LES CHIENS ÉCRASÉS
Du même auteur au Rouergue Cité Nique-le-Ciel - 1998, roman doado. Chassé-croisé - 1999, roman doado. Les chiens écrasés - 1999, roman doado. Coup de sabre - 2000, roman doado. Dernier western - 2001, roman la brune. Apache - 2002, roman doado. Arrête ton cinéma - 2003, Zig Zag (ill. Henri Meunier). Arc-en-fiel - 2004, album (ill. Goele Dewanckel). Couscous clan - 2004, roman doado. Ma rue - 2004, album (ill. Anne Von Karstedt). Manga - 2005, roman doado. Je mourrai pas gibier - 2006, roman doado Noir. La brigade de l’œil - 2007, roman doado Noir. Raspoutine - 2008, album (ill. Marc Daniau). Le Contour de toutes les peurs - 2008, roman doado Noir. Déroute sauvage - 2009, roman doado Noir. Sans la télé – 2010, roman doado. Anka – 2012, roman doado. Safari dans le lavabo – 2013, album (ill. Hélène Georges). Je sauve le monde dès que je m’ennuie – 2012, roman zig zag (ill. Martin Romero). Baignade surveillée – 2014, roman la brune. Plus de morts que de vivants – 2015, roman doado Noir. Shots – 2016, roman la brune. Ma grand-mère est une terreur – 2017, roman dacodac (ill. Gaspard Sumeire).
Illustration de couverture : Marion Duclos Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 1999 www.lerouergue.com
Guillaume Guéraud
les chiens écrasés Illustrations de Marion Duclos
chapitre 1
J’ai fini par aller voir la conseillère d’orientation pour lui dire merde. ***
Chaque élève devait décider où passer une semaine de stage pour découvrir un métier et la vie d’une entreprise. Moi, j’aurais bien aimé faire camion poubelle. Les grandes dents en fer qui mâchaient les ordures et les types en combinaison qui sautaient du bolide en route, je trouvais ça chouette. 7
Quand je lui ai raconté ça, la conseillère a plissé le front pour me faire la leçon : – Il faudrait penser à quelque chose de plus sérieux, monsieur Dufaure. Elle m’énerve, celle-là, à appeler tout le monde « monsieur ». J’ai un prénom – je m’appelle Alex. – Vous êtes en classe de troisième, vos résultats sont excellents, néanmoins il faut réfléchir à votre avenir. J’ai le temps, j’ai quatorze ans, ça presse pas. C’est mon père qui me l’a dit. Même que j’ai de la chance de pouvoir encore aller à l’école. Lui, c’est à mon âge qu’il a commencé à travailler. Sur les quais de Bordeaux, docker au port autonome. Charger et décharger les bateaux. C’est lourd et c’est dur. Il a fait ça pendant vingt ans. J’ai pas envie de faire ça. – Aucun métier ne vous intéresse ? Si, à un moment, je voulais devenir avocat, comme ma mère. Sauf qu’il faut apprendre le Code pénal par cœur. Et ça, rien que d’y penser, ça me fatigue.
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La première fois que maman a rencontré papa, c’était au tribunal. Il avait jeté une pierre sur un flic pendant une manifestation de dockers interdite par la préfecture. Elle s’est retrouvée chargée de son dossier par hasard. Et ils sont tombés amoureux. Sauf que, la veille de mon entrée en sixième, ils se sont séparés. Je ne sais plus trop pourquoi j’ai choisi de rester avec mon père. Peut-être parce que c’est lui qui avait l’air le plus triste. Dans la foulée, histoire de bien le secouer, il y a eu des licenciements au port autonome. Les dockers ont entamé la plus grosse grève de leur histoire, qui en compte pourtant une liste plus longue que celle des rois de France, d’après papa qui le sait mieux que personne puisqu’il était meneur du syndicat. À la fin du conflit, il a démissionné et on a quitté Bordeaux pour habiter dans les Landes. Un gros village, avec que des pins autour et quelques champs de maïs. Papa s’est mis à chercher un nouveau travail. À cause de son passé syndical, dont presque tout le 9
monde avait entendu parler, ça n’a pas été facile. Mais il a fini par trouver quelque chose dans une usine de chaussures. Un truc encore plus nul que docker. Moi, c’est clair, j’ai pas envie de passer mon temps à coller des semelles. Évidemment, dès qu’il a été embauché, il n’a pas pu s’empêcher de recommencer avec ses revendications contre l’exploitation des ouvriers par les patrons et tout le système capitaliste. Mon père est le dernier communiste révolutionnaire. Il attend impatiemment le grand tumulte. Il est convaincu que ça va éclater. Il pense que c’est ma génération qui va tout foutre en l’air. Il compte sur moi. – Y a un truc qui m’intéresse, c’est faire terroriste. La conseillère d’orientation a soupiré : – Écoutez, monsieur Dufaure, soyons sérieux, il n’y a pas besoin de faire d’études pour ces bêtises. Le terrorisme n’est pas un métier. Mais si ce sont les armes qui vous intéressent, pourquoi ne pas vous orienter vers une profession militaire ? J’ai réagi au quart de tour : 10
– Mais n’importe quoi ! C’est tout le contraire ! Moi, je voudrais être terroriste pour démolir l’armée et anéantir tous les soldats ! Faire sauter les camions de CRS qui nous pourrissent la vie ! Puis tuer les grands patrons des entreprises multinationales ! Exécuter ceux qui nous gouvernent ! Déclencher la révolution ! Ses yeux se sont arrondis comme des méduses : – Et il n’y a rien d’autre qui vous excite ? J’ai retourné le problème dans tous les sens. Le cinéma me tentait. À Bordeaux, pas loin de chez nous, il y avait un ciné-club et j’allais y voir des films japonais qui me faisaient chialer tellement ils étaient chouettes. Je sais pas d’où ça me vient, j’aime surtout le cinéma asiatique. Avec les filles c’est pareil. Les cheveux plus noirs que le réglisse et les yeux qui s’étirent aussi finement qu’un sabre, ça me démonte. Seulement, dans ce village, les filles, j’en parle même pas. Les films, c’est pas la peine non plus : rien que des navets à l’affiche. 11
– Je voudrais bien faire acteur. La conseillère d’orientation était épatée par ma nouvelle idée : – Enfin quelque chose qui vous motive. – Ouais ! – Malheureusement, cela va être impossible à concilier avec un stage en entreprise. Nous aurions pu envisager le théâtre municipal, mais comme il est fermé, je crains fort que ce soit compromis. Sans issue. – J’ai consulté vos professeurs, monsieur Dufaure… Houlà ! – Tous s’accordent à vous considérer comme un bon élève. Ils m’ont parlé de votre originalité, de votre caractère turbulent, de votre énergie, de votre esprit critique et de vos idées révoltées… Bon. Accouche ! – Je pense que tout cela peut être interprété comme autant de qualités dans le monde de la presse et que votre tempérament agité pourrait faire de vous un excellent journaliste. Je m’en suis voulu de ne pas avoir pensé à ça tout seul. Je m’imaginais bien parcourir la planète avec un stylo, un carnet et un appareil 12
photo. Je me suis même dit qu’il ne devait rien y avoir de mieux. Pour une fois qu’elle sortait une bonne idée, j’étais cloué, mais je ne le lui ai pas montré : – Ouais… Pourquoi pas ? En quittant son bureau, je me voyais déjà grand reporter. ***
Ma nouvelle vocation n’a pas emballé mon père. Normal, il croit que tous les journalistes sont des menteurs. Il dit que ce sont eux qui ont coulé le parti communiste. Que ce sont eux les responsables de l’étouffement du peuple. Et plein d’autres trucs du style : – Si les journalistes faisaient bien leur boulot, on n’en serait pas là. – Mais c’est pas leur boulot de faire de la politique. – Justement ! Regarde la télé ! Chaque fois qu’il y a une grève, ils jettent la pierre aux classes ouvrières. Ils ne remontent jamais à la source. 13
Ils ne mettent jamais rien sur le dos des patrons. Ils endorment les citoyens et ils servent la soupe aux dirigeants. C’est forcément politique. Et c’est méprisable ! – Tu es bien abonné à L’Humanité. – C’est le seul journal à proposer autre chose ! Il a continué à s’exciter tout seul : – Les autres laissent tout le monde dans l’ignorance ! Pourquoi ? Je vais t’expliquer pourquoi ! Les journalistes qui gagnent plus de deux bâtons par mois un micro à la main ne se soucient pas des travailleurs qui transpirent pour que dalle. Ils préfèrent analyser les buts de l’équipe de France plutôt que définir les raisons qui poussent les jeunes chômeurs à casser des vitrines. C’est corruption et compagnie ! J’ai essayé de détendre l’atmosphère : – C’est quand même mieux que vouloir faire camion poubelle. Mais papa a fait la grimace, comme si le journalisme était aussi un métier d’ordures. J’ai décidé d’appeler ma mère pour savoir ce qu’elle en pensait. À la deuxième sonnerie, sa machine « message après le bip ! » s’est mise en route et j’ai parlé : 14
– Salut maman, c’est Alex… Elle laisse tout le temps le répondeur pour filtrer les appels. Clic ! Elle a décroché : – Comment ça va Alex ? – Ça y est ! J’ai trouvé ce que je veux faire plus tard ! – Et c’est une bonne nouvelle ? – Papa trouve que non… En entendant ça, mon père a traversé le salon dans mon dos pour s’éclipser dehors. – Alors ça risque de me plaire, a fait maman à l’autre bout du fil. – J’ai envie de devenir journaliste ! – C’est une idée formidable ! Je me suis mis à rêver sans fermer les yeux. Je m’imaginais en reportage sur la Grande Muraille de Chine. Un vieux maître zen me raconterait ses combats avec les samouraïs dans un temple perdu. Je suivrais un gang des triades dans les fumeries d’opium de Hong-Kong. Je rencontrerais les stars du cinéma asiatique à Shanghaï. Je dévalerais les montagnes du Tibet sous les bombes.
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