Marine Carteron
DIX
inĂŠdit
Avant-prologue
Jeudi 28 mars Institution Sainte-Scholastique 21 h 29 Élégamment vêtu d’un costume en tweed importé d’Angleterre et d’une chemise blanche impeccablement amidonnée, Serge Proud'hon, le directeur de Sainte Scholastique, faisait les cent pas dans son bureau depuis près d’une demi-heure. Chauve, la nuque massive, cet ancien para reconverti dans l’éducation avait beau tenter de faire illusion, le moindre de ses gestes laissait transpirer la brute qu’il n’avait jamais cessé d’être. – Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? Ce n’est tout de même pas difficile d’être à l’heure, grogna-t-il quand la pendule sonna la demie de vingt-et-une heure. Ayant conscience que râler ne ferait pas arriver son rendez-vous plus vite, le directeur ouvrit la pochette qu’il avait à la main et relut les clauses du contrat qu’il avait fait signer à ses élèves et à madame Astings. 5
– Les bagages des participants seront acheminés par Bodyprod la veille du tournage. – Le lieu de ce tournage ne sera révélé aux participants qu’au moment de leur arrivée sur site. – Les participants s’engagent à ne parler à personne du projet et de n’apporter avec eux aucun appareil électronique leur permettant de communiquer avec l’extérieur (smartphone, tablette, montre connectée, ordinateur...). – En cas d’abandon d’un seul participant, le tournage sera annulé et aucune rétribution ne sera due par la production. En bas de la feuille, huit signatures étalaient clairement le consentement des cobayes. Même si certains s’étaient plaints du contrat les liant à la maison de production, ils avaient tous fini par parapher le document. Monsieur Proud’hon sourit. Si tout se passait comme prévu, son établissement serait bientôt plus riche de 150 000 euros... et lui de 20 000. Une chance inespérée quand on savait que l’établissement avait frôlé le dépôt de bilan en début d’année, et ce que coûtait un costume de chez Tom Ford. La dernière clause était celle qui le dérangeait le plus. Savoir que son sort reposait entre les mains d’ados ne lui plaisait pas du tout... et ce n’était pas la présence de la prof de lettres devant les encadrer qui allait le rassurer. Pourvu qu’Astings ne picole pas trop..., pensa Proud’hon en jetant un œil à la pendule. 6
Les aiguilles indiquaient maintenant 21h36. Ce qui poussait le directeur de Sainte Scholastique à rester dans son bureau à une heure aussi tardive n’avait pas été stipulé dans le contrat. Il avait en effet négocié une « prime » personnelle de 20 000 euros avant d’accepter de laisser ses élèves participer au tournage du pilote de l’émission de téléréalité. Une prime que devait lui remettre ce soir, en main propre et en liquide, un représentant de la Bodyprod. Sauf que celui-ci, ou celle-ci, avait déjà plus d’une demi-heure de retard. Agacé, le directeur s’installa derrière son bureau, balança les contrats sur le plateau vert empire et sortit son téléphone portable pour vérifier que son contact ne lui avait pas laissé de message. Sans le savoir, l’homme venait de faire exactement ce qu’attendait l’ombre caché depuis une heure derrière les lourdes tentures encadrant la fenêtre : que Proud’hon pose enfin son gros cul sur son fauteuil et lui tourne le dos. Occupé à pianoter sur son smartphone, Serge Proud’hon n’entendit pas le léger froissement du tissu glissant sur le tapis d’Iran, pas plus qu’il ne vit l’ombre avancer d’un pas et tendre le bras en direction de sa tête. Non, Serge Proud’hon ne se rendit compte de rien jusqu’à ce que le froid d’un canon d’acier se pose sur sa nuque. Mais là, il était déjà trop tard.