Du même auteur Romans policiers
Printemps de barges, Pavillon noir (2011) Règlements de contes, Pavillon noir (2012) Basse Tension, Le Lamantin (2013) Le Nègre du flic, Pavillon noir (2014) Chasse à Tours, Gestes éditions (2014) À mort le chat !, Lajouanie (2015) Qui part à la chasse…, Luciférines (2015) Train d’enfer, Wartberg (2015) Sois belle et t’es toi !, Lajouanie (2016) Pour la jeunesse
Le Croque-mitaine, Oskar (2014)
© Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Plainpicture/Westend61/Dirk Wüstenhagen © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Jérémy Bouquin
ENFANTS DE LA MEUTE roman
PARTIE 1
Chapitre 1
Des plombes qu’il me tanne pour pisser ! – On perd pas de temps ! je lance au gosse. Le pauv’ môme se débat avec son pantalon, son slip trop petit, peste contre sa braguette. Je le laisse se démerder. Il a la marque de la ceinture de sécurité gravée sur le visage, les yeux bouffis, le regard vague. Il a dormi une grande partie du trajet. Maintenant, il s’est à moitié planqué derrière la bagnole, se met même à ronchonner après son « zizi ». – Qu’est-ce qui se passe ? – J’y arrive pas, il marmonne. – T’arrives pas à pisser ? – Tu me regardes ! il me reproche. – Je ne te regarde même pas ! – Tu me regardes ! – Qu’est-ce que tu veux que ça me foute de regarder un gamin pisser ! – Je ne peux pas ! – Cache-toi, alors. Le gosse chouine de plus belle.
7
– Où veux-tu que je me cache ? Là, je manque éclater de rire. Des arbres, il y en a partout ! Je pensais ne jamais revenir là. « Le trou du cul du monde » comme disait maman. « Son pays », un coin de verdure niché dans la montagne. Je reconnais le paysage : un village paumé dans un tas touffu d’arbres. Les bicoques sont piégées par les sapins. Le clocher qui dépasse fièrement. Quelques toitures usées de tuiles couleur ocre grignotent le flanc d’une imposante rocaille rougeâtre. On est au cœur de la vallée. Pas de ligne de fuite, on se retrouve étouffé par l’ensemble. Le ciel bleu apparaît comme une libération. Je me cale un moment, le cul sur la carrosserie bouillante de ma caisse. Je m’étire. Ma nuque craque, mes tympans se débouchent. Ma chemise me colle au dos, je pue la transpiration. Un four ! Il doit faire trente degrés à l’ombre. Pas de clim’ dans ma caisse, elle marche plus, la galère ! On roule fenêtres ouvertes. Je me détends les guibolles, fais un tour en rond. Quatre heures de bagnole, je pense que je n’ai jamais autant conduit ces dix dernières années. On a quitté l’autoroute il y a déjà une bonne heure. J’ai bien cru qu’on était perdus. Le gps ? Il ne connaît même pas le nom du bled. De toute façon, le satellite lui-même n’y verrait rien. On est posés sur le bord de la nationale. J’ai même déplié une carte ign du secteur, juste pour que je me repère. Je l’ai achetée dans une supérette cent bornes plus tôt. Un plan immense, illisible ! Cela fait déjà une blinde qu’on tourne de village en village. Pas un rat pour me renseigner. Tout est mort, la route, les bleds. Personne
8
dans les rues, personne sur la route. Ne restent que le silence et les croassements des corbeaux. – Alors ! Je m’impatiente, il m’énerve ce gosse. Il parle tout seul. Il bougonne encore. – J’y arrive pas ! Il file encore plus loin, se planque derrière des fougères, se démène avec son « asticot ». J’inspire cet air pur, celui de la campagne. Cela me change des pots d’échappement de la zup, du bruit du rer. Les rames qui grincent sous le pont Mirabeau à chaque passage. Les douze mille fenêtres qui te surveillent quand tu végètes en bas du quartier, avec tes potes. Le linge qui pendouille, le monde partout, des ombres errantes, le rap en sourdine. Le quartier me manque, putain. Le quartier est loin. Je profite du moment pour m’en griller une. Je cherche mes clopes dans l’habitacle, fais gicler le plan, fouille dans ma veste de survêtement. Je tombe sur le 45 dans le creux de la banquette. Merde… Je fourre le flingue dans la boîte à gants. Je trouve mes Camel sans filtre. La pierre du briquet craque, la flamme se dresse, immense, je manque me cramer le pif ! J’inspire profondément. Le tabac. Le goût de la fumée sucré, amer, fait son petit effet, je me détends enfin. Je souffle. Cette nature me file une drôle de sensation. La nostalgie, le retour au pays, pas de celle qui t’éveille le cœur et fait remonter des souvenirs. Non, cette saloperie de nostalgie qui te trouble, te donne envie de gerber. Celle des moments enfouis, des vagues de cauchemars immergés. J’en ai la chair de poule.
