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"Les attachants" de Rachel Corenblit

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Présentation Sur sa liste de vœux, l’école des Acacias était en dernière position. C’est pourtant dans cette école d’un quartier défavorisé qu’Emma, enseignante débutante, va être nommée. De septembre à juin, on suit le quotidien de cette jeune institutrice, alternant entre la révolte et la tendresse. Une les attachants année particulière, durant laquelle elle découvre le pire et le meilleur de son métier. Il y a les portraits de ses élèves, ses attachants, ses chiants, ses attachiants. Les rencontres avec les parents, souvent à la dérive, quelquefois émouvants, parfois indignes… Une année décisive, qui va converger vers cet instant terrible, celui qui a failli lui faire abandonner son métier. « L’école des Acacias, on peut imaginer qu’elle existe vraiment, pour se faire peur », écrit Rachel Corenblit qui, pendant quinze ans, fut enseignante de primaire puis formatrice d’enseignants. Un livre politique, dans le meilleur sens du terme : quelle société voulons-nous pour ces enfants qui sont aussi ceux de la République, où en sommes-nous de l’égalité des chances à l’école ?


Du même auteur au Rouergue Shalom salam maintenant, roman doado, 2006. L’amour vache, roman doado, 2008. Lili la bagarre, roman zig zag, 2008. Dix-huit baisers plus un, roman doado, 2008. Le métier de papa, roman zig zag, 2009. Un petit bout d’enfer, roman doado, 2009. Ceux qui n’aiment pas lire, roman zig zag, 2010. Le rire des baleines, roman dacodac, 2011. Plié de rire/vert de peur, roman boomerang, 2012. Les Maths à la petite semaine, roman jeunesse (ill. Cécile Bobon), 2013. La Philo à la petite semaine, roman jeunesse (ill. Cécile Bonbon), 2013. L’Histoire à la petite semaine, roman jeunesse (ill. Cécile Bonbon), 2014. Le Français à la petite semaine, roman jeunesse (ill. Cécile Bonbon), 2014. Quarante tentatives pour trouver l’homme de sa vie, la brune, 2015. Que du bonheur !, roman doado, 2016. Adieu croquettes ! Adieu caresses !, roman boomerang, 2016.

Chez Mijade Les jeux de l’amour et du bazar, roman, 2014.

Chez Sarbacane La fantastique aventure de Woua-Woua le chihuahua, roman jeunesse, collection Pépix, 2014.

Graphisme de couverture : Olivier Douzou Illustration de couverture : Olivier Culmann/Tendance Floue © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com


Rachel Corenblit

les attachants

la brune au rouergue


Aux Ryan, Michel, Dimitri, Lola, Karima, Myriam, Molly, Allan, Loris, Yaël, Caïn, Paul, Emir, Magali, Mélusine qui peuplent nos classes, nos jours, nos nuits, et le reste aussi…


« Plus les individus sont éclairés, plus ils sont capables de décider par eux-mêmes – et moins ils auront tendance à se soumettre aveuglément au pouvoir. La vérité est donc à la fois l’ennemie du pouvoir comme de ceux qui l’exercent » Tzvetan Todorov, L’Esprit des Lumières


Le gamin se tenait devant la porte, qu’elle avait laissée entrebâillée. Emma. Elle s’appelle Emma. Elle trouve son prénom trop simple. Elle aurait adoré se nommer Iphigénie ou Cassandre. Un prénom qui résonne, qui a une histoire. Élisabeth, ou même Athéna. On ne prononce pas Athéna de façon anodine. Les références collées au nom que l’on porte, c’est comme si on avait déjà vécu une vie. Elle enseigne depuis quelques années, pas trop longtemps mais suffisamment pour avoir des réflexes. Elle sait qu’il vaut mieux, pour certaines familles, qu’elles trouvent une porte ouverte. Tout l’art de la première rencontre. Gérer les imprévus. Frapper à une porte, c’était comme demander une autorisation et pour ces familles-là, demander une autorisation, n’importe laquelle, c’était délicat. Il la fixait, silencieux, avec son cartable dans le dos, ses cheveux ébouriffés et sa grande bouche aux lèvres gercées. Il était 11


