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"Guenon" de Pierre-Antoine Brossaud - extrait

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Graphisme et photographie de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com

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Pierre-Antoine Brossaud

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guenon (ghe-non) s. f. 1. Genre de singes à longue queue. 2. Une femme très laide, femme sans mérite,

sans agrément. Ésope, selon toi, n’est donc pas son fait ? – Non ; Pour épouser un singe il faut être guenon, DOURSAULT, Fables d’Ésope, I, 1. Je tiens celle que vous aimez pour une guenon, si elle n’est pas de mon sentiment, MARIVAUX, Fausses confid. II, 2. À de franches guenons, il fera politesse, Et ne daignera pas l’honorer d’un coup d’œil, BOISSY, Deh. tromp. I, 1. Littré (extraits)

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DÉCEMBRE

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J’aime bien regarder le trottoir quand je marche dans la rue. Parce que c’est vide et qu’il n’y a pas de couleurs. Il y a juste des petites écorchures, des petites fissures un peu partout, mais on sent bien que ça va pas craquer comme ça. Un jour, j’ai vu un éléphant dans un zoo. Il était sûrement très vieux parce que sa peau faisait plein de rides et de plis partout. Elle était toute râpée sur son front. Il s’est approché des barreaux tout doucement, on aurait presque dit qu’il marchait au ralenti, et, quand il a été tout près, papa m’a soulevée dans ses bras pour que je puisse lui caresser la tête, là où ça fait une bosse, juste au-dessus de la trompe. La peau était très dure, très épaisse. Pas aussi dure que du ciment, mais très dure quand même. Quand j’ai commencé à lui faire des caresses, je me suis dit que ça servait à rien parce qu’avec une peau comme la sienne, on devait rien sentir. Il est resté longtemps pourtant. Quand on est repartis, je me suis retournée pour voir, et il était toujours à la même place. 11

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Depuis quelques jours, juste avant d’arriver devant le portail, il y a des dessins par terre. Je ne sais pas avec quoi ils ont été faits, mais ce n’est pas avec de la craie ou des marqueurs. Une peinture spéciale, à la bombe peut-être. En tout cas, ni la pluie ni les gens qui marchent dessus n’ont encore réussi à les effacer. Il y a trois cœurs avec des flèches qui les traversent. Il y a des initiales dedans : P+M, J+T, F+Z. Ça laisse plein de combinaisons possibles rien que dans ma classe. Sauf pour le Z parce qu’à part Zoé, je vois pas qui ça peut être. Je savais pas qu’elle sortait avec un garçon. Sur le mur un peu plus loin, on aperçoit toujours le sexe en érection que des garçons ont dessiné il y a un bon bout de temps de ça maintenant. Le monsieur qui s’occupe de l’entretien a eu beau le passer au Karcher, tous les contours sont restés visibles, comme si la peinture, à force, était rentrée dans les pierres du mur. Il y a juste les poils sur les testicules et les gouttes qui sortaient du bout de la verge qu’on voit presque plus. L’année dernière, quand j’ai eu 13 ans, maman m’a dit qu’elle arrêtait le contrôle parental sur l’ordinateur : – Tu es grande maintenant, je sais qu’on peut te faire confiance, mais si tu vois des choses qui te choquent, papa et moi, on voudrait que tu nous en parles. Je sais pas comment on peut parler de ça avec ses parents. 12

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Quand j’étais en 6e, pendant une récréation, il y avait des grands qui se tenaient en rond dans la cour, penchés au-dessus d’un téléphone. Quand ils m’ont vue passer, il y en a un qui m’a appelée. Comme j’ai pas l’habitude qu’on m’appelle par mon prénom, j’ai tourné la tête et puis j’ai continué. – Manon, qu’ils ont fait, viens là, viens voir, Manon, viens ! Moi, je voulais pas, mais je savais vraiment pas comment faire, alors je suis venue. Et aussi parce qu’ils m’avaient appelée Manon. Ils se sont écartés, et celui qui tenait le téléphone a mis l’écran juste en face de mes yeux. Il a fallu que je regarde longtemps, mais vraiment longtemps, avant que je comprenne ce qui se passait dans le film. Il y avait des gens tout nus, des hommes surtout, et aussi une femme allongée avec un homme sous elle et un autre au-dessus. Il y en avait d’autres debout avec des masques qui se masturbaient au-dessus de sa tête. À l’époque, j’étais trop petite pour savoir que c’était ça se masturber. C’est quand on a eu nos premiers cours d’éducation à la sexualité que j’ai compris ce que j’avais vu. Mme Treille n’arrêtait pas de nous dire qu’il ne fallait pas avoir honte, que le plaisir et le désir entre un homme et une femme c’était tout ce qu’il y avait de plus naturel. Que c’était très beau. Que c’était comme ça qu’on faisait des bébés et qu’il n’y avait rien de tabou. Elle disait souvent « tabou ». Ensuite elle nous a montré un pénis en coupe. Au repos, qu’elle a dit. Des filles 13

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dans la classe ont rigolé. Avec sa souris, elle a montré le gland, le prépuce, l’urètre et elle a fait plein de cercles autour des corps spongieux qui se remplissent de sang sous l’effet de l’excitation. Elle a dit que c’était important de prendre son temps et qu’il fallait le faire uniquement quand on se sentait prêt. Que les garçons devaient faire preuve de la plus extrême délicatesse envers les filles, comme si c’était un gant en soie très fragile qu’il fallait enfiler, et que lorsqu’une fille disait non ça ne voulait pas dire autre chose que non. Des garçons derrière moi ont dit quelque chose. Ensuite elle a cliqué sur la diapo suivante et c’était toujours un sexe en coupe, mais cette fois-ci en érection, elle a dit. Il y a des filles qui ont chuchoté. Mme Treille a fait glisser plusieurs fois la flèche de sa souris sur le gland de la verge et elle nous a dit qu’au bout d’un moment, qui pouvait varier selon les individus, ça finissait par provoquer un orgasme et une éjaculation. Du sperme. Elle a montré les testicules où c’était fabriqué et elle nous a dit qu’il ne fallait pas hésiter à en parler. Que ce soit avec nos parents ou avec des adultes responsables comme elle par exemple. Que si on avait des questions, il ne fallait pas hésiter à les poser. Qu’il n’y avait pas de questions stupides. Et encore moins taboues. Que la sexualité ce n’était jamais sale. Il y a un garçon qui a levé la main et qui a demandé pourquoi il y avait autant de femmes qui achetaient des sex-toys. Alors la prof est devenue toute rouge et elle lui a dit que ce n’était pas ce genre de questions qu’elle 14

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attendait. Qu’elle attendait de notre part du respect, de l’écoute et surtout de la maturité. Elle lui a dit d’aller en permanence et puis elle a ouvert un autre diaporama avec des calendriers pour nous expliquer les règles. Elle nous a dit que c’était quelque chose de tout à fait naturel, qui n’était pas sale. Le garçon, je sais qu’il a eu un conseil de discipline après, mais c’était pour autre chose. Mme Treille est partie en retraite, je crois. – T’as déjà vu une salope pareille ? qu’ils m’ont demandé les garçons ce matin-là. Moi, je savais vraiment pas quoi répondre, alors j’ai rigolé et j’ai dit que c’était une putain. J’aime pas trop dire des gros mots parce que je me sens un peu sale après, mais là je savais vraiment pas quoi dire, alors c’est pour ça que j’ai dit une putain. Je crois que j’avais peur aussi, mais j’avais peur surtout de leur montrer que j’avais peur. J’ai fait semblant de pas avoir envie de partir, et il y en a un qui a dit à celui qui tenait le téléphone de me montrer la vidéo avec les bouteilles. La fin de la récréation a sonné, j’ai dit qu’il fallait que j’aille en cours et ils m’ont laissée tranquille. Je sais pas comment on peut raconter ça à ses parents. Le plus dur le matin, c’est de traverser la cour. L’hiver encore ça va parce que je commence tous les jours à 8 heures et il fait nuit à cette heure-là. Mais quand les beaux jours arrivent, on est tout le temps en pleine lumière. Il faut que je me retienne de pas courir pour regagner la salle de permanence ou ma 15

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classe parce que, tout le temps que je marche, c’est vraiment comme si je traversais un champ de bataille et que j’entendais les balles siffler tout autour de moi. Je m’accroche le plus fort possible aux bretelles de mon sac, je baisse la tête, je regarde mes chaussures et je compte mes pas. Plus que 50, plus que 40. À chaque fois, j’ai l’impression que je vais pas y arriver. Le soir, c’est plus facile, je reste à l’étude jusqu’à la sonnerie et comme ça je sais que tout le monde ou presque sera parti. Mais c’est pas avant d’être descendue du bus qui m’emmène à la maison que je commence vraiment à respirer.

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"Guenon" de Pierre-Antoine Brossaud - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu