Écrivain écossais, Peter May habite depuis une dizaine d’années dans le Lot. Il a d’abord été journaliste avant de devenir l’un des plus brillants et prolifiques scénaristes de la télévision écossaise. Il y a quelques années, Peter May a décidé de quitter le monde de la télévision pour se consacrer à l’écriture de ses romans. L’île des chasseurs d’oiseaux (Babel noir n°51) a inauguré la trilogie de Lewis et reçu plusieurs distinctions, dont le prix Cezam Inter-CE 2010.
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ISBN : 978-2-8126-0061-6
peter may
Marqué par la perte récente de son fils unique, l’inspecteur Fin Macleod, déjà chargé d’une enquête sur un assassinat commis à Edimburg, est envoyé sur Lewis, son île natale, où il n’est pas revenu depuis dix-huit ans. Un cadavre exécuté selon le même modus operandi vient d’y être découvert. Cependant, dès l’autopsie effectuée par le médecin légiste, Fin ne croit plus à un lien entre les deux affaires. Sur cette île tempêtueuse du nord de l’Écosse, couverte de landes, où l’on se chauffe à la tourbe, pratique encore le sabbat chrétien et parle la langue gaélique, Fin retrouve les acteurs de son enfance, à commencer par Ange, chef tyrannique de la bande dont il faisait partie. Marsaili, son premier amour, vit aujourd’hui avec Artair. Ce même Artair dont le père a perdu la vie en sauvant celle de Fin lors de l’expédition qui, chaque année, depuis des siècles, conduit une douzaine d’hommes sur An Sgeir, rocher inhospitalier à plusieurs heures de navigation, pour y tuer des oiseaux nicheurs. Que s’est-il passé il y a dix-huit ans entre ces hommes, quel est le secret qui pèse sur eux et ressurgit aujourd’hui ? Sur fond de traditions ancestrales d’une cruauté absolue, Peter May nous plonge au cœur de l’histoire personnelle de son enquêteur Fin Macleod. Fausses pistes, dialogues à double sens, scènes glaçantes : l’auteur tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page.
l’île des chasseurs d’oiseaux
Traduction de Jean-René Dastugue
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9 782812 600616 www.lerouergue.com
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L’Île des chasseurs d’oiseaux
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Du même auteur, chez le même éditeur Trilogie de Lewis L’île des chasseurs d’oiseaux (2010, Babel 2012, Prix Cezam Inter-CE 2010) L’Homme de Lewis (2011, Prix des lecteurs du Télégramme 2012)
Série chinoise Meurtres à Pékin (2005, Babel 2007) Le Quatrième Sacrifice (2006, Babel 2008) Les Disparues de Shanghaï (2006, Babel 2008) Cadavres chinois à Houston (2007, Babel 2009) Jeux mortels à Pékin (2007, Babel 2010) L’Éventreur de Pékin (2008, Babel 2011)
Photographie de couverture : © Jon Arnold Images Ltd/Alamy Titre original : The Blackhouse © 2009, Rouergue www.lerouergue.com – info@lerouergue.com
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Peter May
L’Île des chasseurs d’oiseaux roman
Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue
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Voici la terre du bonheur perdu, Je la vois dans toute sa simplicité, Les routes heureuses où j’allais Et où je ne peux revenir. Extrait de Souvenir des collines bleues par A. E. Housman
Tri rudan a thig gun iarraidh: an t-eagal, an t-eudach ‘s an gaol. (Trois choses qui arrivent sans qu’on demande : la peur, l’amour et la jalousie.) Proverbe gaélique
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Pour Stephen, avec qui j’ai voyagÊ sur ces routes heureuses.
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Prologue
Ce sont des enfants. Seize ans. Échauffés par l’alcool et excités par l’approche du sabbat, ils s’enfoncent dans l’obscurité. Contrairement à d’habitude, la brise est légère et, pour une fois, tiède, comme un souffle sur la peau, doux et attirant. Dans le ciel d’août, une fine brume masque les étoiles mais la lune, aux trois quarts pleine, parvient tout de même à projeter sa lumière fantomatique sur le sable laissé humide par la marée descendante. Avec douceur, la mer va et vient sur la plage. L’écume phosphorescente libère des bulles argentées qui restent accrochées au sable doré. Ils dévalent la route qui descend du village. Le sang leur bat les tempes avec force, comme des vagues s’écrasant au pied d’une falaise. À leur gauche, dans le port minuscule, la houle fait éclater en morceaux le reflet de la lune. Ils perçoivent les gémissements des petits bateaux tirant sur leurs amarres. Leurs coques s’entrechoquent et se bousculent dans le noir, comme des enfants jouant des coudes pour se faire de la place. Tout en tenant sa main dans la sienne, Uilleam sent son appréhension. Il a goûté la douceur de l’alcool mêlée à son souffle et l’urgence de son baiser. Il sait que ce soir elle sera à lui. Mais le temps presse. Le sabbat est proche. Trop proche. Il regarde sa montre à la dérobée avant qu’ils ne laissent derrière eux les lumières de la rue. À peine une demi-heure. Ceit respire fort. Effrayée, non pas par le sexe, mais par son père qu’elle s’imagine, assis à côté du feu, en train de regarder
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mourir les braises du foyer qui, comme à l’accoutumée, s’éteindront vers minuit, avant que ne débute le jour de repos. Elle peut presque ressentir son impatience qui se transforme peu à peu en colère tandis que l’heure tourne et qu’elle n’est toujours pas rentrée. Sur cette île dévote, rien ne change. Ses pensées se bousculent, luttent pour se faire une place au milieu du désir qui s’est immiscé dans sa tête et de l’alcool qui émousse sa résistance. Il y a à peine quelques heures, ce samedi soir semblait pouvoir durer éternellement. Mais le temps passe si vite lorsqu’on en a peu. Et là, ils n’en ont plus. La panique et la passion montent à l’unisson dans sa poitrine tandis qu’ils se glissent, près de l’eau, à l’ombre d’un vieux chalutier presque couché sur les galets. À travers la partie du hangar à bateaux en ciment située à l’air libre, ils voient la plage en contrebas qu’encadrent des fenêtres sans carreaux. La mer semble éclairée de l’intérieur, presque lumineuse. Uilleam lâche sa main et fait glisser la porte en bois, juste assez pour qu’ils puissent passer. Il pousse Ceit à l’intérieur. Le local est sombre. Une forte odeur de gasoil, d’eau salée et d’algues emplit l’air, comme le parfum aigre du sexe adolescent, bâclé. L’ombre d’un bateau posé sur sa remorque se découpe au-dessus d’eux, deux petites fenêtres rectangulaires semblent surveiller la côte. Il la plaque contre le mur et aussitôt elle sent sa bouche sur la sienne, sa langue qui force le passage entre ses lèvres et ses mains qui lui saisissent les seins. Cela lui fait mal et elle le repousse. « Pas comme une brute. » Le bruit de sa respiration retentit dans l’obscurité. « On n’a pas le temps. » Elle sent la tension dans sa voix. Une tension masculine, faite à la fois de désir et d’anxiété. C’est alors qu’elle commence à regretter. Est-ce qu’elle veut vraiment que sa première fois ressemble à ça ? Quelques instants glauques dans un hangar à bateaux délabré ? « Non. » Elle le pousse sur le côté et s’éloigne vers la fenêtre pour y trouver un peu d’air. S’ils se dépêchent, ils peuvent encore être de retour avant minuit.
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Elle perçoit alors une présence, molle, froide et lourde et, au même instant, elle voit une forme noire émerger de l’obscurité. Elle laisse échapper un cri. « Nom de Dieu, Ceit ! » Uilleam s’approche d’elle. De la frustration se mêle maintenant à son désir et à son angoisse. Soudain, ses pieds se dérobent comme s’il venait de marcher sur de la glace. Il tombe et son coude encaisse tout le choc. La douleur lui transperce le bras. « Merde ! » Le sol est couvert de gasoil. Il sent l’arrière de son pantalon s’en imprégner petit à petit. Il en a sur les mains. Sans réfléchir, il fouille ses poches à la recherche de son briquet. Ce n’est que lorsqu’il fait tourner la molette avec son pouce et que la flamme apparaît qu’il réalise le risque de se transformer en torche vivante. Mais il est trop tard. La lumière jaillit soudainement dans le noir. Il se protège avec ses bras. Mais les vapeurs de gasoil ne s’enflamment pas. Rien ne s’embrase. La lueur de la flamme révèle alors un spectacle si ignoble que son esprit a du mal à saisir. L’homme est pendu par le cou aux poutres de la charpente, une corde effilochée en plastique lui fait pencher la tête d’une étrange manière. C’est un homme de grande taille, complètement nu, la chair bleuâtre de sa poitrine et de ses fesses pend en plis, comme un costume deux fois trop grand. Des boucles lisses et brillantes s’échappent d’une entaille qui traverse son ventre d’un côté à l’autre et restent suspendues entre ses jambes. Son ombre, projetée sur les murs graffités et décrépis, danse au rythme de la flamme comme si des fantômes fêtaient l’arrivée d’un nouveau venu. Derrière le corps, Uilleam aperçoit le visage de Ceit. Pâle, les yeux cernés, pétrifié par l’horreur. Pendant quelques instants, il se persuade que la flaque de gasoil autour de lui est du carburant agricole, teint en rouge par l’accise pour signifier qu’il est libre de taxes. Mais il finit par se rendre compte que c’est en fait du sang, épais, poisseux et qui, déjà, sèche et brunit sur ses mains.
