la faute Ă Saddam
Du même auteur dans collection la brune L’Odeur des planches, 2013 (prix Beur FM) Majda en août, 2016
Graphisme de couverture : Olivier Douzou Illustration de couverture : © Rota/Camerapress/Gamma Rapho © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com
Samira Sedira
la faute Ă Saddam
la brune au rouergue
1. Désert d’Arabie, janvier 1991
Entre les blessures creuses du sol, et les éclats de pierre, il dormait à la précieuse fraîcheur de l’aube. Une fine pellicule de sable jaune recouvrait son visage. Quelques grains graciles retenus dans les cils recourbés tremblaient aux faibles mouvements de l’air. Sa bouche ouverte, juste assez pour laisser passer le canon du revolver, formait un rond parfait, une voyelle silencieuse. Ses lèvres dont les lignes s’étaient assombries avaient doublé de volume. Sous la tête, une flaque de sang absorbée par la terre sèche avait perdu son éclat carmin. La balle qui avait suivi une trajectoire rectiligne, du fond de la gorge jusqu’à l’arrière du crâne, était ressortie d’entre la masse de cheveux avec une précision miraculeuse, n’occasionnant aucun dégât ; le visage avait gardé toute la beauté de sa jeunesse. Le revolver recouvert lui aussi d’une fine couche de sable gisait à un mètre du corps. C’est dans cette position que ses camarades l’avaient retrouvé, étendu sur le dos, à fleur de sol, dans son uniforme 7
de soldat. À l’entrejambe, une tache d’urine sombre. Ses bras tendus formaient une croix. Durant de longues minutes, ils n’avaient rien trouvé à dire. Nul ne les avait préparés à la mort, ils en étaient vierges, comme de tout le reste. Leurs yeux écarquillés exprimaient un effroi d’où toute compassion était absente. Ils regardaient le cadavre sur son lit de pierre, avec le même dégoût et la même horreur muette qu’un enfant regarde une chenille écrasée sous sa botte. La stupeur leur avait ôté toute faculté de penser. Et même lorsqu’un lézard, de la taille d’un dé à coudre, apparut la tête la première au seuil de la narine gauche du cadavre, aucun d’eux ne remua ni n’exprima de trouble. Le reptile, aussi fin qu’une cosse de haricot, avait dû passer la nuit au chaud, dans la cavité encore tiède, à l’abri du vent et des prédateurs. Il se déplaçait par ondulations rapides, s’immobilisant autant de fois que la perception du danger semblait le réclamer. À l’arrêt, ses yeux globuleux roulaient sous les paupières, et les mouvements rapides de sa respiration faisaient palpiter ses flancs légèrement dodus. Bientôt le soleil brutal calcinerait les chairs du cadavre. Il fallait le ramener au camp. Deux de ses camarades, à peine plus âgés que lui, acceptèrent de s’en charger, tandis que les autres observaient, anéantis. À leur approche, le lézard décampa aussitôt, et se faufila entre deux grosses pierres. La peur au ventre, et secoués de haut-le-cœur, les deux camarades, ne sachant comment s’y prendre, soulevèrent la dépouille rigide, affolés par l’aspect troublant de ce corps sans vie mais doté d’une présence macabre atrocement réelle. L’un des deux hommes pleurait, sans bruit, et ratissait de toute sa rangée de dents du haut, sa lèvre inférieure. Son nez gouttait ; il laissait faire. Le deuxième grimaçait, ouvrant de grands 8
yeux épouvantés, et répétait en boucle : Oh merde, putain, putain, c’est pas vrai. La rigidité du corps n’arrangeait rien. Pas plus que l’odeur âcre que le corps malmené libérait dans l’air. Ils manœuvrèrent à l’aveugle, tantôt le tirant par le col de sa veste, tantôt par le bras, si bien que le cadavre se retrouva sur ses jambes, raide, droit, scrutant le reste du groupe d’un œil de poisson mort, sans éclat, avec une dureté telle qu’il semblait tout près de leur sauter à la gorge. Le sable sur le visage, soumis aux lois de l’attraction, glissa sur la peau, découvrant la pâleur extrême et les marbrures bleues. La mâchoire se relâcha brusquement, et la langue, qui avait viré au noir, lui sortit de la bouche. Le groupe de jeunes gens recula, l’un d’eux hurla : Merde, la langue, elle va lui tomber. La tête du mort bascula d’un coup sec vers l’arrière, refoulant la langue vers le fond de la gorge. La bouche resta ouverte, offrant aux regards la vision d’un trou, d’où du sang aussi épais que de la lave s’écoula lentement sur le menton, le cou, puis sur l’uniforme du soldat, jusqu’à imbiber de moitié sa poitrine : le diable avait vu grand. Les deux soldats qui retenaient le corps de toutes leurs forces se recroquevillaient pour ne pas voir, mêlant leurs cris à leurs larmes. L’un d’eux, livide, tapant furieusement le sol de ses pieds, murmura d’une voix essoufflée : Maman, et se mit à sangloter avec la férocité d’un veau qu’on conduit à l’abattoir. Les autres s’étaient figés, les mains tordues par l’horreur. Ils auraient voulu fuir, partir loin ; mais dans le désert, tous les chemins se ressemblent. Et puis, comme le leur avaient souvent répété leurs supérieurs : Zéro tarlouze chez nous ! Un soldat, ça endure, c’est ce qu’on leur hurlait à longueur de temps, 9
Les larmes, c’est pour les fillettes ! Nous, on a des couilles, du béton, pas des bourses de blondinets, allez du cran, et on se sort les doigts du cul ! Et du cran, ils en avaient eu. Ils avaient transporté leur camarade mort jusqu’au campement, à plus d’un kilomètre de là, sans plus se souvenir de la façon dont ils s’y étaient pris, ni du temps qu’il leur avait fallu. Il arrive parfois que le désespoir invoque le courage, et finisse par le trouver.
2. Paris, février 1992
Comme toutes les nuits depuis son retour du Golfe, Cesare Bellini se redressa d’un bond sur son lit, tout fumant de fatigue et de sueur, persuadé d’avoir avalé sa langue. Pour s’en assurer, il avait tiré dessus, et constatant qu’elle était toujours à sa place, avait laissé tomber sa tête entre ses deux mains pour y recueillir des larmes de soulagement. Un an qu’il ne dormait pas plus de trois heures par nuit. Les cauchemars le suppliciaient sitôt qu’il fermait les yeux. Il en revenait ahuri, flottant entre effroi et épouvante, les membres paralysés, réduit à un seul tronc. Il ne se souvenait jamais de ses cauchemars, mais la terreur qui en exsudait était aussi réelle que le sentiment de désolation qui toujours émergeait à sa suite. Dans ces moments, Cesare avait bien du mal à revenir parmi les vivants ; il restait assis sur son lit, pâle et tremblant, se débattant encore dans l’aventure sinistre de sa nuit, enivré d’une rage effroyable, et d’une envie irrationnelle de 11
tuer. C’était comme ça depuis six mois. Rien ne calmait cette boulimie de meurtre et de sang. Sa voracité n’avait d’égal que l’énergie qu’il employait à la combattre. Il était horrifié de ce que son âme recelait de malveillance et de fureur. Combien de fois avait-il imaginé, non sans dégoût, mais avec une désolante impression de soulagement, que d’un geste précis, il brisait net le cou d’un chien. Parfois même, sa férocité esquissait la possibilité d’une proie humaine, dont il pensait que la mise à mort viderait son âme de toute sa noirceur, laissant enfin paraître la lumière. Cela l’horrifiait. Il mobilisait alors tous ses efforts pour éloigner ces pensées sinistres, et aurait préféré se crever les yeux, plutôt que d’avoir à les affronter de nouveau. Dans ces moments, il était inutile de chercher à se rendormir. Il savait pertinemment qu’il n’y parviendrait pas, que seul le jour amollirait sa rage, comme si chez lui, la terreur se nourrissait de nuit, mais ne supportait pas le goût du jour. Cette nuit-là, comme toutes les autres nuits depuis son retour, il se leva en prenant soin de ne pas réveiller sa sœur qui dormait dans la chambre. Le petit appartement sous les