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"Mes nuits à la caravane" de Sylvie Deshors - extrait

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mes nuits Ă la caravane


Du même auteur au Rouergue Des jours blancs – 2004, roman ZigZag (ill. Natacha Sicaud) Anges de Berlin – 2007, roman doado Petit samouraï – 2008, roman ZigZag (ill. Magali Bardos) Mon amour Kalachnikov – 2008, roman doado Fuite en mineur – 2010, roman doado L’Inconnue des Andes – 2011, roman doado Douce nuit, Minus – 2012, roman doado noir Fugueuses – 2013, roman doado

Photographie de couverture : © plainpicture/Johner/Andreas Kindler Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com


Sylvie Deshors

mes nuits Ă la caravane


Et tout à coup

Au cœur de ce silence Il semble possible De vivre simplement Sur la terre Charles Simic Démantèlement du silence éditions Rougerie


de l’autre côté du pré

Un pied dans la boue, l’autre carrément dans l’eau, je râle à voix haute. Si mon père ne me prenait pas pour sa bonniche, je n’en serais pas là ! Je m’entends encore hurler ce matin devant l’évier : – Ce n’est pas parce que je suis ta fille que je dois m’occuper du ménage, des courses et de la bouffe dans cette maison qui ne ressemble plus à rien ! Il était si surpris, mon père, qu’il n’a rien trouvé à redire. J’explosais pour la première fois. En même temps que je criais, je nous voyais : face à face comme un vieux couple qui se hait. La pire des images, alors je me suis cassée. J’ai sauté sur mon vélo, pour pédaler comme une forcenée à l’opposé de chez nous. J’ai traversé la nationale, pris la direction du Dorat, et, au vieux pont gothique, j’ai abandonné mon VTC. Sur un coup de tête, j’ai décidé de suivre la rivière. Pendant un bon moment, j’ai couru et grimpé sur les berges et puis j’ai ralenti. 9


Là, maintenant, la vase aspire goulûment mes bottes en caoutchouc. Je m’accroche aux branches basses et aux tiges d’osier pour m’extirper de la rivière. Des oiseaux se moquent et piaillent au-dessus de ma tête. D’une main, je cueille un iris sauvage, que je coince entre mes dents. Piégée au milieu de nulle part, brusquement je m’apaise. La rage qui m’a poussée à suivre le cours de la rivière s’est évaporée. Emportée, la colère, au gré des tourbillons boueux et des coups de vent ! Tandis que mes pieds continuent de s’enfoncer dans la boue, je ris du comique de la situation. Puis je m’accroupis telle une grenouille géante et, d’un élan, m’arrache à la fange, aux corvées ménagères, à la dépression de mon père, pour atterrir à nouveau sur la terre ferme, ou presque. En équilibre sur un pied, l’autre en chaussette, je récupère en me contorsionnant ma botte, restée en arrière. Quelques pas encore et je quitte le cours ombragé de la Gartempe, l’affluent le plus sauvage du Vincou, la rivière qui traverse Bellac. Devant moi, le pré très vert remonte en pente douce. Le soleil joue à cachecache avec une bande de nuages gris, la lumière flotte, légère. J’ai longé la rivière à contre-courant, ça, c’est sûr. Mais où suis-je exactement ? Je n’en ai aucune idée. J’écoute le faux silence de la nature pépiant d’oiseaux et bourdonnant d’insectes. C’est le printemps. Je réalise soudain que mes écouteurs sont restés sur la table de la cuisine. Au milieu du fouillis qui m’a 10


exaspérée lorsque j’y ai découvert mon père avachi, avec, à côté de sa joue, un verre renversé, le vin gouttant au bout d’une longue traînée rouge, jusqu’au sol. J’avais changé la nappe le matin même pour donner un coup de fraîcheur et de gaieté à la cuisine. Deux ans que mon père n’a plus de travail. Oui, il a tout perdu, et moi, alors ?! Il oublie que j’existe. Qu’il a une fille ! Je m’occupe de tout sans qu’il fasse mine de s’en apercevoir. Je remplis le frigidaire, prépare à manger, nettoie… pas comme une maniaque, mais pour réussir à exister encore un peu dans cette maison où lui ne respecte plus rien. Si bien que je n’ai qu’une envie : grimper, courir, marcher, n’importe où, pour m’épuiser. Je veux oublier chaque récent souvenir, chaque instant de mauvaise foi, chaque déception. Devant moi, des chênes centenaires tracent une allée oubliée. Le sentier de randonnée que j’ai rejoint est désert. Acacias, merisiers, lilas éclos, et, en fond sonore, la rivière qui m’attire par son bruit de cascade. Je coupe à travers bois. Les troncs sont moussus, certains sont tombés, bois morts magnifiques recouverts de lierre que j’enjambe ou escalade suivant l’envergure de ces géants abattus. Enfin je distingue au travers des branchages la chute d’eau, remous blancs, gouttelettes bondissantes, et sur l’autre rive l’ancien moulin inaccessible. C’est beau. Je me laisse prendre par le son en boucle, à la fois 11


