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"La fille qui mentait pour de vrai" de Catherine Grive - Extrait

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Du même auteur Je suis qui je suis – roman doado, éditions du Rouergue, 2016 Le Mensonge – album illustré par Fédérique Bertrand, éditions du Rouergue, 2016 Le Bureau des objets perdus – roman doado, éditions du Rouergue, 2015 Avant, maintenant, après – album illustré par Gilles Rapaport, éditions du Seuil, 2014 Les Mots du temps – album illustré par les photos de Janik Coat, éditions Thierry Magnier, 2014 Mon animal préféré – album illustré par Emmanuelle Tchoukriel, éditions Albin Michel Jeunesse, 2012 Pour grandir, il faut… – album illustré par les photos de Jean-François Spricigo, éditions du Rouergue, 2010 1 seconde, 1 minute, 1 siècle – album illustré par Muriel Kerba, Gallimard Jeunesse, 2009 Ces choses qui font battre le cœur – album illustré par les photos de Carole Bellaïche, éditions Albin Michel, 2009

L’Ange – album illustré par Isabelle Malenfant, éditions Les 400 coups, 2009 Des ailes dans le dos – album illustré par Frédérique Bertrand, éditions du Rouergue, 2009 Le Catalogue des vœux – Le Catalogue des occasions de faire un vœu – album illustré par Ronan Badel, Gallimard Jeunesse, 2007

Photographie de couverture : © plainpicture/Ernesto Timor Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com


Catherine Grive

la fille qui mentait pour de vrai


Remerciements à Françoise, pour son aide précieuse et son art de dire toujours gentiment la vérité. À Raphaëlle et Aurore.


« Ce qu’il faut d’enfants seuls pour faire de la neige ! » Édouard Baer (cérémonie des Césars 2015) « La vérité est comme le soleil. Elle fait tout voir et ne se laisse pas regarder. » Victor Hugo « Les mensonges ne manquent pas d’air, c’est pour ça qu’ils remontent toujours à la surface. » Anonyme.


chapitre 1

Je sais que les morts se décomposent au bout de deux jours, je sais faire friser un ruban avec un couteau, je sais que le nez des navettes spatiales est en céramique pour ne pas prendre feu, je sais quantité de choses comme ça sans grande importance voire aucune, mais qui peuvent avoir leur effet en public. Et je sais mentir. Depuis longtemps. En maternelle, je me faisais passer pour un garçon. Ce n’était pas difficile, j’avais leur dégaine, leur façon de s’habiller, leur coupe de cheveux et leur air pas content. Et comme eux, je jouais aux voitures, je me ruais vers la porte quand la cloche sonnait, je rêvais de devenir tracteur (pas paysan, tracteur), je ne parlais pas aux filles. Et pourtant. J’habite une ville où on trouve des cinémas, des bancs pour s’embrasser, des places où manifester. J’ai une chambre pour moi seule, sous les combles. L’hiver, avec le Velux, le ciel disparaît sous la couche de neige et elle devient une sorte d’igloo. 7


Malheureusement, à Paris, de la neige, il ne reste plus très vite que des traces sombres et boueuses comme certains souvenirs. J’ai des parents. Deux. Un homme, une femme. Ma mère, Gabrielle Östermalm, travaille au service clientèle d’un grand magasin. « Le petit Bruno (la jolie Émilie, le grand Gontran, le gentil Gabriel) attend ses parents à l’accueil du quatrième étage », c’est elle. Elle reste avec les enfants le temps que leurs parents réalisent qu’ils les ont perdus, paniquent et débarquent dans son bureau, tout échevelés. Pendant ce temps, certains enfants restent placides, comme s’ils avaient fait exprès de larguer père et mère au rayon bricolage, mais en règle générale, ils n’en mènent pas large et c’est pour ça que j’ai appris à ma mère à se couper le pouce. Il suffit de le plier et de le cacher avec ses autres doigts. Enfantin. Petite, la magie, c’était ma passion. Les Plus Grands Secrets des magiciens, La Magie des petits, Le Parfait Magicien, tous les coffrets, je les ai reçus. Je répétais mes tours vêtue d’une cape que je m’étais fabriquée moi-même, noire avec des étoiles dorées. Mon père, Esajas Östermalm, est chauffeur poids lourds. Il conduit un Scania, une marque suédoise. Un Scania Torpedo T-580, pour être précise. Trente-trois tonnes, seize mètres de long, du lourd. Il transporte des marchandises vers les pays du Nord, la Suède où il est né, la Norvège, la Finlande, souvent plus haut encore, vers l’Arctique. 8


Et j’ai un petit frère, Tom, qui suce encore son pouce, qui fond en larmes quand il entend une musique triste en disant qu’elle lui « fait mal dedans son corps », qui a peur des sirènes du mercredi, mais qui globalement, à part ça, prend la vie comme elle vient tant qu’il a ses jouets et ses magazines de déco, une passion bizarre pour ses cinq ans et que nous respectons d’autant plus. J’ai tout ça, stabilité, fantaisie, jambon purée quand je suis malade, cadeaux à Noël, vacances à la mer, argent de poche, et je mens. Comme toi, comme tout le monde, mais bien plus souvent que toi, que tout le monde. Des mensonges pour me rendre intéressante comme quand j’ai soutenu que George Clooney détestait le café ou que Napoléon avait peur des souris, alors que je n’en savais rien. Des mensonges pour me sauver la mise aussi, comme lorsque je jure à ma mère que ce n’est pas moi qui ai perdu son chargeur, son écharpe, son déo, alors que si, évidemment que si. Dans mentir, il y a « je m’en tire ».


chapitre 2

– Kid ? a fait la voix de ma mère depuis la cuisine. C’est à mon père que je dois mon surnom. Déformation professionnelle, tous les chauffeurs au long cours en ont un. Peugeot, Taxi, Eagle, Crash Lopez, l’Amiral… Le sien, ils n’ont pas eu à se creuser la tête, c’est le Suédois. C’est sobre, j’aime bien. – Kimberly ? C’est comme ça que je m’appelle en vrai. Kimberly Östermalm. – Kimberly ! – J’arrive ! J’ai jeté un œil sur les voisins d’en face, deux parents, deux enfants, que je vois souvent dîner dans leur cuisine. J’ai imaginé leur frigo plein, leurs discussions - l’école aujourd’hui, le goût des pâtes, le prochain Noël -, cette évidence à être une famille unie et réunie alors que j’ai largement passé l’âge d’en avoir besoin. J’ai celui où on est censé adorer parler de soi, fumer des pétards, coucher avec des garçons, des filles, les deux en même temps. 10


– Kimberly !! – J’arrive !!!! – Plus vite que ça ! « Hélico presto », aurait ajouté papa s’il avait été là. – Ta capuche ! a fait ma mère quand je suis entrée dans la cuisine. Mes sweats, je les porte comme ça. Je me sens à l’abri, comme dans une petite maison ou comme si je n’étais pas sortie de ma chambre. Je comprends les personnes qui vivent seules dans une cabane au fond des bois. Ce soir-là, c’était des pâtes aux lardons et à la crème qui devaient porter quelque part dans le monde le nom de spaghettis à la carbonara. Ma mère n’a jamais su faire la cuisine, ni même jamais essayé de savoir la faire. – Dis maman, les camions ils vont aussi vite que les motos ? lui a demandé Tom. Tom alias Toto. Elle a haussé les épaules en signe d’ignorance. – Maman, les camions ils vont aussi vite que les motos ? a-t-il insisté. – Demande à ta sœur. – Ça dépend des motos et des camions, mais plutôt non. Tom a longuement mâché sa bouchée avant de l’avaler tout rond. – Dis, les rennes du père Noël, ils font quoi quand ce n’est plus Noël ? 11