toits, perché au sixième étage d’un immeuble ancien, craquait à la moindre respiration. Le canapé-lit sur lequel il dormait depuis son retour avait épousé ses formes, les plis sur les draps témoignaient de sa nuit agitée. D’une main tremblante, il écarta le rideau devant la fenêtre : le ciel éclairé par la blancheur de la neige colorait la brume d’un voile gris. Cesare s’habilla chaudement, puis sortit en refermant délicatement la porte. Dehors, tout semblait refait à neuf. À la lumière des réverbères, la couche de neige tremblait comme du sucre cristal. Sur le perron de l’immeuble, Cesare inspira, gonflant ses poumons 12
du plus d’air possible, qu’il rejeta aussitôt en volutes brumeuses. Puis, relevant le col de son manteau jusqu’au-dessus des oreilles, il descendit les quelques marches qui le séparaient du trottoir, et partit en direction de la rue des Pyrénées, fuyant son ombre. Ses pas s’enfonçaient dans la poudre neigeuse, laissant des empreintes nettes, comme dans du ciment frais, si marquées qu’on aurait pu le suivre à la trace. Quand il levait la tête vers les appartements qui longeaient la rue de part et d’autre, il ne rencontrait bien souvent que l’obscurité. Parfois une cuisine éclairée, quelqu’un qui comme lui, ne trouvait pas le sommeil, il en éprouvait un grand trouble, de la compassion aussi, pour cet étranger que le sommeil refusait d’emporter. Il marcha longuement, jusqu’à atteindre la place Gambetta, totalement déserte à cette heure de la nuit. Sur un banc recouvert de neige, un pigeon blanc, unique habitant des lieux, se tenait sur une patte. La blancheur de son plumage étonna Cesare. Il s’en amusa : il a dû manger beaucoup de neige pour obtenir un blanc si pur. Il l’observa quelques instants, se demandant si sa patte avait réellement disparu, ou s’il l’abritait sous son plumage, à cause du froid. Mais le pigeon ne remuait pas, ignorant Cesare, et n’offrit à sa curiosité que de brefs coups de tête. Cesare sourit de l’indifférence du volatile, presque envieux de sa stupide inertie, puis passa son chemin. Il se perdit ensuite dans les ruelles étroites, celles qu’il connaissait déjà pour les avoir arpentées souvent, et celles, plus rares, qu’il découvrait au hasard de ses errances. Une ville endormie procure bien plus d’apaisement qu’aucun autre lieu. Délestée de sa rumeur, son silence s’en trouve renforcé. La neige, au sol, redoublait ce sentiment de consolation. En 13
plus de la légèreté qui peu à peu semblait le gagner, marcher redonnait de la consistance à son corps, de la densité, celle de la chair, preuve irréfutable de son appartenance à l’espèce. Quand il s’immobilisait, sa tête se réactivait aussitôt, comme une fête foraine dont on relance l’activité après une nuit d’arrêt, et les images terrifiantes qui subitement s’y bousculaient, ravivaient ses angoisses. Ainsi il marcha, jusqu’au lever du jour, puis sentant venir les premiers frémissements de la ville, rentra son cou dans le col de son manteau et rebroussa chemin. À son retour, Gabrielle était debout déjà, habillée, et prête à partir. Elle avait replié le canapé, rendant à la pièce son vrai volume. L’appartement n’était pas grand, guère plus de quarante mètres carrés, mais il était aménagé de façon telle qu’il paraissait spacieux, avec son salon lumineux, sa chambre mansardée, et sa cuisine où il était possible de manger. Gabrielle ne sembla guère troublée par l’apparition soudaine de son frère, ni même par son absence. Chaque nuit, elle l’entendait refermer délicatement la porte derrière lui, mais n’avait jamais osé le questionner, car à la manière qu’il avait d’éviter son regard, elle pressentait qu’il ne voulait pas en parler, et que si une question lui avait été posée, il l’aurait sans aucun doute éludée. Elle lui sourit, Je vais reprendre un café avec toi, j’ai encore quelques minutes. Gabrielle, qui avait trois ans de plus que son frère était institutrice en cours préparatoire à l’école élémentaire de son quartier, rue Fessart, à seulement deux cents mètres de chez elle. Ils se mirent à table dans la cuisine. Gabrielle déposa deux bols, des biscottes, de la confiture, et sortit la cafetière de son support, où du café encore chaud 14
