu, est une machine que rien n’arrête une fois lancée.
La récréation, pour un lycéen, quel qu’il soit, est à double tranchant. Moment de pause entre deux cours, elle peut devenir un moment d’atroce solitude. On se tape l’affiche. Tout dépend du camp qu’on a choisi : les intégrés sociaux ou les losers. Nouvelle à Camille Claudel, je ne comptais pas faire tapisserie le long des murs, me planquer dans les toilettes ou fuir au parc à grandes enjambées pour me soustraire au jugement des autres. Je suivais Marilène qui suivait Marien qui avait des potes qui fumaient devant la grille, ouverte le temps de la pause. – T’étais pas là l’an dernier ? – Non, j’étais à Brassens. – Pourquoi t’es venue ici ? – Option théâtre. Ça a eu l’air de leur plaire, surtout au garçon, le beau gosse par excellence, qui ne disait rien mais 13
écoutait, clope au bec, cheveux au vent, au milieu de la bande. – Gwen, je m’appelle Gwenaëlle, j’ai dit. Puis plus tard dans le couloir du bâtiment C, j’ai demandé à Marilène. – C’était qui le garçon, à côté de Marien ? Elle a souri, amusée. – Celui aux cheveux mi-longs avec la veste bleue ?… William. Laisse tomber ma chérie, il est pas pour toi. Toutes les filles lui courent après, il est hyper populaire. Je suppose qu’il faut être lycéen pour comprendre ce que Marilène m’a dit ce jour-là, lycéenne, habituée aux réseaux sociaux, et pas trop nulle en explication de texte. Cf. notes de bas de page. Populaire, il l’était. Et pas qu’auprès des filles qui le trouvaient « trop canon » – auprès des mecs, aussi, qui aimaient bénéficier de son aura, et auprès des profs qui aimaient sa vivacité d’esprit, son humour, sa curiosité intellectuelle, même s’il n’était pas le meilleur de la classe. Mais un prof sensé préférera toujours un élève qui s’intéresse à son cours, pose des questions et le valorise, à un intello timoré qui apprend ses cours comme un enfant de chœur sa prière. Sans foi profonde. Juste pour faire plaisir à maman et papa qui ont tout misé sur sa réussite pour racheter la médiocrité de leur existence.
Je suis vache de parler comme ça. Jamais je n’aurais fait ça avant. Avant lui. J’étais même ce qu’il convient d’appeler une gentille fille. Dans notre monde, ce n’est pas une qualité. À l’époque, en tout cas, j’avais un côté Bisounours. Je dis ça parce que je pense à une peluche que je possédais, quand j’étais petite. Un ours rose avec un arc-en-ciel sur le ventre, cadeau de tante Lili. Elle adorait ces peluches et m’en avait trouvé une comme neuve sur un vide-greniers – c’était un morceau de son enfance qu’elle offrait à une fillette née en 2000 et qui n’avait pas connu les années 80, dommage pour elle ! Quand j’ai eu sept ans, elle m’a offert l’intégrale en coffret DVD des Mystérieuses cités d’or, puis l’intégrale de Princesse Sarah, et aussi l’intégrale des Mondes engloutis. Elle était très nostalgique de son enfance. J’emploie l’imparfait parce que Lili est morte, mais je n’ai pas envie d’en parler, ça me détournerait de ma 15
route. La sclérose en plaques est une putain de sale maladie. C’est tout ce que j’ai à dire sur le sujet. Donc oui, j’étais sympa. Une fille bien. Je dirais même naïve, pleine de bons sentiments, milk-shake de films Disney, de Harry Potter et de séries télé bien niaises. Cœur marshmallow et cerveau sirop de fraise. Bonne élève, travailleuse – oui, j’avais le sens de l’effort. Je tenais ça de mes cours de danse, le petit tutu avec le joli volant de tulle rose et les chaussons de cuir, les pliés à la barre et les arabesques, sauts de chat, pas chassés et autres pirouettes. On s’entraînait dur, les petits rats et moi, pour le gala de fin d’année – celui où des parents bien attentionnés viennent roupiller dès que leur progéniture est passée sur les planches : une apparition de trois minutes. Voilà que ça me reprend, j’ai la plume amère, trempée dans le fiel, alors que, non, non, des fois, je voudrais juste redevenir… moi. La fille sympa qui voulait faire option théâtre. En même temps, de quoi est-ce que je me plains ? Je l’ai eue, mon option théâtre, et dans le premier rôle qui plus est, avec pour partenaire le plus grand acteur que la scène n’ait jamais porté ! Sauf que, moi, je ne jouais pas la comédie, je mettais mes tripes dans mes tirades, mon sang dans mes répliques, j’ai joué avec la mort dans mon monologue ! Merde…
La file de nanas qui n’attendent qu’un signe pour prendre ma place est longue comme ce couloir d’hôpital que j’emprunte je ne sais combien de fois par jour – chaque fois en tout cas que je veux prendre l’air. Regarder un truc qui ressemble à l’extérieur. Les réseaux sociaux ne mentent pas – aussi infaillible que le miroir dans Blanche-Neige et les sept nains. Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui sera la prochaine. William est entouré de plaintes, comme si on fleurissait sa tombe. Le pauvre, il prépare son Bac, il travaille avec acharnement, il essaie d’aller de l’avant, malgré l’autre, la folle dingue qui a tenté de mourir. Est-ce qu’on fait ça à un type aussi génial que William V. ? Est-ce qu’on essaie de mettre fin à ses jours quand on a la chance d’être aimée par un garçon de son envergure ? Pourvu qu’il ait son Bac, quand même, il le mérite ! Après tout ce qu’il a subi, depuis près de deux ans qu’ils sont ensemble, pour le pire, si peu pour le meilleur. 17