continu et fractionné, de l’eau qui court. Le soleil se disperse entre les arbres, attrape la brume. Je m’allonge, c’est ma première pause depuis Bellac. La musique de l’eau finit de drainer douleur et colère. Une branche sèche se détache et me tire de mon abandon. J’observe les alentours. Je suis seule. Des deux mains, je me mets à creuser sous les fougères et la mousse, m’aidant d’un bâton. L’odeur d’humus monte. D’un geste brusque, j’arrache le médaillon émaillé que je porte sous mon pull et le jette au fond du trou. Je le recouvre de terre meuble et jaune et saute à pieds joints dessus. Ce pendentif moche, mon père me l’a donné par défaut, parce qu’il avait oublié mon anniversaire. Il a trouvé sa place. Bien mieux au fond du trou qu’autour de mon cou. Enfin libérée, je rejoins le sentier, repars droit devant. J’arrive à une trouée, le ciel strié de branches domine un vieux pont. Quatre arches de pierres. Je cours, déboule sur la chaussée étroite et grimpe sur l’autre rive pour quitter le lit de la Gartempe. Dans une boucle de la route, je découvre une maison. Construite en paliers sur les rochers, elle épouse les courbes naturelles du terrain et domine la combe où coule la rivière. Isolée mais accueillante. 12


Par curiosité, j’avance sur le chemin aux gravillons blancs qui lui donne accès. Et puis je m’arrête, n’osant aller plus loin, les gens n’aiment pas que l’on s’introduise chez eux, dans leur propriété privée. Mais une fenêtre au rez-de‑chaussée s’ouvre sur la façade. Le visage d’une femme âgée apparaît. Elle me questionne avec le sourire : – Vous êtes perdue ? – Un peu, oui. – Allez à la porte d’entrée, je viens vous ouvrir. J’allais partir, mais j’ai quelques minutes pour vous indiquer votre chemin. La porte s’ouvre. La femme habillée avec soin en manteau de lainage beige et pantalon de velours m’accueille, une carte IGN à la main. Derrière elle, le vestibule est lumineux, décoré avec goût. Tandis qu’elle me montre où nous nous trouvons et que je lui confie être arrivée par la rivière, je ne peux m’empêcher de jeter des coups d’œil sur les pièces que j’aperçois par les portes restées ouvertes. Elle s’en amuse : – L’architecture vous intéresse ? – Je suis en seconde au lycée professionnel Nadaud, en filière « technicien d’études du bâtiment ». Devant son air perplexe, j’explique : – J’espère travailler dans des bureaux d’études avec des architectes plus tard. – Très bien ! Dans ce cas, je vous donne mon numéro de téléphone. Je m’appelle Nelly. Si vous 13


voulez venir visiter, prévenez‑moi à l’avance. Voulezvous que je vous dépose quelque part ? – J’habite à Buis noir. Elle relève ses sourcils gris presque effacés, m’observe attentivement. – Vous avez fait tout ce trajet à pied ? – J’étais à vélo, je l’ai laissé à mi-chemin, enfin, je crois. – Je peux faire un détour pour vous déposer. Êtesvous capable de m’indiquer l’endroit avec précision ? Je hoche la tête. – Parfait. Ce n’est pas si loin par les petites routes. Cette femme, bien que très âgée, est à l’opposé de mon père. Elle a beau vivre en solitaire au bout du monde, elle ne se laisse pas aller. Son attitude dégage une indépendance, une sérénité qui force mon respect. Dans la voiture, nous ne parlons pas. Mais je suis bien. Quand elle s’arrête sur le bas-côté de la chaussée, au niveau du pont gothique, nous échangeons des sourires instantanés. – N’oubliez pas de venir visiter ma maison. Je vous attends. – C’est promis, je vous appellerai. On peut bien me traiter de sauvageonne depuis l’école primaire, j’aime les rencontres. Les gens, les fleurs, les bestioles, les musiciens, tout est rencontre. À travers les morceaux que j’écoute en boucle, des 14


phrases lues, les voix des autres m’émeuvent, me bouleversent, influencent mon existence. J’ai 16 ans, c’est normal, non ? Je récupère mon vélo, reprends la route, traverse la nationale puis le bourg de Bellac et le pont en dos d’âne du XIIIe siècle qui enjambe le Vincou, pour grimper sur l’autre colline jusqu’à Buis noir. Le lieu-dit où j’habite. Bellac compte 4 000 habitants tandis que Buis noir se compose de quatre constructions. Celle de Camille, la nôtre, l’énorme grange inutilisée et la petite maison de Louis, dissimulée dans la campagne. Quand j’arrive près de chez nous, je guette, remplie d’appréhension, l’apparition de la maison aux volets écaillés, tapie derrière la véranda sous la vigne envahissante. Je la longe et la contourne. À l’arrière, la cour est silencieuse. Un muret la sépare du pré qui s’étend jusqu’au bois. En lisière, posée sur des parpaings, la petite caravane s’illumine dans le flash d’un rayon de soleil. Ça fait longtemps qu’elle n’attirait plus mon attention. Suivant mon impulsion, je m’engage sur le chemin bordé de chênes qui y mène. C’est là que ma mère se réfugiait pour peindre. C’était son petit bout de territoire, à elle. Son jardin secret. Surtout les dernières années lorsque la maladie l’affaiblissait et qu’elle voulait nous cacher sa douleur. 15


Si maman était encore avec nous, mon père ne serait pas dans cet état pitoyable. Je sais. Mais je ne supporte plus son laisser-aller, son dégoût de luimême. Moi aussi j’ai du chagrin. Et vivre avec lui rend tout plus difficile. D’un pas décidé, je monte les deux marches du seuil. La caravane est toute petite mais, dans mes souvenirs, bien aménagée. Je pousse la porte avec douceur, jusqu’à aujourd’hui, je n’y étais pas revenue. Mon père l’avait vidée des affaires de ma mère après les avoir triées. Sous le coup de l’émotion, il avait voulu se débarrasser de ce sanctuaire encombrant en le brûlant, mais au dernier moment il y avait renoncé devant mon regard suppliant. Il ne buvait pas à cette époque. Il travaillait seulement de plus en plus tard au restaurant. Il s’usait à la tâche pour ne pas céder à la souffrance de l’absence. Son affaire a périclité beaucoup trop tôt pour nous deux. Quand il l’a fermée, à part moi, sa fille, il n’avait plus rien à quoi s’accrocher. Et moi, il m’a vite oubliée. Désœuvré, il s’est abandonné au deuil et a cru combler son manque en ingurgitant de l’alcool. D’abord avec ses copains, le soir au bar des Amis, et puis en douce et seul, dès le matin. Après avoir perdu ma mère, j’ai vu mon père se retirer peu à peu de mon existence. J’ai tenté de l’aider, sans y parvenir. Maintenant il est temps que je m’occupe de moi. Il est temps que je pense, en premier, à moi. 16


Les enfants naissent pour pousser et s’en aller, pas pour servir de garde-fou. Un rai de soleil transperce les voilages jaunes des deux fenêtres ovales. L’intérieur de la petite caravane prend la couleur du miel. Les tasses et la cafetière suspendues à une étagère minuscule sont écarlates, ornées de pivoines roses. L’espace est étroit mais il s’en dégage une chaleur, une gaieté que je redécouvre avec émerveillement. J’écarte les rideaux, bascule les vitres, rassemble les coussins de la banquette, recouverts d’un tissu vif et fleuri, que je vais secouer à l’extérieur. Une idée improbable, un peu folle, fait son chemin : Et si je m’installais ici, quelque temps ? Dans le même mouvement, je fonce à la maison pour en revenir avec balai et serpillière. J’ai tout ce qu’il me faut pour le grand nettoyage de la caravane assoupie.


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"Mes nuits à la caravane" de Sylvie Deshors - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu