ASSASSINS D’AVANT
Du même auteur, chez le même éditeur La Nuit de l’accident, 2012 (prix Anguille sous roche 2012) L’Hexamètre de Quintilien, 2014 Ubac, 2016
Série Thierry Sauvage
Rosa mortalis, 2013 Le Massacre des faux-bourdons, 2015
© Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Plainpicture/Aurelia Frey © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Élisa Vix
ASSASSINS D’AVANT roman
Manuel
Au commencement, il y a ce pigeon idiot qui picore les miettes entre nos pieds avec la régularité d’un jouet mécanique. Le pas pressé du serveur provoque l’envol lourdaud du volatile. L’homme dépose les consommations sur la table grasse, déplie, d’une main osseuse, un ticket froissé. Ses yeux las glissent sur nous. Un couple banal. Comme des milliers. Je l’observe. Elle fouille dans son sac. Un de ces fourre-tout dans lesquels les femmes se débattent avec une inquiétude touchante. Avant d’en extirper, soulagées, l’objet convoité. Son fin visage incliné ne m’offre que des accroche-cœurs bruns qui griffent ses joues. Ça me plaît, cette coiffure à la garçonne. De nos jours, toutes les femmes portent des cheveux longs. C’est comme si elle m’envoyait un signal ; attention, je suis spéciale. Elle attend que le serveur s’éloigne avant de faire glisser, sur le faux marbre entre nos deux tasses, la photo exhumée du fourre-tout.
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Docile, je me penche. L’image s’imprime sur mes rétines. J’oublie les mèches sombres, la silhouette gracile que j’ai entraînée jusqu’au café. Une brûlure se plaque sur ma nuque comme si on y déversait de l’acide. Je comprends que je me suis trompé. Ce n’est pas le commencement. Le commencement, c’est vingt-cinq ans plus tôt. Comme s’il s’agissait d’un plat avarié, je repousse la photo avec une grimace. Je ne connais pas ce cliché, ou ma mémoire l’a occulté. Je ne le reconnais pas. Un drap sur la dépouille. Mais je sais quand et où il a été pris. J’en connais chaque visage, chaque sourire, chaque coin de table. Mon interlocutrice est perspicace, mon trouble ne lui échappe pas. – Oui, dit-elle d’une voix douce, comme si elle parlait à un convalescent, c’est bien cette année-là. Mes mâchoires se crispent. Je sais que c’est la photo de cette année-là. Une photo de groupe tout ce qu’il y a d’ordinaire. Si ce n’est qu’on y contemple, côte à côte, la victime et son assassin. Mon trouble reflue, fait place à une colère sourde. Cette photo, c’est ma plaie, ma blessure, de quel droit l’expose-t-elle ainsi ? Qui le lui a permis ? J’ai la désagréable impression de m’être fait baiser. Par une jolie femme, certes, mais baiser quand même. Il n’a pas été question de ça lorsqu’elle m’a abordé quelques instants plus tôt. Je hausse le ton. Qu’est-ce que ça signifie ? Pourquoi une journaliste s’intéresse à cette photo de classe jaunie ? Et d’où la tient-elle ? Piteuse, elle se mord les lèvres. Émotive et impressionnable. C’est une piètre menteuse. Je me demande comment je m’y suis laissé prendre. – Je vous ai dit que je m’appelais Adèle Lemeur. C’est vrai, mais mon nom de jeune fille est Moineau.
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Mon pouls manque un battement. Ma voix tremble lorsque je demande si elle est sa fille. – Oui. Je détaille Adèle Moineau-Lemeur. Même avec la photo sous le nez, la filiation n’a rien d’évident. La jeune femme du tirage est blonde et athlétique alors que les cheveux d’Adèle sont d’un brun profond et que, sous le manteau de drap, on devine un corps fin plus à l’aise sur un tatami de yoga que sur un cours de tennis. Une brindille… ou un roseau. Adèle me fixe avec anxiété. Elle est désolée de m’avoir piégé, mais elle craignait que je refuse de lui parler si elle révélait son identité complète. Le timbre de la voix, peut-être ? Mais c’est si loin. Je me carre contre le dossier de ma chaise. Donc pas d’interview ? Pas de journaliste. Pas d’enquête sur le manque d’effectifs… Non, elle a improvisé ce mensonge pour me parler en tête à tête. En réalité, elle est médecin. Un ricanement sarcastique s’échappe de mes lèvres. Une toubib, manquait plus que ça ! Chercheur, précise-t-elle. Et elle m’a trouvé… Comment s’y est-elle prise ? Simple curiosité professionnelle… Adèle attire doucement la photo à elle et la retourne. D’une écriture appliquée, madame Moineau a retranscrit le nom des enfants de sa classe. – « Copains d’avant » a fait le reste, explique ma belle entourloupeuse, mais, malheureusement, vous n’êtes que deux inscrits sur le site. La première personne que j’ai contactée m’a opposé une fin de non-recevoir dès qu’elle a eu connaissance de mon nom. Avec vous, j’ai changé de tactique. Cette fois, elle dit la vérité. Je me suis inscrit récemment sur « Copains d’avant ». Lors d’une de nos interminables gardes, un collègue m’a certifié que c’était un bon plan pour revoir des filles qu’on avait croisées pendant sa scolarité. Mieux que Facebook. Pour l’instant, je croise surtout une emmerdeuse. Une jolie emmerdeuse, mais une emmerdeuse quand même. Qui m’a traqué, et menti.
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Adèle baisse des yeux faussement contrits, s’excuse encore, mais c’est un peu de ma faute. Je n’ai pas été prudent, j’ai laissé beaucoup d’informations sur « Copains d’avant ». Soudain, elle s’anime, sa voix se fait vibrante. Elle devait absolument me rencontrer et me parler. Je dois la comprendre : elle aimerait savoir. Il y a trop longtemps qu’elle vit avec ce mystère. Elle veut qu’on lui explique. Je plisse les paupières. – Comprendre quoi ? – Pourquoi ! – Pourquoi quoi ? – Pourquoi ma mère est morte. On ne peut pas dire à une petite fille de cinq ans que sa mère est morte et qu’il n’y a aucune raison. Je dois me rendre compte, assènet-elle, on ne lui a donné aucune explication. Jamais. J’ouvre les paumes en signe d’impuissance. Parce qu’il n’y en avait pas. C’était un accident… en quelque sorte. Sa bouche se déforme en une moue charmante, la même moue qu’elle devait avoir à cinq ans. Moi aussi, je veux comprendre : pourquoi maintenant ? Vingtcinq ans après ? Adèle se renfonce dans son siège. Elle serre le col de son manteau gris contre sa gorge. Elle a tenu à s’installer en terrasse, mais elle frissonne ; le soleil d’avril ne dispense qu’une lumière froide. Son père déménage. Elle a retrouvé cette photo dans des vieux papiers. Elle l’a longtemps examinée, et elle n’a pas compris. – Pas compris quoi ? – Comment on passe de cette paisible photo de classe à un meurtre. Je serre les mâchoires, essaie de chasser le souvenir du sang. J’en ai vu d’autres depuis. Adèle pointe le cliché et fait remarquer que je suis juste à côté de sa mère. Mes yeux se posent à nouveau sur la photo. Elle a été prise en 1989, dans la salle de classe. Les tables sont regroupées par trois,
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déterminant des petits îlots de six enfants. Je suis le seul debout et affiche un sourire jusqu’aux oreilles. En jean et chemise à carreaux, madame Moineau se dresse à côté de moi, une main sur mon épaule, comme si elle essayait d’empêcher le diable de sortir de sa boîte. Sans y parvenir. Je crois qu’elle m’aimait bien. Je l’aimais bien aussi. En fait, je l’adorais. – Et de l’autre côté, c’est lui, poursuit Adèle d’une voix blanche. – On nous avait placés comme ça, j’explique, en matière d’excuse. Ladji se tient sur le siège voisin du mien, et détourne la tête comme si, déjà, il voulait s’échapper. Adèle veut savoir quel genre d’enfant il était. Je hausse les épaules. Je n’ai pas de souvenir particulier. Adèle ne désarme pas. Elle exige qu’on lui raconte. Qu’on lui rende des comptes. Qui a failli ? Comment est-ce possible, un enfant de dix ans armé dans un établissement scolaire ? Je baisse la tête. Je ne peux pas donner de réponse à ses questions. – Pourquoi moi ? – Vous êtes un témoin oculaire. Et puis, votre profession… Ses yeux noirs me fixent, douloureux. Et c’est moi qui ai mal. Je proteste mollement : c’était il y a vingt-cinq ans, et j’avais dix ans… Adèle triture un emballage de sucre. Son teint a le velouté et la luminosité du lait. Et m’irradie. Son prénom ne lui va pas, elle devrait s’appeler Claire, ou Lucie. Elle a laissé refroidir son café sans le boire. Elle demande : – Est-ce que vous vous souvenez de ce qu’elle faisait au moment où… J’acquiesce. Il n’est pas de semaine où un mot, une image ne fassent ressurgir dans mon esprit la scène tragique. Elle écrivait au tableau. Les yeux noirs s’écarquillent.
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– Cela signifie qu’il lui a tiré dans le dos ? Il y a eu le bruit épouvantable, puis la maîtresse s’est affaissée, lentement, comme au ralenti, sa main traçant un long trait vertical sur le tableau vert. – Oui. Adèle encaisse. Elle veut savoir si sa mère a été tuée sur le coup. La balle est rentrée sous l’omoplate. Je vois encore la tache rouge s’ouvrir comme une corolle dans son dos. – Oui. Adèle lâche un soupir. C’est toujours un soulagement lorsqu’on apprend aux proches que la victime est morte sans souffrir. Il m’est arrivé plus d’une fois de mentir. Fugacement, je pense à Joaquim sur son lit d’hôpital. Elle écrivait un poème au tableau. Sans que j’aie à faire d’effort, les lettres rondes s’impriment dans mon cerveau. Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai… Je connais encore le poème par cœur : Vois-tu, je sais que tu m’attends. J’irai par la forêt, j’irai par la montagne. Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps. Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées, sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit. Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées. Triste… Adèle est de plus en plus pâle. Ses lèvres dont la couleur cerise tranche comme une cicatrice encore fraîche tremblent légèrement. Devant cette femme inconnue, j’éprouve un sentiment étrange, proche de l’euphorie, comme si j’avais enfin trouvé la personne complémentaire. Celle dont les blessures épouseraient mes failles. Celle dont l’âpreté entendrait ma fureur. Nous avons poussé sur le même terreau vicié, sur le même traumatisme fondateur. J’ai envie de prendre la main pâle d’Adèle, de la serrer. J’achève en retenant mon bras : Et le jour pour moi sera comme la nuit.
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Rivé à ses doigts effilés, je n’ai pas vu les rigoles silencieuses creuser les joues d’Adèle. Soudain, elle cache sa figure dans ses mains, secouée de sanglots violents. Sur la minuscule terrasse, quelques personnes se retournent et me dévisagent avec réprobation. Je ne peux pas leur en vouloir, je sais exactement à quoi je ressemble avec ma barbe de trois jours et mon blouson de cuir. Alors, cette femme en larmes, c’est forcément de ma faute… Si ça continue, je vais devoir sortir ma carte pour éviter un esclandre. Je me lève, jette de la monnaie sur la table. J’attrape Adèle par le coude et l’entraîne dans la rue d’Odessa. Nous traversons la place encombrée d’autos, puis, délaissant l’animée rue de la Gaîté, je nous fais bifurquer dans le boulevard Edgard-Quinet. Le bruit de la circulation décroît. Les hoquets d’Adèle refluent. Au-dessus de nos têtes, les feuilles neuves des acacias bordant les contre-allées bruissent. Nous longeons le cimetière. Nos pas s’accordent comme si nous marchions ensemble depuis cent ans. Dans le creux de ma paume, le bras d’Adèle, qu’elle n’a pas retiré, est léger comme un oisillon. Derrière nous, planant comme un étrange totem, la tour Montparnasse érige ses 209 mètres. 130 000 tonnes d’acier, de verre et d’amiante sur nos épaules. Boulevard Raspail, Adèle s’adosse à la rambarde du métro. Ironie du sort, le coin est réservé aux fleuristes et aux magasins de pompes funèbres. Elle fouille dans son sac pour en extraire un Kleenex. Elle est désolée d’avoir été ridicule, mais ce poème est tellement triste. Elle s’essuie les yeux. Un anneau en or brille à son annulaire gauche. C’est un peu compliqué pour elle, en ce moment, s’excuset-elle. Son père a vendu la maison de son enfance. – Cela fait ressurgir les choses, vous comprenez ? J’opine du chef, mais je ne l’écoute pas vraiment. Je suis en train de me dire : cette femme a des yeux de biche. Et de me moquer de la
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banalité de ma réflexion. Pourtant, c’est vrai, les yeux bruns d’Adèle, ces cils recourbés, sont ceux d’une biche. Une biche aux abois. Une biche qui a besoin de mon aide, susurre-t-elle de ses lèvres si rouges. Elle répète, elle veut comprendre et je suis le seul à pouvoir l’aider. Adèle marque une pause dans l’attente d’un consentement qui ne vient pas. Elle se lance quand même : pour commencer, elle voudrait les PV d’audition des enfants. J’émets un sifflement ironique. Une vingtaine de PV, vieux de vingt-cinq ans ! Rien que ça ? Les yeux de biche pas si fragile ne cillent pas. Celui du directeur aussi… S’il vous plaît. Je dis oui. Pour la revoir. Pour mon malheur. Elle me dicte son numéro de portable et s’engouffre dans la bouche de métro. Ses boucles brunes s’évanouissent derrière la porte vitrée sale. En remontant le boulevard, les poings dans les poches, j’ai le cœur à la fois léger et lourd ; je viens de tomber amoureux de la seule femme que je n’ai pas le droit d’aimer.
Adèle
Une enveloppe en papier Kraft m’attend dans la boîte avec deux ou trois factures. J’en palpe le contenu, assez épais. C’est sans doute l’exemplaire du Parisien que j’ai commandé. Une excitation enfantine me gagne. Avec vivacité, je tire la porte de l’ascenseur. Mon enquête avance. Vite. Je lance l’enveloppe sur la table du salon. Par-dessus, je pose la photo. Les premiers éléments de mon dossier, de ma quête de la vérité et, au de-là, de ma liberté. J’en ai la certitude, les révélations sur la mort de ma mère seront pour moi comme une libération. Une deuxième naissance. Je consulte l’horloge du lecteur DVD ; bien, Emeric ne sera pas là avant une bonne heure, cela me laisse tout le temps. Une tasse de thé fumante à la main, je prends place sur une chaise. Je suis assez contente de mon après-midi. Ce Manuel Ferreira a l’air de quelqu’un de fiable. Sur le cliché aux couleurs passées, je contemple encore une fois sa bouille de garçonnet effronté. Ma mère le tient par l’épaule, comme pour l’empêcher de s’échapper,
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