Photographie de couverture : © Photo Flore-Aël Surun/Tendance Floue Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Magali Wiéner
à quoi tu ressembles ?
À Olivier, à mes enfants.
One day, baby
we’ll be old oh baby, we’ll be old and think of all the stories that we could have told Asaf Avidan, Reckoning song
Théo en septembre qu’est-ce qu’il fait, votre père ?
Mercredi 3 septembre. Premier jour avec M. Malonne. Notre prof principal de troisième C. Jamais entendu son nom, ça doit être un nouveau. Je regarde Myriam, léger mouvement de menton pour avoir des infos. Elle hausse les épaules et tord sa bouche. Ce qui veut dire qu’elle n’en a jamais entendu parler non plus. Sans doute le remplaçant de Mme Corelle qui est en congé maternité. Il se met debout contre le tableau. Les bras croisés sur son T-shirt que je trouve trop moulant. Je le regarde. Il est grand, mince, la mâchoire carrée, une barbe bien taillée et les oreilles un peu décollées, d’un âge incertain mais plutôt jeune. Il commence son discours de bienvenue. Je n’aime pas sa manière de nous parler, sa voix grave d’acteur qui veut nous faire avaler qu’on va passer une super année. Je sens déjà que je vais avoir du mal avec lui. Je lui en veux de me rappeler si brutalement que les vacances sont finies. 7
Il ouvre sa mallette, en sort une liasse de feuilles. Pas besoin d’expliquer ce que c’est. Tous les ans la même fiche de renseignements. Tous les profs nous la demandent. À quoi ça peut bien leur servir ? Je trouve ça nul, même carrément inutile. Une perte de temps qui les arrange bien, une heure de cours de moins à se taper. « Complétez lisiblement, s’il vous plaît et surtout sincèrement. C’est entre vous et moi. » Je balaie la feuille des yeux. Nom. Je mets celui de ma mère. Prénom. Théo. Adresse, téléphone des parents. Je n’écris rien, il n’aura jamais besoin d’appeler chez moi. Combien de temps mettez-vous pour arriver au collège ? Qu’est-ce que ça peut lui foutre ? Et puis le pire, l’insupportable. Profession du père. Profession de la mère. Et comme si ça ne lui suffisait pas : métier que vous envisagez de faire plus tard. Je déteste qu’on me coince dans une case, dès le départ. Je l’emmerde. Je laisse en blanc. Il ramasse les feuilles une par une, en commençant par le premier rang. Je l’observe, l’air de rien. Il parcourt d’un œil plissé les réponses avec un haussement de sourcils qui en dit long sur ce qu’il pense. « Ah, tiens, Yannis, votre mère est prof de français, ça devrait vous aider. » Et Yannis de rougir légèrement, mais le sourire qui s’imprime ne trompe personne, il est fier. L’orgueil discret mais ferme du fils de… 8
« Et vous, Diane, votre père est photographe animalier… c’est intéressant comme métier, et en ce moment c’est quel animal qu’il suit ? » Diane marmonne sur un ton fermé et boudeur qu’elle ne sait pas vraiment, elle vit plutôt avec sa mère. M. Malonne enchaîne sans commentaire. Il passe devant Stella et lui parle de ses heures de GRS, c’est bien de s’engager dans le sport. Rien sur le métier de sa mère, elle est caissière. Un bon point, doublé d’un sourire, pour Yohan dont la mère est ophtalmo ou opticienne, je confonds. Qui il est Malonne pour choisir entre ceux qui méritent qu’on leur parle de leurs parents et les autres qu’il regarde à peine ? J’ai envie de gueuler. De l’engueuler. De lui faire cracher qu’on est en pleine discrimination, qu’il pratique le tri social, qu’il baigne dans les préjugés aussi injustes que cruels. Comme si les enfants étaient responsables de la réussite ou de la galère de leurs parents. Comme si ça déterminait quelque chose de ce qu’on est, des résultats qu’on va obtenir cette année, de ce qu’on va devenir. Je n’ai pas envie de croire que le métier des parents indique le métier qu’on choisira, nous les enfants. Je vomis sur le principe de reproduction. On est la liberté. Jamais, je ne ferai le métier de mon père. Jamais. Des horaires de fou sans compensation ni reconnaissance de la part de la hiérarchie. Là-haut, on le secoue, on le remet à sa place, on lui rappelle qui il est. Et il est un pion, un vulgaire pion qui doit bouger comme un 9