9
Si j’y reviens, c’est bien parce que j’ai pas le choix. Le temps est compté. On fuit. Faut qu’on bouge ! Je me retourne, le gamin revient de son périple dans les bois. Il tente de fermer sa braguette. – Alors ? je me moque de lui. Le môme ronchonne. Je sais pas ce qu’il branle encore. Je le vois se tortiller sur son pantalon. Il relève le nez, il renifle, il éternue depuis ce matin. Il a huit ans. Il s’appelle Yannis ce bout de bonhomme. – T’as fini ? Il fait un bref mouvement de tête honteux. Je repère une tache à l’entrejambe. – Tu t’es pissé dessus ? Il ne répond pas ce con ! – Tu t’es pissé dessus ! Je me fous de sa gueule. Il baisse son bout de nez. Je dois l’effrayer. Faut dire, on ne se connaît pas depuis longtemps. Ce matin, je l’ai « récupéré ». Je lui ai dit, « on va rejoindre papa ». Il m’a suivi. Trop simple. – T’as faim ? Il ne répond pas, n’ose pas. – Moi j’ai la dalle. Je me penche vers la voiture, je sors un sac plastique. J’ai dévalisé la boutique tout à l’heure. J’ai claqué presque cinquante balles pour trois merdes à becqueter et une carte incompréhensible ! Je sors un paquet de gâteaux, des bn, deux canettes de Coca light. Les gamins aiment tous les chocos ! Je lui présente le paquet : – Tu en veux un ? Yannis me regarde avec de gros yeux de merlan frit, il ne devait pas s’attendre à ce genre de proposition.
10
Il ne moufte pas, il renifle boudeur. Il a sa braguette qui pendouille, son slip pris dans les dents en métal. Il a l’air en loucedé total. L’aider ? Impossible que je touche à son zob de môme, il gardera le magasin bloqué, m’en fous ! Je ne suis ni son père ni sa mère ! – T’en veux ? je reviens à mes chocos. Je l’agresse un peu. Il ne bronche toujours pas. Il est touché dans son petit orgueil le minot ! Il a les larmes qui montent. Me saoule, ce môme ! Faut qu’il s’endurcisse un peu ! Yannis parle pas. Tant pis pour sa gueule ! Merdeux ! J’ouvre le paquet, je dégage un bn, je croque dedans. Il finit par s’approcher : – S’il te plaît, il bafouille, alors. – Tu vois ! C’est pas difficile. On grignote ainsi, sur le bord de la route. Moi assis sur le capot, lui tourné vers les collines, il fixe le clocher là-bas. Depuis combien de temps je ne suis pas revenu ? D’ailleurs, est-ce qu’un jour j’aurais parié que je reviendrais ? Pourquoi le premier lieu qui m’est passé par la tête c’est « La Meute »… putain de village, dans le Jura ! De ma putain d’enfance que j’ai tout fait pour oublier. Merde ! « Un coin pénard pour te planquer… Genre une cave, un taudis, un squat… » m’avait dit Joe… « Tu te planques le jour J, et on se retrouve après, en Belgique. » J’ai pensé : ici. Un lieu loin de tout. Avec cette drôle d’impression : celle d’avoir fait une connerie, une immense connerie.
