Skip to main content

"Délit de gosse" d'Isabel Ascencio - extrait

Page 1

De la même autrice Un poisson sans bicyclette, Verticales, 2014 Drama queen, Verticales, 2012 Sous le nom de Isabel Esteban Les Pieds de Sam, éditions la Cerisaie, 2008 Personne ne dort, éditions la Cerisaie, 2007

Graphisme de couverture : Olivier Douzou Photographie de couverture : © Agence VU/Emmanuel Pierrot © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com


Isabel Ascencio

dĂŠlit de gosse

la brune au rouergue


À Choup et à Choupchou


PREMIÈRE PARTIE

« Nous savons très tôt qu’il y a une différence entre ce que nous sommes et ce que nous voulons être…» Marie Docher, Alors je suis devenue une Indien d’Amérique


chapitre 1

Et puis il y a eu la noce. Mon frère se marie, Marie, a dit Jeanne. Ernest. La formule sonnait bizarre, se marie, Marie, comme si j’y étais pour quelque chose. Elle a posé le faire-part sur la table basse devant moi, ouvert en grand, un liséré noir sur l’enveloppe et on aurait pu croire à un avis de décès, pareil. J’ai lu à haute voix le nom à droite, écrit en italique, Monsieur et Madame, ont l’honneur de, avec le patronyme de Jeanne dans son intégralité, largement étalé par l’excès de lettres et la police de caractères qu’ils avaient choisie. Comme des diables sortis de leur boîte, d’autres prénoms me sont revenus dans le désordre, malgré le soin que Jeanne avait pris, la fois où elle me les avait donnés, de les crayonner à leur place précise sur l’arbre généalogique. J’avais eu l’impression qu’elle les piochait au jugé parmi les saints du calendrier pour les accoler ensuite aux trois ou quatre noms de 9


la famille, les plus curieux, comme on fait quand on est gosse pour écouter comment ça sonne. D’un trait nerveux elle avait ensuite relié les ramifications de fratries issues de branches germaines. J’avais fini par lâcher, Tu plaisantes ? sans que ça l’arrête. Elle avait rempli l’espace entier de la feuille, depuis les arrières-grands oncles jusqu’à la petite patte griffonnée dans un coin en bas à droite, les six lettres de son prénom à elle qu’elle s’était appliquée à noter en pleins et déliés. Jeanne. Ma famille, elle avait dit. Puis elle avait repoussé loin au fond du tiroir de chevet la feuille qu’elle venait de noircir en disant, Laisse tomber, Marie. Parce qu’aux gens de la famille de Jeanne, il faut le savoir, il n’a jamais été question que je sois présentée. Jusqu’à ce jour du faire-part, leur façon de vivre au fond du Périgord ne m’était jamais parvenue que de loin, depuis un arrière-monde ténébreux à peine éclairé d’une constellation de frères et cousins avec qui Jeanne avait partagé les courses et l’excitation aux après-midi des fêtes patronales. Même parmi ceux-là, c’est à peine si je distinguais les proches des lointains, tous floutés dans un temps révolu dont Jeanne parlait peu, ou seulement pour dire des choses banales, que toutes les enfances laissent des regrets, sur un ton qui ne m’a jamais engagée à demander lesquels. Les visites de son père à Paris revenaient à date fixe, des migrations saisonnières, l’une au début de mai, l’autre à la toute fin de novembre. Et ça tombait bien que je trouve à m’occuper hors de l’arrondissement durant les deux ou trois heures de temps où il régalait Jeanne à la brasserie d’en bas de chez nous, même table toujours, même angle de vue sur le 10


boulevard au-dessus des moules-frites, et lui qui vieillissait juste ce qu’il fallait pour ne plus prétendre monter les quatre étages et risquer de mettre son nez dans nos affaires privées. Mais on ne sait jamais, disait Jeanne, on ne sait jamais. Dans le doute, je poussais mon linge dans un coin, vidais le dessus de mon bureau, bourrais les tiroirs de mes paperasses en cours, et j’étais gommée de la vie de Jeanne souvent bien avant que le train du père s’ébranle à l’autre bout du pays. Pour les frères, c’était autre chose, des gens qui avaient regardé le monde à hauteur de môme avec elle, merveilles et injustices confondues, il m’a toujours semblé que de leur part à eux, Jeanne aurait pu s’attendre à des jugements moins coriaces. Longtemps j’ai pensé qu’on allait en voir débarquer un, le jeunot par exemple, cet Ernest qui se mariait aujourd’hui. Qu’à traverser la capitale, il se serait souvenu un jour de sa sœur là-haut dans l’appartement haussmannien du quatorzième où la famille la logeait depuis le début de ses études, et qu’il aurait pris le risque de sonner sans s’être annoncé, tentant sa chance, même si on déplorait dans la famille qu’avec les tournages et les festivals il n’y eût jamais moyen d’attraper Jeanne chez elle. Ce qu’il aurait pensé de mon pull de nuit jusqu’à mi-cuisse et de ma tête crépue penchée familièrement sur le petit-déjeuner de sa grande sœur, je me le suis aussi souvent demandé. Mais moi, c’est sûr que ça m’aurait fait quelque chose de le tenir une poignée d’heures près de nous, même un des aînés s’il avait fallu, avec son attaché-case et des bips d’homme d’affaires au fond des poches. Je sais l’émotion qui m’aurait traversée en le regardant boire son café versé au bec de notre 11


cafetière, juste à l’imaginer au temps des genoux écorchés, accroupi contre l’épaule de Jeanne dans une arrière-cour de maison de famille et submergé du même chagrin qu’elle devant leur vieux chien mort. Mais le jour du faire-part, ça ne s’était toujours pas trouvé. Dans le Périgord, Jeanne avait dû y retourner cinq ou six fois peut-être, pas davantage depuis que j’avais pris mes quartiers chez elle. À Pâques à deux reprises, et trois hivers pour Noël, parce que Noël, c’était forcément là-bas, comme elle disait, avec un coup de menton dans le vide qui indiquait tout juste une direction. En plus de son ordinateur avec un scénario toujours à lire et annoter, elle avait chaque fois bouclé un balluchon léger, à peine de quoi tenir l’aller-retour. Par un accord tacite entre nous, je n’ai jamais prétendu l’accompagner. Nos congés ensemble, on les passait plutôt dans le Finistère du côté de chez mon père à moi. Dès qu’on avait trois jours, on mettait le cap à l’ouest à la sortie du périphérique, et de Paris à Brest la route allait tout droit. Ça avait l’air de convenir à Jeanne pour seule visite de famille, ce père à moi planté sur sa fin de terre comme un vieux phare. Pour qu’on puisse profiter de la vue sur l’Atlantique aussi souvent qu’on voulait sans lui gâcher ses habitudes, il avait retapé au fond du jardin un vieux bungalow dont le bois bouffé d’humidité craquait péniblement sous le vent. Pas n’importe quel vent, commentait-il d’un ton de connaisseur chaque fois que ça soufflait un peu fort, un vrai marin celui-là, formé tout entier au large, qui venait directement sur nous sans s’être frotté à rien, à part les embruns et des ailes d’oiseaux. 12


Cette cabane bretonne, on ne pouvait pas rêver destination plus dépaysante pour Jeanne, et la rade aussi qu’on sillonnait dans nos cirés jusqu’au bout de l’arsenal, le nez gonflé d’iode et de goudron. En baissant les yeux sur les filets d’algues noires, elle n’en revenait pas de penser que le petit clapot qui les allongeait là, à nos pieds, fût déjà un bout d’océan. Elle s’est vite prise au mouvement des grues sur le port, un vrai ressourcement, et aux bourrasques pleines de mer qui secouaient l’ouest de la ville, même si après, quand on passait le goulet et le phare à bord du monocoque de mon père, la surface des eaux qui changeait d’humeur aussi vite que le ciel lui retournait les tripes. Les promenades de la plage, les sorties en bateau, tout cet univers marin dont les fables repoussaient les limites aux confins du monde à mesure qu’on vidait des bières sur le port de Brest entre mon père et les vieux des chantiers, on n’avait jamais trouvé mieux jusqu’à ce jour pour prendre l’air et le vent. Mais avec la fête familiale qui s’annonçait maintenant, le Périgord venait brouiller notre géographie de vacances. J’ai bien vu qu’en lisant l’invitation Jeanne se laissait rattraper par quelque chose de chez les siens, peut-être seulement ce grand tralala du mariage, j’ai pensé, puisqu’elle partait mal avec moi pour que ça lui arrive un jour. À voir son plus jeune frère prétendre à des cérémonies de grande personne, elle devait se rappeler la chevelure claire du garçonnet et le peigne qu’elle y passait dans le temps, avec la raie tracée de côté, bien bas, comme s’y appliquait sa mère. Et ça l’a mordue d’être d’un coup délogée de sa place dans la fratrie, elle qui lui avait jusque-là ouvert chaque voie d’initiation, du baptême au catéchisme, du premier serment scout à la communion 13