pion : d’une seule case à la fois et parfois c’est retour à la case départ sans bonus. Aucune marge de manœuvre, aucune initiative perso. Sa fonction est encadrée par des règles, des conventions, des arrêtés. La crainte d’être sur la touche le fait basculer en mode veille perpétuelle. Même pendant les vacances, pas de place pour la détente ; c’est l’angoisse d’une urgence qui lui tomberait sur le coin du blaze, d’un coup de fil pour annoncer un incendie ou une porte fracturée alors qu’on est tranquillement au bord de la mer ou en train de descendre une rivière en canoë. Il finira par craquer. On en a vu d’autres qui ont disjoncté pour moins que ça. Tout le monde le sait. Tout le monde le dit. Mais personne ne bouge. Obéir, tout supporter, être le bon petit soldat. Et comme si c’était pas assez stressant comme ça, il encaisse les critiques qui pleuvent de tous les côtés, même des insultes parce qu’il n’y a jamais rien qui va, qu’il faudrait agir autrement, que ça ne peut plus durer. Il rentre le soir écœuré, rincé, lassé de ce cirque mais incapable de lâcher, pire rongé par l’angoisse. On pourrait le foutre ailleurs, au placard. Ma mère essaie de le rassurer avec tout ce qu’il fait, quand même y en aurait bien un pour reconnaître son engagement, son dévouement. Et elle répète un mot jamais entendu ailleurs, un sacerdoce. Il hausse les épaules. L’esprit d’équipe, c’est de la flûte. C’est plus souvent chacun pour sa gueule, chacun pour la défense de ses avantages même si c’est juste une heure par-ci, ou quarante euros par-là. Et pour finir, un logement de fonction cradingue où la 10
chaudière refuse les douches chaudes de plus de quatre minutes un jour sur trois, où l’évier se bouche dès qu’on égoutte du riz et, pire que tout, des murs fins et poreux qui laissent passer le moindre chuchotement. Et ma chambre est située entre celle de mes parents – merci pour la java du samedi soir et du dimanche matin – et celle de ma petite sœur qui se lève quoi qu’il arrive à six heures trente-sept pour faire la maîtresse devant ses peluches sagement alignées sur son lit. Le métier de mon père, c’est la galère. Je me prévois un meilleur avenir. M. Malonne continue sa tournée. Personne ne l’arrête, personne ne s’oppose. C’est le premier jour, on est calmes. Je lis sur son visage qu’intérieurement il se félicite de jouer la carte de la proximité avec ses élèves, il s’intéresse à leur famille, il est soucieux de qui ils sont, et patati et patata. Le bon prof, quoi ! Sauf qu’il ne s’attarde pas sur Maël, son père bosse chez un maçon, ou sur Jeff, son père est au chômage depuis que l’entreprise Logiprox a fermé, sans repreneurs, ou sur Gaby, sa mère est à la cantine, c’est elle qui nous tend les assiettes au self. Si mon père l’entendait, ça le rendrait fou. Y a pas de sous-métiers, y a pas de faux métiers, c’est ce qu’il me dit, que de vrais boulots, de vrais boulons parce que c’est ça, on en est là. Toutes les pièces d’une gigantesque machine qui avance, recule, fonctionne tant bien que mal. On a besoin de toutes les pièces, 11
comme pour un puzzle, sinon y a un trou et ça ne tourne plus rond. Ça me débecte. Et M. Malonne, ils faisaient quoi ses parents ? Peut-être la même chose que lui. Mon père dit que d’être prof, c’est souvent de famille. Une caste, un héritage génétique. Il a toute une théorie sur le sujet, des profs enfants de profs, petits-enfants de profs, qui vivent avec des profs, qui partent en vacances entre eux, parce qu’eux, pour le coup, ils ont de vraies vacances. Des profs pas si ouverts que ça, qui ne se mélangent pas, qui s’aiment entre eux, qui se reproduisent entre eux. Et moi, quand il me dit ça, je pense consanguinité, dégénérescence. J’imagine que le soir quand ils rentrent, ils échangent sur leurs classes, s’en prennent au petit con qui les a énervés, se plaignent des copies qu’ils doivent corriger, du conseil de classe de troisième C placé un lundi soir alors qu’ils ont un cours de yoga, et du super contrôle qu’ils programment dans deux semaines. Ça me donne la gerbe. C’est quand même de sa faute si je peux pas les encadrer. Pas leur faire confiance. Avec tout ce qu’il déverse sur eux. Je trouve qu’il a de plus en plus de mal à les supporter, à les excuser, à les défendre. Quand ils parlent d’eux, c’est pour partager de mauvaises blagues ou balancer des remarques acides. Vivement que je ne sois plus élève. M. Malonne fait une pause. Regarde Mario. Hésite un instant et puis se lance, pathétique et lourd. « Fils de sportifs, c’est important, y a pas que la tête… » 12
Et Ben de souffler habilement pour ne pas être entendu du prof « Y a le cul aussi ! » Il en rate jamais une, ce Ben. Visiblement, il revient en forme. On va bien s’amuser cette année. J’ai envie de me barrer. Et c’est reparti. Cette fois, Malonne cherche des regards approbateurs. « Si je vous parle des métiers, c’est parce que c’est une question qui nous occupera cette année. On va réfléchir ensemble à votre orientation, et je veux vraiment que vous soyez partie prenante. Ce n’est pas moi qui choisis, ni vos parents, non, c’est vous qui savez ce que vous voulez faire. Pour vous aider à y voir clair, je vous ai préparé une liste à compléter. On le fera collectivement, mais je vous montre maintenant à quoi ça ressemble, comme ça vous pourrez y réfléchir. Je crois beaucoup aux graines qu’on sème à la volée et qui lèvent plus tard. » Content de lui, il allume le vidéoprojecteur et une longue liste s’imprime sur le tableau éclairé, ça ressemble à un poème. ceux qui assoient socialement ceux qui font naître les fantasmes ceux qu’on exerce pour l’argent ceux qu’on méprise ceux dont on se moque ceux qui font rêver ceux qui sont enveloppés de mystère ceux qui sont populaires 13
ceux qui éveillent une certaine pitié « ah, ça doit pas être simple, ou tous les jours facile » et du coup du respect pour le courage qu’ils exigent ceux qui font frémir mais qu’on admire ceux qui séduisent et donnent envie ceux dont on n’a jamais entendu parler ceux dont on discute facilement ceux qu’on connaît par cœur ceux qui font la fierté des parents, des enfants et des amis M. Malonne reprend son exposé. « Essayez peut-être d’en trouver trois ou quatre, le temps que je finisse avec les fiches. On échangera ensuite. Dans le courant du deuxième trimestre, il y aura un forum des métiers. Rien n’a plus de valeur que le témoignage de ceux qui sont en première ligne. Le vécu, c’est toujours percutant. » Facile de deviner quels métiers seront représentés derrière les stands. Ceux dont on vante les mérites. Médecin, bibliothécaire, gendarme, architecte. Ceux qui plaisent aux élèves. Vigile, vétérinaire, coiffeur, puéricultrice, et là, j’entends une chanson débile d’un mec déjanté qu’écoutait ma tante « les institutrices, puéricultrices, administratrices, dessinatrices, les boulangers, les camionneurs, les policiers, les agriculteurs, les ménagères, les infirmières, les conseillères d’orientation, les chirurgiens, les mécaniciens 1… » mais pourquoi ils 1 Les paroles sont extraites de la chanson de Philippe Katerine, Louxor.
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pourraient pas faire venir un tatoueur, ou une danseuse sur glace ? Ça nous changerait. « Et puis vous pourrez échanger, poser des questions directement aux gens concernés. C’est toujours intéressant de savoir ce qui fait qu’on choisit un métier plutôt qu’un autre. » M. Malonne s’emballe en parlant de vocation, de passion et d’engagement… mon père, c’était quoi sa passion ? Il ne me l’a jamais dit. Je n’ai jamais posé de questions. Inutile de le torturer. M. Malonne arrive à ma hauteur, quatrième rang, droite. Il prend ma feuille. Je garde les mains à plat sur la table. Et sans surprise, il veut une réponse : « Théo, vous n’avez pas rempli, qu’est-ce qu’il fait, votre père ? » Un silence soudain crispe la classe. M. Malonne comprend que sa question crée un malaise sans pour autant en identifier la cause. Qu’est-ce qu’il a dit de mal ? Myriam vient à son secours : – Vous savez pas, monsieur ? On vous a pas mis au courant, sérieux ? – Y a quelque chose que je devrais savoir ? – Théo… c’est… le fils du principal.