11
Je termine lentement mon biscuit au chocolat trop sec. Yannis dévore, il devait avoir trop faim le môme. On a loupé le repas de midi. – Je peux en avoir un autre ? qu’il quémande. Je lui tends un gâteau. Il me l’arrache des mains. Il l’attaque à toute vitesse. On croirait un raton laveur, avec ses petites mains, son gros choco et ses dents de lapin… Une voiture déboule à toute vitesse, trace derrière nous. La route s’anime enfin. L’asphalte est luisant, fond sous l’effet de la chaleur. Les pneus collent. La caisse pousse une quatrième à bout de souffle. Un local qui doit être en retard. Je reconnais la marque ! Un tacot, une vieille Peugeot. Genre 405 break, un truc de fou ! Le type de bagnole que ma mère devait avoir il y a vingt ans. Une antiquité ! Même le temps s’est figé dans ce bled. – Tu vas voir, c’est tranquille ici ! Je tente de le rassurer. Le môme me dévisage avec ses grandes billes marron. Il est petit, il ne ressemble pas du tout à l’image que je m’en faisais. Il me rappelle quelqu’un. Maigrichon, Yannis a les cheveux courts dressés sur la tête, avec un peu de gel pour que les mèches de la tignasse tiennent en l’air, des fringues à la mode, des baskets de marque, les dernières Nike, des trucs qui doivent valoir une fortune. Il est stylé ce gamin. Il a déjà fini son deuxième choco qu’il me fixe comme si j’étais un Frigidaire. – Encore ? je lui tends le paquet. Il m’en tape un autre. Il va finir par me taxer le paquet en entier ! Je laisse faire, après tout j’ai acheté les gâteaux pour lui… On mange. Yannis n’a pas parlé du voyage. Normal. Je fais pareil.
12
Au bout d’un moment, je m’allume une deuxième clope. La dernière avant de repartir. On devrait bientôt tomber sur le village, trouver le vieux. Il va être étonné, me poser des questions. Je rumine un moment. Je vais lui dire quoi à l’ancêtre ? Je me creuse la tête. Une histoire à raconter. Je trouve pas. Pas grave. Pas vraiment d’idée sur le moment. Ouais… Je vais improviser en le voyant. Je louche sur mon portable : 16 h 09. Faut qu’on bouge ! Je tape dans mes mains, je saute du capot. Fini la pause ! On y va ! Je balance ma clope d’un claquement d’index. Yannis me regarde : – Je peux boire ? J’accepte bien sûr, je lui tends la canette de Coca bien tiède. Il en avale une grande gorgée. – Tu peux finir. Je grimpe, on redémarre, lui s’attache derrière… il garde sa canette dans la main. – Tu fais attention aux fauteuils, c’est du pur cuir de vachette. Manquerait plus qu’il dégueulasse ma bagnole. Je passe la première, la voiture sursaute, le turbo se met en branle, on repart. La Subaru douille sa race. Les lacets de la route sont de plus en plus étroits, la pente est rude. Les huit cylindres beuglent à chaque reprise, trois cents chevaux sous le capot et pourtant la bagnole souffre la mort. Le voyant de température est au rouge. Le radiateur râle de plus belle, la mécanique ne va pas tenir, cela me fait peur. En plein cagnard, il doit faire quarante degrés. Plus on monte cette putain de colline, plus le soleil tape. Je joue avec les vitesses, je soupèse chaque accélération. Je vais trop vite, je passe la route trop étroite, un virage trop serré et une voiture qui débarque en sens inverse. Je donne un coup de volant, serre les freins. Les pneus grattent la bordure.
13