– Ils achètent les cadeaux, j’ai répondu. Tom hochait la tête d’un air satisfait. J’enviais son âge où toutes les questions ont des réponses. – Dis maman, est-ce que si on bêche profond profond, on arrive au pôle avec les hommes à l’envers ? – Non, mon Toto. Déjà parce que ce serait trop chaud. Il y a un noyau brûlant au centre de la Terre et puis... Et puis quoi déjà ? J’avais oublié ce que papa m’avait dit. – Dis, pourquoi papa ne m’a pas emmené moi aussi voir grand-père ? J’avais fait la connaissance de mon grand-père lors des dernières vacances de Pâques. Depuis toute petite, j’avais entendu mon père parler des trolls, des maisons en bois noir quand elles sont dans la forêt, rouge quand elles sont en bord de mer, de l’odeur des frigos qui même propres sentent toujours un peu le hareng fermenté, des lacs de Laponie, mais jamais de sa famille. Je ne sais pas ce que j’avais imaginé. Qu’ils étaient tous morts peut-être. Ou bien qu’il était né de personne. Pourtant j’avais bien dû lui demander s’il avait un papa et une maman, on fait tous ça quand on grandit, mais les adultes savent très bien nous faire comprendre d’arrêter nos questions et c’est sûrement ce qui avait dû se passer. Et puis un jour, alors que je ne m’y attendais presque plus, il m’avait emmenée. J’allais apprendre dans le camion que mon grand-père Mikkel vivait seul à Kiruna, une ville minière de la Laponie suédoise, la 12


terre des huit saisons au lieu de quatre en raison des écarts de température qui peuvent aller jusqu’à 70 °C, celle des aurores boréales et du soleil de minuit, des rivières sauvages, de la toundra et des forêts. Mon grand-père fait partie d’un peuple nomade, les Samis, des éleveurs de rennes qui vivent entre la Suède, la Finlande, la Norvège. Tous les ans, à la fonte des neiges, ils quittent leur hutte de tourbe et migrent vers le Pays-de-la-Mer, le littoral nord et ses herbages. Chaque famille vit en autarcie, par et pour le renne. Sang, chair, lait, cuir, os, bois, tout est utilisé ou vendu comme nourriture, vêtements, objets. Mais aujourd’hui, les Samis ne sont plus que cent mille, peut-être moins. Ils ont dû faire face à la colonisation, à la christianisation forcée, au progrès. – Dis alors, pourquoi papa ne m’a pas moi aussi emmené voir grand-père ? – Tu es trop petit. – Mais toi aussi tu es petite. – Plus grande que toi, en tout cas. Il ne s’y faisait pas à notre différence d’âge. Il était persuadé que nous étions venus au monde le même jour, à la même heure, de la même maman, main dans la main. Ma mère s’est levée pour sortir les yaourts. Comme toujours, la porte du frigo a résisté, il fallait la claquer violemment plusieurs fois pour qu’elle se referme. On s’y était habitués. Je crois même qu’on aimait la mimer cette colère. Ça nous défoulait. 13


– Papapapapapapa, s’est mis à chantonner Tom. Ma mère a inspiré un grand coup. Sa journée au magasin avait dû être fatigante. Longtemps, je m’étais attendue à ce qu’elle rentre un soir avec un petit garçon ou une petite fille que les parents n’étaient jamais venus chercher avec qui il allait falloir partager nos Vache qui rit, nos tiroirs, nos parents. – Papapapapapap… – Termine ton assiette, Tom. – Papapapapa… – Tom, range ta chambre ! lui a subitement ordonné maman. Un silence stupéfait est passé. – Non, ce n’est pas ce que je voulais dire. Tom, taistoi et finis ton assiette ! On a éclaté de rire. Ça faisait longtemps.


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"La fille qui mentait pour de vrai" de Catherine Grive - Extrait by Éditions du Rouergue - Issuu