immense, pour son âge, sa veste trop courte laissait apparaître des poignets fins de fille et ses bras étaient des brindilles fragiles, tout comme ses longues jambes. Il a attendu, sans se signaler, qu’Emma lui fasse signe d’entrer et il s’est avancé lentement, comme s’il se méfiait. Une drôle de démarche, un peu bancale, pas rassurée. Sa mère s’était imposée à ses côtés, avec deux autres petits enfants. À vue de nez, deux, trois ans, pas plus. Incapables de rester immobiles. La femme les tenait par la main, un à gauche et l’autre à droite, et ils l’écartelaient en grognant, sans paroles, en reniflant, débraillés et hirsutes. Emma s’est levée et s’est approchée, sans faire de grands gestes, sans les effrayer. Pas de brusquerie, de maladresse. Songer aux animaux craintifs qu’on essaie de ne pas faire fuir. Mais il était huit heures vingt-cinq. Elle devait protester, pour le principe. Elle était contrariée. Ce n’était pas sérieux, pas correct, totalement malpoli. Ils avaient rendez-vous une bonne quarantaine de minutes avant, afin qu’elle ait le temps de présenter à Ryan sa nouvelle école, sa classe, les cahiers, les manuels. Un bon moment qu’elle attendait, assise derrière son bureau, à aligner des feuilles photocopiées. À tenter de relativiser ce retard. On ne fait pas exprès de rater la première journée de son enfant. Ce n’est pas un acte qu’on prémédite. La mère a devancé sa remarque, en expliquant qu’ils avaient manqué l’arrêt du bus. Le chauffeur n’avait même pas daigné leur indiquer où descendre, il les avait laissés se débrouiller et, forcément, ils s’étaient trompés. Pas un gars sympathique, le chauffeur. Ils avaient dû marcher un long moment, presque une heure, sur des trottoirs étroits et c’est vrai qu’il faisait froid cet automne, et avec les deux petits, ce 12


n’était pas facile. La ville leur était inconnue et s’habituer, trouver ses marques, cela demande du temps. Trois jours qu’ils avaient déménagé, de Marseille. Vous imaginez la différence au niveau du climat et ce ciel lourd et chargé qui pèse sur la ville. En bas, c’est encore l’été. La priorité avait été d’inscrire Ryan à l’école, bien entendu, et le petit aussi, à la maternelle. Le dernier était trop jeune, elle allait le garder collé à ses fesses, toute la journée. C’est ce qu’elle a dit, la phrase exacte : collé à mes fesses comme un morpion, comme une sangsue, comme une maladie, mais on n’a que ce que l’on mérite. Elle a désigné un de ses agités qui continuait à vouloir s’échapper. Celui-là, rien ne le fatigue. Et il m’épuise tant que je finirai par le donner, un jour, au premier venu, celui qui en voudra bien, celui qui m’en débarrassera. Elle a ri. Je plaisante. On ne donne pas ses enfants à n’importe qui. Et celui que je vous laisse, vous verrez, c’est une perle. Elle a poussé du coude Ryan qui a juste baissé la tête. Emma a remarqué ses chaussures. Trop grandes, usées, le bout des lacets qui s’effilochait. Des chaussures du Secours populaire, sans doute, déjà portées, refilées aux malheureux. Oui, il avait bien une dégaine de malheureux, ce Ryan. Un de plus dans sa classe qui, cette année, accumulait la misère. Elle allait battre des records du plus fort taux de concentration de pauvres gosses au mètre carré. Une collection de cas sociaux, de chaussures usées aux bouts de lacets qui s’effilochaient, de vêtements de troisième main, de trousses vides qui jamais ne se remplissaient, de ventres qui commençaient à gargouiller passé les onze heures à cause des petits déjeuners sautés, de bleus suspects sur les corps, qu’elle apercevait à la piscine, lorsqu’ils étaient en maillot de bain. 13


La sonnerie de la première heure a retenti. Il leur restait quelques minutes, le temps que se rassemble, s’ordonne et s’organise la troupe d’enfants éparpillés aux quatre coins de la cour de récréation. La femme a reculé de quelques pas. J’y vais, elle a dit, on est en retard pour Steve alors on fonce à la maternelle voir son autre maîtresse. J’espère qu’elle sera aussi gentille que vous. Elle s’est tournée vers son fils. Tu es un bon garçon, tu ne fais pas n’importe quoi, tu travailles bien en classe, tu écoutes ta maîtresse, tu ne deviens pas copain avec ceux qu’il faut éviter, comme ça les bêtises qu’il y a à faire, tu ne les fais pas et, dans la vie, tu t’en sortiras toujours. Emma a juste eu le temps de lui lancer, un peu dans le vide, qu’elle aurait souhaité avoir un autre rendez-vous, pour parler plus longuement de Ryan, de son parcours scolaire, des raisons pour lesquelles ils avaient déménagé. La femme a eu l’air d’approuver, entraînée par ses deux boules de nerfs, ballottée dans tous les sens et elle a disparu dans l’escalier, sans se retourner, à la limite du déséquilibre. Le directeur, monsieur Aucalme, l’avait prévenue quelques jours auparavant que son effectif allait augmenter. Elle récupérait le nouveau venu. Sa classe était la moins chargée, vingtcinq élèves alors que l’autre CM2 tournait à vingt-sept. Et les gosses qui arrivaient en cours d’année, ce n’était, en général, pas un bon signe. Depuis la rentrée, presque un mois s’était écoulé. Les élèves avaient pris leurs marques, les habitudes étaient installées. La lecture du matin, le calcul mental sur l’ardoise, la date et la météo à formuler en anglais. Le gamin allait devoir s’acclimater rapidement. Aucalme lui avait précisé aussi, avec ce ton si particulier qu’il adoptait quand il annonçait une mauvaise nouvelle, qu’il n’avait aucune information sur l’enfant. Pas de dossier 14


