tout le monde s’embrasse sauf moi
Illustration de couverture : Nathalie Choux Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com
Alex Cousseau
tout le monde s’embrasse sauf moi Illustrations de Nathalie Choux
chapitre 1
Ça y est, je suis amoureux. Elle est là, en face de moi, elle est à mes pieds et la Terre s’arrête de tourner quelques secondes, je retiens ma respiration. À mes pieds, oui, elle est à mes pieds : la vendeuse de chaussures de la galerie marchande près de chez moi… c’est elle. – Grégoire ! s’écrie papa en me secouant l’épaule. La dame te demande de retirer tes vieilles chaussures… T’es sourd ou quoi ? Pauvre papa, aujourd’hui il prend un sacré coup de vieux. Il ne va pas s’en remettre. Et maman ? Une femme va lui voler son fils. 5
Une femme… Un sourire indescriptible, un regard qui m’aveugle, une voix qui me laisse sans voix… Toute ma vie je garderai le souvenir de cet instant : je suis assis, en chaussettes. Elle arrive, deux boîtes en carton sous le bras, elle s’agenouille, me regarde, me sourit. Déclare : – 39. Tu chausses déjà grand. T’as quel âge ? Elle me demande mon âge. Elle s’intéresse à moi. Moi ! Moi qui suis minuscule à côté d’elle, moi qui suis ridicule à côté de sa beauté, moi qui ose venir acheter une paire de chaussures à une princesse. Et sans argent. Avec mon papa et l’argent de mon papa. Je suis un têtard, je suis un gringalet, je suis une larve, une mauviette, une miette, un petit bout de rien du tout, et elle me parle… – J’ai onze ans. Onze. Je l’avoue du bout des lèvres. Heureusement, papa n’a pas entendu. Je n’ai pas onze ans, j’en ai tout juste neuf. Mais c’est 6
loin d’être assez… C’est beaucoup trop peu pour cette grande demoiselle de vingt ans. De nouveau, elle pose son regard d’ange sur moi. Elle vient de me lacer deux chaussures aux pieds, une rouge et une bleue. – Elles te vont bien, dit-elle. Tu préfères les rouges ou les bleues ? Dingue. Complètement dingue. Me parler à moi… Les rouges ou les bleues. Me regarder, moi. Me sourire à moi. Les rouges. Les bleues. Rouges, bleues. Moi qui regarde mes pieds. – Alors ? s’impatiente papa derrière mon dos. Il ignore ce qui se trame entre deux êtres trop différents. Il ignore l’enjeu. Ici, maintenant, a lieu la naissance de l’amour. Dans une galerie marchande, un samedi après-midi comme tant d’autres. Je lève les yeux. Ses cheveux sont à portée de main, roux, 7
presque rouges. Longs. Et qui sentent bon. Mon visage s’empourpre, je deviens rouge et je dis : « Les rouges. » Puis tout va très vite, tout se défait, tout s’éloigne. Elle me déchausse, papa paye, on s’en va. La reverrai-je un jour ? Se souviendrat-elle de moi ?
chapitre 2
Il ne faut pas croire qu’il existe des amours impossibles. En amour, tout est possible. Par exemple, mon chien est amoureux d’une taupe. Cela s’est passé très simplement, au printemps dernier, dans le potager. Pyrame, mon chien, a flairé quelque chose sous une laitue de papa. C’était une taupe. Au lieu de la chasser, Pyrame s’est contenté de japper. La taupe a tout de suite compris qu’elle n’avait rien à craindre, et tous deux se sont reniflés. 9
J’ai tout vu, j’étais perché en haut du cerisier. Pyrame a reniflé la taupe, et la taupe a reniflé Pyrame. Tout a commencé par ce parfum. Quand il a été mis au courant de l’histoire, papa a répété « c’est pas possible, c’est pas possible ». Il a placé plusieurs pièges à taupes dans le jardin, en vain. Car rien n’arrêtera cet amour soi-disant impossible. Les nombreux trous de taupe qui sont apparus depuis nous le prouvent. Ce sont des preuves d’amour.
Pyrame s’y est mis aussi. Il enterre ses os, et la taupe les déterre. Le potager est en friche, c’est le grand amour. Six mois que ça dure. 10
Comme elle ressemble à un très petit cochon poilu, j’ai baptisé la taupe « Porcelaine ». Désormais, Porcelaine se réfugie dans la niche de Pyrame. Tout cela est bien possible. Je garde toutes mes chances. La vendeuse de chaussures de la galerie marchande près de chez moi n’est pas un amour inaccessible. Un jour, pareille à Porcelaine, elle quittera sa galerie pour venir se nicher entre mes bras. Pour la revoir, j’ai une idée. La solution, c’est de retourner acheter des chaussures. Et je ne vais pas attendre d’user cette paire. Un soir, je laisse donc traîner mes chaussures rouges dans la niche de Pyrame. Je laisse faire les amoureux, imaginant le chien plantant ses crocs dans les semelles, et la taupe grignotant les lacets. Papa ne 11
sera pas content, mais j’agis par nécessité. Lui aussi a dû user de tels stratagèmes pour séduire maman. Mais après une nuit dans la niche, mes chaussures sont intactes.
Profitant de l’absence de mes parents, je décide de jouer à la balle avec mon chien. Je remplace la balle par mes chaussures, Pyrame prend soin de me les ramener une par une, et du bout des crocs, encore intactes. Décidément, ces chaussures sont de qualité supérieure. À croire que la vendeuse ne veut pas me revoir, elle m’a vendu des chaussures inusables… 12
Alors j’utilise les grands moyens. J’attends la pluie. Je sors sous la pluie, dans la boue, avec mes chaussures rouges. – Un bon coup de cirage, et elles seront comme neuves, me rassure maman. De rage, je piétine mes chaussures. Je donne des coups de poing dedans, je les écrase avec mes genoux, je m’assieds dessus… Rien à faire. Elles résistent. Si je pouvais, je les mangerais pour les faire disparaître. À ce rythme, quand elles seront usées, la vendeuse aura changé de métier, le magasin aura fermé, et je chausserai du 47.