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Chapitre premier
I
Il était tard et la chaleur était étouffante. Fin avait du mal à se concentrer, oppressé par l’obscurité de son bureau qui le maintenait enfoncé dans son siège, comme une immense paire de mains, noires et douces. Le rond de lumière que la lampe projetait sur son bureau l’attirait tel un papillon de nuit et lui brûlait les yeux. Ébloui, il avait du mal à faire le point sur ses notes. À côté de lui, il percevait le scintillement du moniteur de son ordinateur dont le ronflement ne parvenait pas à troubler le calme ambiant. Il aurait dû être au lit depuis un bon moment, mais il devait à tout prix finir cette dissertation. Ces cours par correspondance étaient son unique porte de sortie et il n’avait rien fichu jusqu’à la dernière minute. Stupide. Il sentit un mouvement dans son dos, près de la porte, et pivota rageusement sur son siège, s’attendant à trouver Mona. Mais ses reproches ne franchirent pas ses lèvres. Au lieu de Mona, il se retrouva, stupéfait, face à un homme si grand qu’il avait du mal à se tenir droit. Sa tête était penchée sur le côté pour éviter de toucher le plafond. Les pièces n’étaient pas hautes, mais il devait mesurer près de deux mètres cinquante. Il avait des jambes immenses et un pantalon sombre qui se tassait en plis autour d’une paire de bottes noires. Sa chemise à carreaux en coton était rentrée à la ceinture et, par-dessus, il portait un anorak grand ouvert dont il
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avait relevé le col, laissant la capuche pendre dans son dos. Les bras ballants, des mains immenses émergeant de manches trop courtes. Le visage ridé, rendu lugubre par des yeux sombres et inexpressifs. Des cheveux longs et gras pendant derrière les oreilles. Fin lui donnait la soixantaine. Il restait muet, immobile, fixant Fin. Son ombre, dessinée par la lumière, se découpait sur le bureau, semblable à une statue. Au nom du Ciel, qu’est-ce que ce type faisait là ? Tous ses poils se hérissèrent et Fin sentit la peur s’emparer de lui, l’envelopper comme un gant. Puis, très loin, il entendit sa propre voix, le gémissement d’un enfant, dans le noir. « Un bonhomme biza-arre… » L’homme continuait à le fixer. « Il y a un bonhomme biza-arre… » « Qu’est-ce qui se passe, Fin ? » C’était la voix de Mona. Paniquée, elle le secouait par l’épaule. Tandis qu’il ouvrait les yeux et voyait son visage apeuré et inquiet, encore gonflé de sommeil, il s’entendit gémir : « Bonhomme bizaarre… » « Mais bon Dieu, qu’est-ce qui ne va pas ? » Il s’écarta d’elle et s’allongea sur le dos, respirant à fond pour essayer de reprendre son souffle. Son cœur battait à cent à l’heure. « C’est juste un rêve. Un mauvais rêve. » L’image de l’homme dans son bureau était encore là, comme un cauchemar d’enfance. Il jeta un œil au réveil sur la table de chevet. Quatre heures sept. Il essaya d’avaler sa salive, mais sa bouche était sèche et il comprit qu’il ne parviendrait pas à se rendormir. « Tu m’as vraiment fichu la trouille. – Désolé. » Il repoussa les couvertures et s’assit au bord du lit. Il ferma les yeux puis se frotta le visage, mais l’homme était toujours là, gravé sur sa rétine. Il se mit debout. « Où vas-tu ? – Pisser. » Il franchit le tapis sur la pointe des pieds et ouvrit la porte qui donnait sur le couloir. La clarté de la lune y dessinait des motifs géométriques au travers des fenêtres de style vaguement géorgien.