scolaire, pas de documents. Pas de traces, comme s’il sortait de nulle part. La hantise des directeurs, le cas parfaitement louche. Il avait rencontré la maman, pour l’inscription, brièvement. Un peu bavarde, un peu pressée, le genre à parler trop pour éviter qu’on lui pose des questions, à noyer le poisson dans une flopée de détails inutiles. Le petit avait l’air mignon, mais à l’usage on savait bien qu’il fallait se méfier des premières impressions. Emma et le gosse sont restés quelques secondes en silence, l’un en face de l’autre. Il a levé la tête et elle a remarqué la couleur de ses yeux, un vert sombre, de fond d’étang troublé, de marécage.Elle a pensé qu’il était beau, cet enfant, et sauvage et qu’elle allait devoir ramer pour qu’il lui accorde sa confiance. On les sent, les petits qui s’éloignent à peine on s’approche et qu’il faut séduire en déployant des stratégies, des ruses de charmeurs de serpents. De la cour leur sont parvenus les cris des autres élèves qui attendaient leur maîtresse au pied des marches. Les consignes étaient pourtant claires. Ils étaient censés se mettre en rang, deux par deux, mais elle savait qu’elle allait les retrouver en vrac, les uns agglutinés aux autres, en grappe hystérique et le grand Dimitri serait dans les toilettes. C’était son rituel, avant de commencer la journée. Se cacher derrière la porte des WC, celle de droite, sous le fenestron donnant dans la rue, et attendre qu’elle vienne le chercher. Ça le rassurait, que quelqu’un pense à le récupérer, veuille bien faire l’effort de traverser toute la cour uniquement pour lui. Tous les matins de cette année si particulière, elle est allée récupérer Dimitri, qui l’attendait un peu inquiet, et elle l’a ramené en le prenant par la main, comme un oiseau qu’on saisit délicatement, sans gestes brusques. On en parlera, de la seule fois où elle l’a 15


trouvé parmi les autres, dans ce foutu rang qui ne tenait pas, qui se délitait sans cesse, et lui faisait s’arracher les cheveux. Ils se sont regardés, Ryan et son instit, en ignorant le vacarme d’en bas. C’était juste drôle de rester immobile et silencieuse face à cet enfant. Puis il a demandé comment il pouvait l’appeler. Sa voix était presque un chuchotement. Il n’a jamais parlé fort. Il fallait se pencher pour bien l’entendre, faire un effort, montrer qu’on voulait vraiment comprendre ses paroles. Appelle-moi Emma, elle a répondu. Ou madame, ou maîtresse et tu dis « tu » ou « vous », comme tu veux, ce n’est pas ça le plus important. Je veux bien vous dire tu, il a dit. Il a souri. Peut-être que les choses n’allaient pas être si compliquées.


Le jour où Ryan débarquait dans sa vie, elle rencontrait Mathieu. Le soir même. Les hasards et les coïncidences, les chemins tortueux, les bizarreries, les accumulations de circonstances, les incroyables convergences, les situations romanesques, les destins croisés, les prédestinations déroutantes, les concordances de fortune, les coups du sort, l’alignement non aléatoire des étoiles, la fatalité, ce que vous voulez, comme vous voulez, le nom que vous voulez bien lui donner, au destin. Cette foutue combinaison qui rend incroyables les histoires que l’on raconte et on s’exclame, non, non, ce n’est pas possible, c’est juste une invention, un roman, alors que ce n’est que la stricte vérité. Elle rencontrait Mathieu, donc, le même jour où Ryan entrait dans sa vie. Un homme et un gosse. Un peu de la même façon, sans signes avant-coureurs. Sans qu’elle puisse anticiper, contrôler, prévoir. Pourtant elle pensait que c’était sa spécialité, la gestion de l’imprévu. 17


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