fumait. N’était un imperceptible tremblement de la main, on aurait juré que rien n’ébranlait son assurance. Cesare prit place en face d’elle, sans ôter son manteau. Elle l’observa avec une tendresse mêlée d’une vague appréhension. Dans son regard voilé par une douleur constante, une lumière brillait, comme si la fièvre ne le quittait jamais. Son nez était si parfaitement dessiné qu’il n’y avait rien à en dire. Ses joues rebondies, dont l’élasticité n’était pas sans rappeler la rondeur des nourrissons, rosissaient à la moindre gêne. Ses cheveux châtain clair, aux reflets dorés, qu’il n’avait pas coupés depuis son retour, repoussaient avec indiscipline. Les mèches lui tombaient en boucles sur le visage. Il lui arrivait de les refouler de sa main courte et large, découvrant un front bombé, marqué de minuscules cicatrices datant des jeux de l’enfance. Cesare n’était pas grand, à peine plus d’un mètre soixante-douze. Ses os larges et courts offraient des signes de robustesse que démentaient ses muscles longs et effilés. Du fait de cette étrangeté, il émanait de l’ensemble de sa physionomie une élégance gauche, qui suscitait à la fois le désir, et la défiance. À la faible lumière de l’ampoule suspendue au-dessus de la table, Gabrielle crut apercevoir une tristesse profonde sur le visage de son frère. Cette pensée lui serra le cœur. Il était là, sans être là, fixant d’un regard trouble la fumée du café lui monter au visage. Des larmes qu’il s’efforçait de retenir roulèrent sur ses joues. Gabrielle se leva subitement, Ne pleure pas, et l’entoura de ses bras. Parle-moi, Cesare, soulage ton cœur, allez dis-moi. Mais elle n’obtint rien d’autre qu’un silence entrecoupé de sanglots étouffés. Alors elle se tut, et demeura derrière lui, les yeux fermés, à le bercer entre ses bras. Puis elle se redressa, craignant de paraître maladroite 15
dans sa tendresse, et dit, d’un ton mal assuré : Je dois partir, tu sais bien, tu peux t’allonger sur mon lit, si tu veux te reposer. Elle enfila son manteau, empoigna son sac, embrassa son frère, et se dirigea vers la porte d’entrée. Au moment de sortir, elle se ravisa, et cria en direction de la cuisine : J’avais oublié, il y a une lettre pour toi ! Elle courut vers Cesare, et sortant de son sac une enveloppe, elle rajouta : Je l’ai trouvée dans la boîte aux lettres, hier soir, en rentrant, j’ai oublié de te la donner. Gabrielle avait une rare aptitude à ne pas se laisser dominer par la peine. Les événements douloureux l’atteignaient, comme tout le monde, mais elle semblait totalement imperméable à leur persistance. Comme si à chaque fois qu’elle tombait, un être invisible se penchait vers elle, pour l’aider à se relever. Cesare regarda sa sœur fixement, respirant avec la régularité de l’enfant qui dort. Sa bouche charnue, aux multiples nuances de rouge, laissait apparaître deux larges incisives centrales, un peu avancées. Gabrielle lui tendit la lettre, désireuse d’en apprendre la provenance, mais l’heure courait, elle en saurait plus ce soir, après la classe, elle aurait tout loisir de lui demander. Elle repartit, claquant la porte derrière elle, laissant échapper un dernier « à ce soir » qui se perdit, à peine envoyé, dans l’écho de la cage d’escalier. Cesare tourna et retourna la lettre, hésitant, puis finit par la décacheter. Quelques lignes d’une écriture maladroite le saisirent à la gorge. Il se leva, tremblant. Il n’avait pas fait deux pas qu’il tomba sur les genoux, et perdit connaissance.