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À la moitié du couloir, il passa devant la porte ouverte de son bureau. Il y faisait un noir d’encre et il frissonna à la pensée de l’homme gigantesque qui s’y était introduit pendant son rêve. L’image qu’il gardait à l’esprit était encore claire et puissante. Cette présence avait été si forte. Arrivé au niveau de la porte de la salle de bains, il fit une pause, comme chaque nuit depuis presque un mois, et son regard se porta vers la pièce située au bout du couloir. La porte était entrouverte et le clair de lune en éclaboussait l’intérieur. La pièce ne renfermait qu’un terrible vide. Fin se détourna, écœuré, le front couvert de sueur. Le bouillonnement de l’urine frappant l’eau emplit la salle de bains d’un bruit familier et réconfortant. La déprime arrivait toujours avec le silence. Mais ce soir, le vide habituel avait été occupé. L’image de l’homme à l’anorak avait pris la place de toutes ses autres pensées, comme un coucou prend possession d’un nid. À présent, Fin se demandait s’il le connaissait, s’il y avait quelque chose de familier dans ce visage allongé, ces cheveux en désordre. Et, soudain, il se rappela la description que Mona avait faite de l’homme qui se trouvait dans la voiture. Il portait un anorak, pensait-elle. Il devait avoir dans les soixante ans, avec des cheveux gris, longs et gras.
II
Il prit un bus pour se rendre en ville et regarda défiler, de l’autre côté de la vitre, les barres grises d’immeubles, semblables aux images tremblotantes d’un vieux film en noir et blanc. Il aurait pu prendre sa voiture, mais Édimbourg n’était pas une ville faite pour la conduite. Lorsqu’il arriva à Princes Street, les nuages s’étaient dispersés et le soleil gagnait par vagues les étendues de verdure des jardins situés sous le château. La foule des festivaliers était assemblée autour de quelques artistes de rue, cracheurs de feu et jongleurs.
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Un groupe de jazz jouait devant les galeries d’art. Fin descendit à Waverley Station, traversa les ponts jusqu’à la vieille ville, puis se dirigea vers le sud après l’université avant de tourner vers l’est, à l’ombre de Salisbury Craggs. Le soleil traçait une diagonale sur la pente verdoyante et abrupte qui remontait vers les collines dominant les bâtiments du commissariat central de la division « A ». Dans le couloir situé à l’étage, les collègues qu’il croisait lui faisaient un signe de la tête. L’un d’eux lui posa la main sur le bras et lui dit : « Mes condoléances, Fin. » Il se contenta de hocher la tête. L’inspecteur principal Black leva à peine les yeux de ses dossiers et lui désigna de la main la chaise qui se trouvait face à son bureau. Il avait un visage étroit au teint terreux et triait des papiers avec ses doigts tachés de nicotine. Lorsqu’enfin il tourna les yeux vers Fin, son regard faisait penser à celui d’un faucon. « Alors, comment se passent vos études ? » Fin haussa les épaules. « Bien. » « Je ne vous ai jamais demandé pourquoi vous aviez laissé tomber la fac. Vous étiez à Glasgow, c’est ça ? » Fin fit signe que oui. « Parce que j’étais jeune, sir. Et stupide. – Pourquoi êtes-vous entré dans la police ? – C’est ce qu’on faisait à cette époque, quand on arrivait des îles et qu’on n’avait ni travail ni qualification. – Vous connaissiez quelqu’un dans la maison à l’époque ? » – Quelques personnes. » Black l’observa pensivement. « Vous étiez un bon flic, Fin. Mais cela ne vous convient plus, n’est-ce pas ? – C’est pourtant ce que je suis. – Non. C’est ce que vous étiez. Jusqu’à il y a un mois. Et ce qui s’est passé… ça a été une tragédie. Mais la vie continue et nous devons suivre le mouvement. Tout le monde a compris que vous aviez besoin de temps pour faire votre deuil. Dieu sait que nous croisons la mort suffisamment souvent dans notre métier pour comprendre cela. »
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Fin le regarda avec rancœur. « Vous n’avez aucune idée de ce que c’est que de perdre un enfant. – Non, en effet. » Il n’y avait aucune trace de sympathie dans la voix de Black. « Mais j’ai perdu des gens proches, et je sais qu’on n’a pas d’autre choix que de faire avec. » Il joignit ses mains devant lui, comme pour prier. « Mais le ruminer sans cesse, ce n’est pas sain, Fin. C’est morbide. » Il se pinça les lèvres. « Il est donc temps que vous preniez une décision pour savoir ce que vous allez faire de votre vie. Et jusqu’à ce que vous ayez décidé, et à moins d’un motif médical valable qui vous en empêche, je veux que vous réintégriez le service. » La pression qu’on lui faisait subir pour qu’il reprenne le travail n’avait cessé d’augmenter. De Mona aux bons conseils des amis, en passant par les appels des collègues. Et il y avait résisté car il ne voyait pas comment recommencer à être celui qu’il avait été avant l’accident. « Quand ? – Tout de suite. Aujourd’hui. » Fin accusa le coup. Il secoua la tête : « J’ai besoin d’un peu de temps. – Vous en avez eu, Fin. Maintenant, vous revenez ou vous démissionnez. » Black n’attendit pas sa réponse. Il tendit le bras au-dessus de son bureau vers une pile de dossiers fatigués, en extirpa un et le fit glisser vers Fin : « Vous vous souvenez du meurtre de Leith Walk en mai ? – Oui. » Fin ne toucha pas au dossier. Il n’en avait pas besoin. Il ne se rappelait que trop bien le corps nu, pendu à l’arbre qui se trouvait entre l’église pentecôtiste et la banque. « Il y en a eu un autre, dit Black. Mode opératoire identique. – Où ça ? – Dans le nord. C’est le système informatique HOLMES qui l’a sorti. En fait, c’est HOLMES qui a eu la géniale idée de vous affecter à l’enquête. »
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Il cligna des yeux et fixa Fin avec un regard chargé de scepticisme : « Vous parlez toujours le dialecte au moins ? » Fin fut surpris. « Le gaélique ? Je n’ai pas parlé gaélique depuis que j’ai quitté Lewis. – Alors vous feriez bien de vous y remettre. La victime est de votre patelin. – Crobost ? » Fin était stupéfait. « Une paire d’années de plus que vous. Il s’appelle… ». Il consulta une feuille posée devant lui. « … Macritchie. Angus Macritchie. Vous le connaissez ? » Fin acquiesça.
III
Le soleil qui, par la fenêtre, se répandait dans le salon semblait leur reprocher leur tristesse. Des grains de poussière, pris au piège par la lumière, flottaient dans l’air immobile. Ils pouvaient entendre le bruit des enfants qui jouaient au ballon dans la rue. À peine quelques semaines plus tôt, il aurait pu s’agir de Robbie. Le tic-tac de l’horloge placée sur la cheminée rythmait le silence. Mona avait les yeux rouges, mais ses larmes étaient maintenant sèches et la colère les avait remplacées. « Je ne veux pas que tu partes. » C’était devenu le refrain de leur dispute. « Ce matin, tu voulais que j’aille travailler. – Mais je veux aussi que tu rentres à la maison. Je ne veux pas me retrouver seule pendant des semaines… » Elle prit une aspiration, longue et tremblante. « Avec mes souvenirs. Avec… avec… » Peut-être n’aurait-elle jamais trouvé les mots pour finir sa phrase. Fin le fit pour elle. « Ta culpabilité ? » Il n’avait jamais dit
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qu’il lui reprochait quoi que ce soit. Mais c’était pourtant le cas. De tout son cœur, il avait essayé de l’éviter. Elle le fusilla du regard et il vit tant de douleur dans ses yeux qu’il regretta immédiatement ses paroles. « De toute façon, ça ne durera que quelques jours. » Il passa la main dans les boucles blondes et serrées de ses cheveux. « Tu crois vraiment que j’ai envie d’y aller ? Depuis dix-huit ans, je fais tout pour que ça n’arrive pas. – Et justement, maintenant tu sautes sur l’occasion. Pour t’échapper. – Oh, ne sois pas ridicule. » Mais il savait qu’elle avait raison. Et ce n’était pas seulement Mona qu’il avait envie de fuir. Tout l’y poussait. Retourner là où, autrefois, la vie avait été simple. Retrouver son enfance, ses origines. Qu’il était soudain facile d’ignorer le fait qu’il avait passé l’essentiel de sa vie d’adulte à éviter ce moment. Facile d’oublier qu’adolescent, rien ne lui semblait plus important que de quitter l’île. Il se souvenait aussi comme cela avait été facile d’épouser Mona. Pour un tas de mauvaises raisons. Pour ne pas être seul. Avoir un prétexte pour ne pas revenir. Mais, en quatorze ans, la seule chose qu’ils avaient construite était une espèce d’arrangement, une place que chacun d’eux avait aménagée pour l’autre dans leurs vies. Un espace qu’ils occupaient tous les deux sans vraiment le partager. Ils avaient été complices. Il y avait eu une véritable chaleur entre eux. Mais il doutait qu’il y ait eu un jour de l’amour. Du vrai amour. Comme beaucoup de gens, ils étaient ensemble faute de mieux. Robbie avait été un pont entre eux. Mais Robbie n’était plus là. « Tu as idée de ce que j’ai vécu ces dernières semaines ? dit Mona. – Je pense, en effet. » Elle secoua la tête. « Non. Tu n’as pas été obligé de passer chacune des minutes qui séparent le lever du coucher avec quelqu’un dont le silence est un long cri de reproche. Je sais que tu m’en veux, Fin. Mais tu peux m’en vouloir autant que tu veux, je m’en voudrais toujours dix fois plus. Moi aussi je l’ai perdu, Fin. C’était aussi mon fils. »
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Les larmes étaient revenues et lui brûlaient les yeux. Il ne trouvait rien à lui dire. « Je ne veux pas que tu partes. » De nouveau le refrain. « Je n’ai pas le choix. – Mais si tu as le choix. On a toujours le choix. Pendant des semaines, tu as choisi de ne pas retourner travailler. Tu peux choisir de ne pas retourner sur l’île. Dis-leur simplement non. » – Je ne peux pas. – Fin, si tu prends cet avion demain… » Il attendit l’ultimatum tandis qu’elle essayait de trouver le courage d’aller jusqu’au bout. Mais rien ne vint. « Et alors, Mona ? Qu’est-ce qui va se passer si je prends cet avion demain ? » Il la provoquait pour l’obliger à le dire. Ainsi, cela serait sa faute à elle, pas la sienne. Elle détourna le regard et se mordit la lèvre inférieure jusqu’au sang. « Ne t’attends pas à me trouver ici lorsque tu reviendras, c’est tout. » Il la regarda pendant un long moment. « Ça serait peut-être la meilleure solution. » Le bimoteur, qui pouvait transporter jusqu’à trente-sept passagers, fut secoué par les courants aériens tandis qu’il virait pour contourner Loch a Tuath et préparer sa descente vers la petite piste balayée par le vent de l’aéroport de Stornoway. Au moment où ils quittèrent la couche nuageuse, basse et épaisse, Fin put voir la mer d’ardoise qui se brisait en éclats blancs sur les longs doigts de roche noire qui avançaient depuis la péninsule d’Eye, un bout de terre sauvagement découpé appelé Point par les insulaires. Il revit les motifs familiers creusés dans le paysage, semblables aux tranchées de la Grande Guerre, sauf qu’ici les hommes ne les avaient pas creusées pour s’entre-tuer mais pour se chauffer. Siècle après siècle, l’extraction de la tourbe avait laissé ces balafres caractéristiques sur des étendues immenses où rien ne poussait. Dans la baie, l’eau, ridée par le vent incessant qui la parcourait,
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semblait glaciale. Fin avait oublié ce vent, cette poussée incessante qui débouchait ici après avoir parcouru trois mille miles sur l’Atlantique. Au-delà de l’abri que procurait le port de Stornoway, il n’y avait quasiment pas d’arbres sur l’île. Pendant l’heure qu’avait duré le vol, Fin avait essayé de ne pas penser. Ni à son retour sur son île natale, ni au douloureux silence qui, chez lui, avait accompagné son départ. Mona avait passé la nuit dans la chambre de Robbie. Il l’avait entendue pleurer à l’autre bout du couloir pendant tout le temps où il avait préparé ses bagages. Le matin, il était parti sans un mot et, en fermant la porte, il savait qu’il quittait Mona. Il reconnaissait maintenant les vieux hangars qui bordaient la piste de l’aéroport et aperçut au loin le terminus du ferry, flambant neuf. Fin fut saisi par l’émotion. Cela faisait si longtemps. Il ne s’était pas préparé aux flots de souvenirs qui soudain le submergèrent.
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