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"Benjamin et ses copines" de Vincent Cuvellier

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Benjamin et ses copines


Cette édition regroupe trois romans parus dans la collection zig zag aux éditions du Rouergue : Vive la mariée ! ((ill. Catherine Chardonna, 2006), La nuit de mes neuf ans (ill. Charlotte Légaut, 2005), et Mon Père Noël (ill. Célestin, 2003).

Illustration de couverture : Aurélie Grand Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com


Vincent Cuvellier

Benjamin et ses copines illustrations AurĂŠlie Grand


Vive la mariée !


1.

– Vive la mariée ! vive la mariée ! – Benjamin, ça va, on a compris, pas la peine de hurler ! J’ouvre la fenêtre de la voiture : – Vive la mariée ! vive la ma… ! Ma mère se retourne et crie : – Si tu continues, la mariée, elle va te faire manger ses fleurs. En disant ça, elle brandit son bouquet audessus de ma tête, comme une matraque. – Et mets ta ceinture ! Je me rassieds normalement. J’attache ma ceinture. 9


– Et ferme la fenêtre, continue papa, qui conduit. – Oh non, je peux pas laisser ouvert ? Je vais crever avec tout le parfum. Maman réfléchit un peu, gigote le bout de son nez, et reconnaît : – C’est vrai que c’est un peu fort… mais ouvre juste un peu… Je m’approche le plus possible de la vitre ouverte. Je ferme les yeux. Le vent défait les mille cheveux que maman a mis une heure à me coller sur le crâne. Je souris. De temps en temps, on entend un coup de klaxon. Une voiture nous dépasse, on dépasse une voiture, la route est à nous, j’ai presque l’impression qu’on pourrait s’envoler et que là-haut, un type assis sur un nuage, un vieux type de préférence, nous attendrait en demandant à mon père : 10


« Pierre, Michel, Marie… acceptez-vous de prendre pour épouse Cécile, Jeanne, Marie… ici présente ? » Mon père répondrait « oui » avec un sourire de sept jours, le vieux type demanderait la même chose à ma mère qui répondrait « oui » avec un sourire de sept jours, et je pourrais enfin hurler « vivent les mariés, vivent les mariés ! ». La voiture continuerait de voler longtemps dans les nuages et moi je pourrais jeter du riz toute la nuit sur les gens en bas, petits comme des fourmis. – J’ai froid. Mamie fait sa tête des mauvais jours. Papa la regarde dans le rétroviseur. – Vous voulez prendre un pull dans le coffre ? Mamie ne répond pas. Elle se recroqueville et regarde d’un air misérable la fenêtre entrouverte. 11


Elle ne dit rien. Elle tousse. Ça suffit juste pour que maman dise : – Ferme la fenêtre, Benjamin. – Je peux pas, la poignée est ca… – FERME, BENJAMIN ! – Oui oui, ça vient, ça vient… Je tourne la manivelle. Mamie se détend un peu. Un peu, j’ai dit. Depuis que mes parents lui ont annoncé qu’ils allaient se marier, elle fait la tête. Je suis sûr que c’est pour ça qu’elle a mis autant de parfum : pour nous intoxiquer, pour qu’on meure tous asphyxiés et qu’on n’arrive jamais à l’église. – Vous marier à votre âge ! Et avec un grand garçon ! On aura tout vu ! Et ça va vous coûter bonbon, en plus ! À quoi ça sert, vous allez me dire ? Juste à se bâfrer, c’est tout ! En tout cas, si vous invitez Léon, moi je n’y vais pas. Mes parents l’ont laissée râler dans son coin, ils ont attendu quelques mois que le soleil revienne sur la partie ouest de la France, ils ont mis Mamie dans la voiture, et hop : direction l’église et la mairie.


2.

Maman m’attrape avant que je ne descende de la voiture : – Attends, j’te donne un petit coup de peigne. Elle en profite pour remettre droit mon nœud papillon. Après, elle fait pareil avec papa, lui a droit à un bisou en plus. Je sors le premier, et je cours en déboutonnant mon nœud pap parce qu’il me serre un peu. Mamie reste assise dans la voiture, alors papa vient lui ouvrir la portière. Je ne sais pas ce qu’il lui dit, mais en tout cas, au bout de deux minutes, elle nous rejoint, violette des pieds à la tête, des chaussures à talons hauts, en passant par sa robe, 13


jusqu’à ses cheveux, une grosse boule de barbe à papa qui sent la fraise. Maman est déjà en train de dire bonjour à tout le monde : je ne l’ai jamais vue sourire comme ça. Tout le monde lui dit qu’elle est belle dans sa robe. C’est vrai qu’elle est belle dans sa robe. Longue, blanche, un peu de bleu, pas beaucoup, « juste ce qu’il faut pour faire ressortir vos yeux », a dit la marchande de robes de mariée. Juste au moment où un gros type en cravate va me dire bonjour, je retourne à toute vitesse vers la voiture : – Benjamin, viens dire bonjour à ton tonton Léon. – Attends, j’ai oublié le riz, je réponds. – C’est le cuisinier ? demande tonton Léon à tout hasard, et je reviens avec le gros paquet « riz de Camargue » de cinq kilos, pour tout à l’heure. – Tu te souviens de tonton Léon ? me demande maman. – Il doit pas se rappeler, il était tout petit, il dit en me frottant la tête avec sa main. Je sens maman qui se raidit parce qu’il va falloir me repeigner, mais elle ne dit rien. De toute 14


façon, tonton Léon m’oublie vite, il a vu ma grand-mère : – Marie-Louise ! Ça fait plaisir ! T’as pas changé, tu sais ! Ah, ma grande sœur, ça fait plaisir ! Marie-Louise, euh, ma grand-mère, se fait soulever du sol par son « petit » frère, et, quand il l’a reposée par terre, s’essuie les joues là où il l’a embrassée, et après l’avoir regardé de haut en bas, lui dit : – Toi, tu as un peu forci, par contre ! – Ah ah, je retrouve bien ma sœur, ça, toujours taquine ! Mais j’entends pas la suite, parce que maman m’entraîne déjà ailleurs. Tous les deux mètres, elle fait celle qui a la plus grande surprise de sa vie et crie : – Ah, machin, tu es là, ah, bidule, tu as pu venir, ah, je suis tellement contente ! Moi, je passe entre cinquante mains différentes, des dizaines de dames m’embrassent, j’ai la peau toute rouge, les cheveux complètement en pétard, quatorze odeurs de parfums différents dans les narines. – Comme il a changé ! Ça lui fait quel âge ? Dix ans, déjà ? Comme ça passe vite ! 15


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