solennelle. Jeanne à la suite des grands frères, et Ernest, le petit, dans son sillage à elle, qui devait attendre son tour avec patience. Peut-être qu’elle a songé aussi aux souvenirs de cette noce qu’un jour les parents tiendraient dans un album, et aux commentaires qu’on en ferait sur ceux qui étaient venus et sur les absents chaque fois qu’on l’ouvrirait. Alors elle a voulu en être. C’est comme ça qu’elle l’a formulé d’abord, qu’il allait falloir au jeune marié tout son monde autour de lui pour un événement pareil, Tu comprends ça, Marie ? J’ai eu l’impression qu’une grande main surgie de loin avec des doigts voraces fermés sur son poignet était en train de l’arracher à moi pour la ramener de force à la maison. Mais c’était encore pire que ça. Je l’ai compris quand elle a conclu en me regardant bien en face dans l’éclat du jour, Faut qu’on y soit, nous aussi, avec ce nous qu’elle a immédiatement glosé pour que les choses soient bien claires. Toi et moi, Marie.


chapitre 2

Notre virée dans le Périgord, Jeanne l’a montée comme un scénario de braquage. Le film qu’elle nous a vues jouer là-bas en surimpression de la fête familiale lui a jailli à l’esprit tout ficelé, fulgurant d’évidence, les plans en décor naturel qu’elle a embrassés d’un seul coup d’œil, et les rôles à tenir, principaux et secondaires, dont elle s’est bien gardée au début de me confier la distribution. J’en étais encore à me demander d’où me tombait l’invitation. Si elle m’avait poussée d’une seule traite au terme de cette intrigue qu’elle avait en tête, elle savait que j’aurais tout refusé d’un bloc. Ce qu’il faut d’abord, elle a dit, c’est que tu te fasses une idée de la disposition des lieux. Puis elle a entrepris les repérages de la propriété comme elle aurait botté en touche. Je rentrais de la fac, et chaque fois, c’était reparti. Tout de suite elle a utilisé des mots précis, presque techniques, pour décrire les lieux dans leurs perspectives et selon la lumière, et ce phrasé particulier, 15


traversé de réflexions en cours, qu’elle avait pour s’adresser aux gens de son équipe. Le domaine a lentement émergé du flou où elle s’était efforcée jusque-là de le maintenir. On aurait cru une nappe de brouillard dont l’épaisseur saturée d’eau, en se retirant par endroits, rétablissait progressivement les proportions exactes de parc et de bois autour d’une bâtisse seigneuriale du dixhuitième, bien plus chargée d’histoire que je ne me l’étais figuré. Jeanne m’en a dénombré les fenêtres, onze sur chacun des deux niveaux, avec leurs petits carreaux anciens qui s’amusaient de l’intérieur à bosseler le paysage. Quand elle en est arrivée à celle du centre, à l’étage, dont les persiennes donnaient sur la chambre des parents, elle s’est mise à dire le manoir. Je me suis demandé si elle avait déjà employé ce terme, ou bien si à mesure qu’apparaissaient le contour des pierres de taille et leur rugosité mangée par des années de ruissellement d’eau et de soleil, ça n’avait juste plus suffi de dire comme avant la maison de mon père. Courant au-delà de la façade est, la masse verte des arbres séculaires a bientôt poussé l’espace au-delà de toute raison, étirant ses hectares de grands chênes et de résineux en un vrai terrain d’aventures pour des parties de cache-cache géantes. Jeanne a insisté sur les bois, leurs essences et le gibier, des sangliers et des garennes gros comme des chiens qui faisaient des dégâts magistraux sur l’écorce des jeunes pousses depuis un lâcher de repeuplement un peu malencontreux dans la commune voisine. Un véritable fléau, tout le monde l’admettait, mais sans que les deux ou trois grands propriétaires du 16


coin se décident à laisser vivre un peu les renards pour limiter la prolifération des lapins, vu qu’il n’était pas question non plus qu’on renonce aux joies des battues. Pour jalonner l’espace boisé aux abords du parc, elle m’a commenté le tracé du sentier principal, sa borne bouffée d’herbe au départ, la coulée en travers, et à peine plus haut l’ouverture d’une toute nouvelle zone d’abattage. Elle comptait peut-être qu’une fois sur place je me débrouille avec ça pour trouver mon coin tranquille à la belle étoile sur la petite hauteur derrière la façade nord, d’où j’aurais la meilleure vue plongeante sur la fête faute d’en être vraiment. Parce qu’à la noce de son frère, en fait, Jeanne n’a jamais eu l’intention qu’on s’y pointe main dans la main, par le grand portail large ouvert. C’est les coudes sur la table de la cuisine, presque dans mon visage, que Jeanne me parlait le plus souvent, d’un ton ralenti par le souci d’exactitude. On se serait crues à jouer la scène dans un film noir, avec au-dessus de nos têtes l’ampoule balancée au bout du fil électrique qui faisait bouger nos ombres et le filet de fumée montant du cendrier pour bien traduire l’irritation. L’incognito, a-t-elle fini par dire, il faudra le garder d’un seul rush jusqu’au matin, sans se faire prendre, hein Marie. Et sans doute que j’aurais dû demander à ce momentlà, se faire prendre à quoi ? Mais j’en voulais tellement, de ce lieu d’enfance qu’elle me révélait, que j’ai endossé le rôle de malfrate sans chercher à démêler quel mauvais coup elle était en train de projeter pour août prochain, dans la maison de son père. Dans les creux de silence, j’entendais la main de Jeanne brasser les pièces du puzzle au fond de sa mémoire. Elle 17


venait encastrer le début de la zone herbeuse au dernier liseré brunâtre de bois, puis au milieu de l’herbe le tracé net des jaunets du bassin qui perçaient sur les eaux saumâtres, de larges ronds en pleine floraison d’août, et d’autres aussi, aux noms plus compliqués, nymphæa quelque chose, dont j’apprenais qu’en d’autres temps elle avait su diviser les rhizomes sous la direction experte du jardinier de la maison. Venait ensuite la petite barrière de bois qu’au jour de la réception on déroulerait sûrement autour de la margelle. À cause des enfants, disait-elle, qui courseraient comme toujours les canards. Et elle se taisait de nouveau, à la recherche des pièces encore manquantes pour joindre le bassin à l’escalier central devant la maison. Des minutes entières, les yeux partis au-delà de la fenêtre, elle arpentait cet espace intérieur sans lien aucun avec la fin de notre hiver parisien sur le boulevard, des vues d’été plus sombres de verdure, et le ciel bleu roi qu’on aurait là-bas, frotté à l’encre par l’ardeur du jour. Quand elle raccrochait mon regard, je devinais qu’elle désespérait de me faire percevoir comme elle l’aurait voulu la clarté particulière de l’été qui allait se loger pire qu’une migraine sous mon crâne et des sensations plus ardues encore à partager, d’odeurs surtout, celle par exemple qui me prendrait à la gorge devant le grand salon de son père, si l’occasion m’était donnée de passer la porte au-dessus de laquelle il avait fait clouer une tête de cerf, énorme, ses naseaux encore dilatés d’affolement. Avec un plan cadastral de la propriété, ça aurait été plus clair. Un vieux, disait Jeanne, de format carrément mural et rogné aux angles à force d’âge comme celui de la salle à manger de chez son père, sur lequel d’une génération à l’autre on 18


avait agrandi à la craie la limite des bois chaque fois qu’on en rachetait un bout. J’aurais vu comment, en se confondant, les lignes et les dates d’avant-guerre proprement calligraphiées en italique sous chaque délimitation pouvaient laisser croire qu’on était propriétaires de tout ça depuis des temps immémoriaux. Et de droit divin, Jeanne a ajouté, à cause de la petite chapelle en ruine qu’on avait incluse dans le domaine à mesure des élargissements. Comment là-bas, chez son père, planait l’idée que la famille avait rassemblé des terres naguère d’un seul tenant où de lointains ascendants auraient chassé avec trompes, chevaux et chiens courants, et qu’en achetant toujours plus, on réparait les torts de l’histoire. Mais c’est n’importe quoi, Jeanne a conclu, parce qu’en fait de fortune, celle de sa famille venait d’Amérique, rapportée par un aïeul enrichi outre-Atlantique dans la maroquinerie de luxe. Il a fallu qu’une fois elle m’emmène voir la Velléda de Maindron au Jardin du Luxembourg, la même que j’allais trouver au domaine, réduite aux deux tiers, au-dessus de la petite fontaine qui faisait face à l’escalier central. La nuit d’hiver tombait déjà, une nuit de fin d’après-midi, pleine de rumeur urbaine. On a marché le long des grilles du Jardin, nos yeux fouillant les fonds d’allées, pendant que Jeanne me livrait l’histoire de la druidesse gauloise amourachée d’un officier romain, qui était restée à faire le pied de grue devant la forteresse du ténébreux jusqu’au jour où, de désespoir, elle s’était tranché le col. Je me souviens de nos doigts serrés au passage des ors et noirs du portail, comme si on s’était attendues à ce 19


qu’accroché à la statue, le parc entier de chez son père nous saute au visage, en plein Paris, avec sa flopée des canards et ses relents de pelouse fraîchement tondue. Après le jardin du Luxembourg, je voyais mieux ce que ça serait d’y être pour de bon, de sentir les graviers sous mes semelles et l’air autour plein de nature domestique. Jeanne m’a décrit le petit kiosque à musique que j’apercevrais au bout de l’allée, depuis la Velléda de la fontaine, trois marches et une piste octogonale entourée d’un motif en faux-lierre sur le fer forgé de la rambarde. Les plus vieux s’entêtaient encore à dire la gloriette. C’est là que se produirait sans doute une formation familiale de jeunes cousins aux cuivres, l’un au cor, l’autre au trombone, et trois à la trompette, parce que les garçons de la famille en passaient tous par là à un moment de leur adolescence, avant que les instruments soient rangés pour toujours dans des coffres à doublure de velours rouge. On en tenait une vraie collection endormis dans la salle de musique, des objets superbes, au nom de chacun, soigneusement étiquetés. Ou alors c’est fini tout ça, Jeanne a dit, si ça se trouve c’est devenu ringard, maintenant, de jouer ensemble. À ce moment-là, je ne sais pas pourquoi, peut-être pour mettre de la distance, pour me défendre un peu, j’ai sorti l’harmonica de ma poche. Jeanne s’est tue. C’est le genre Ennio Morricone qui m’est venu en bande-son sur notre western périgourdin, très lent, à cause de l’ambiance tendue sous l’air de fête. Mais Jeanne n’a rien laissé finir. D’un geste doux, elle m’a retiré l’instrument de la bouche. Il a brillé quelques minutes sur la table, entre nous, comme le canon d’un petit calibre. Puis les yeux de Jeanne sont remontés vers moi. Elle a posé sa main sur la mienne, terriblement tendre, et elle a eu un hoquet de rire à peine contraint, 20


comme si elle trouvait ça drôle, finalement, le coup de la noce où j’étais en train de me laisser prendre. Alors seulement le père a surgi dans le décor. Papa, elle l’a appelé, à croire qu’il faisait d’un coup partie de mes familiers. Je me suis rendu compte qu’elle avait tenu jusque-là le parc du domaine à peu près vide de gens, le bois autant que la maison, à part quelques figures sans visage, grossièrement esquissées, le jardinier sur le perron, les musiciens d’un jour, ou aux fenêtres, des silhouettes à peine perceptibles qui faisaient remuer les rideaux. Notaire, elle a dit, dans le chef-lieu de canton. Elle me l’a campé à traits rapides, de dos, remontant les grands bois tout seul aux dimanches gris d’automne pour rejoindre de l’autre côté le paysage escarpé de contreforts rocheux où s’accrochaient au loin les cités médiévales et d’anciennes futaies aux cavités préhistoriques. Il pouvait passer des heures à la lisière de sa propriété, son père, debout entre les troncs, à respirer les écorces écrasées entre ses doigts. À observer surtout le branle inquiétant des grands hêtres que la dernière tempête avait malmenés et qu’on allait peut-être devoir abattre avant l’hiver. Mais en août, on n’aurait pas cette version bûcheronne de lui. Sûrement même qu’on le verrait à peine, parce qu’il avait cette habitude d’ouvrir les festivités et de disparaître dans son bureau, absorbé par des affaires bien plus graves que les réunions de famille, des questions de gros sous qui grillaient toutes les priorités. Les autres, Jeanne les a lâchés d’un bloc dans le sillage du père. Dis-toi que c’est un clan, elle a fait. Chacun à sa place, selon les préséances, les garçons avant les filles, les aînés avant les suivants, et des événements à la pelle, là-dessus, transmis 21


d’une génération sur l’autre, qui venaient brouiller ces rapports de pouvoir. Elle les a placés dans des décors de maisonnée d’été pour que je sente l’articulation organique du groupe, les dames aux balancelles d’un côté, les jeux d’eau pleins d’enfants de l’autre, les hommes toujours un peu aux marges avec leurs moteurs à faire vrombir ou d’autres matériels, de chasse et de bûcheronnage, à mettre à l’épreuve. Et la mère au milieu, parfaite dans tous les rôles, qui faisait discrètement l’unité de ce monde. Au moment des cantiques à plusieurs voix qu’ils entonnaient lors des retours de messe de Noël sur le chemin pris de givre, on avait tellement versé dans un film en costumes que ça virait à la vaste blague, cette noce du frère, où Jeanne comptait m’emmener. Mais c’est justement une fois parvenue à ce point de folklore que Jeanne a avancé son premier véritable pion. François-Henri, elle a lâché, il y sera, c’est sûr, au mariage de mon frère. Ces mots-là, quand elle les a prononcés, j’ai compris qu’elle les avait tournés mille fois dans sa bouche pendant qu’elle emboîtait les pièces sous mes yeux. De lui être montés si souvent aux lèvres sans qu’elle les laisse filer, ils avaient pris une densité extraordinaire, et c’est une flèche à bout portant qu’elle décochait vers moi maintenant qu’elle avait fini de m’étourdir avec le soleil d’août et l’ordre des petites statues dans le parc. François-Henri, elle a répété. Il y a de grandes chances même que ça soit son témoin.

22


Toutes les fois qu’elle m’avait parlé de lui jusqu’ici, elle avait dit FH. Mais ce jour-là c’était devenu François-Henri, en quatre syllabes bien posées, même si en rétablissant les initiales, je pouvais encore entendre FH, fâche, ni plus ni moins que d’habitude. On y est, j’ai pensé. Les images du domaine se sont télescopées dans ma tête, un tourbillon, jusqu’au vertige. Mais je n’ai rien répliqué, non, et il valait mieux en effet que je m’abstienne de réagir, parce qu’avant d’être l’ami de cœur du petit frère, celui qui avait entraîné les footings du futur marié et surveillé ses progrès en planche à voile du côté des Canaries, c’est surtout son amoureux à elle, Jeanne, et depuis les temps pour ainsi dire originels de leur enfance, que FH avait d’abord été.


Turn static files into dynamic content formats.

Create a flipbook
"Délit de gosse" d'Isabel Ascencio - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu