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Du même auteur au Rouergue Souviens-toi de la lune, 2010, roman doado noir Le cœur des louves, 2013, roman doado Chat par-ci/Chat par-là, 2014, roman boomerang La langue des bêtes, 2015, roman doado Sirius, 2017, roman épik
Illustration de couverture : © Patrick Connan © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com
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Stéphane Servant
FÉLINES
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Avertissement de l’auteur
Le texte que vous vous apprêtez à lire n’est pas une fiction. Il s’agit de la retranscription du témoignage de Louise R., âgée de dix-sept ans quand je l’ai rencontrée. Cet entretien s’est tenu dans un lieu que je garderai secret pour des raisons évidentes de sécurité et il a duré plusieurs heures sans que je n’intervienne à aucun moment. Aucun prénom ou nom n’a été modifié, les lieux décrits dans l’histoire sont ceux où se sont déroulés les faits et ces faits, dans leur majorité, peuvent être aisément vérifiés. Pour faciliter la lecture ou faute de souvenirs précis, j’ai été amené à mettre en forme certaines conversations et certaines parties de la chronologie mais toujours avec le souci de décrire le plus fidèlement possible le vécu de Louise R. Je tiens également à ajouter qu’il n’est pas question pour moi d’exprimer au travers de ce texte un point de vue sur les événements qui ont secoué notre pays et le monde entier au cours des mois passés.
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Je me suis contenté de recueillir une parole. Si je vous la livre aujourd’hui, c’est parce que cette parole est un témoignage exceptionnel qui, je l’espère, pourra éclairer notre époque troublée. Je veux remercier mon éditeur pour son courage. Le seul fait de publier cet ouvrage constitue une infraction à de nombreux articles de loi et nous expose, lui comme moi, à la censure et à de nombreuses sanctions pénales. Mon éditeur et moi-même assumons les conséquences de cette publication, en toute conscience. Enfin, je tiens à saluer les libraires qui prendront le risque de proposer ce livre à leurs lectrices et lecteurs. Plus que jamais nous avons besoin de vous. Réfléchir, c’est commencer à désobéir. Lire, c’est se préparer à livrer bataille.
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Ce livre est dédié à Camille, ma fille.
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C’est bon, vous êtes prêt ? Je vais vous raconter mon histoire, même si je sais que ce que je vais vous dire ne changera pas la face du monde, je ne me fais pas d’illusions. Depuis que le monde est monde, il a toujours la même tête et elle n’est pas très jolie. D’autres que moi diraient même qu’il a franchement une sale gueule. On ne peut pas leur donner entièrement tort. Il faut croire que l’homme n’est pas très doué pour la beauté. Pas plus que pour la vérité, d’ailleurs. Un jour, j’ai lu que la vérité est toujours confisquée par les plus forts. C’est faux. Elle appartient à ceux capables d’imposer le silence. Justement, je crois au pouvoir de la parole et des histoires et c’est pour ça que je vais vous raconter ce qui s’est passé. Ce n’est que ma vérité, bien sûr, mais elle vaut bien celle des autres, du moins c’est ce que je pense. Je sais que beaucoup ne seront pas d’accord.
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Qu’on me refuse même le droit ou la capacité de penser. Mais le fait est que je pense, que j’ai des émotions, que je ris, que je pleure. Et que je suis aussi capable d’aimer. Si je suis capable de mourir, vous devez accepter que je puisse aimer, n’est-ce pas ? Prendre la parole est dangereux. Si on me trouve, je serai certainement pendue, vous le savez. Vous vous attendez à ce que je vous dise que je m’en fiche ? Que je n’ai plus rien à perdre ? Que je suis prête à tout ? Vous vous trompez. Cela ne m’est pas égal. Pas du tout. Je veux vivre. Mais aujourd’hui, je dois parler et je suis prête à prendre ce risque. Je ne demande rien en retour. Si vous ne m’aimez pas, c’est votre problème. Je suis comme je suis. Notez bien ça : je suis comme je suis. Je ne demande aucune grâce. Je n’implore aucune pitié. Surtout pas. Je vais vous raconter mon histoire parce que nous nous sommes tues depuis trop longtemps. Bien trop longtemps. Je ne parlerai pas pour vous. Je parle pour nous toutes. Et quand vous serez prêt, je commencerai. Vous êtes prêt ?
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Quand j’étais enfant, ma mère m’a offert un livre sur la mythologie grecque. J’adorais ces histoires même si je ne comprenais pas tout. C’était une version pour les enfants, mais les récits restaient tout de même imprégnés du merveilleux, d’étrangeté et de violence. Les pères dévoraient leur fils, les amoureux étaient changés en fleurs et je me souviens que les jeunes filles étaient souvent victimes du désir fou des dieux. Pour arriver à leurs fins, ils n’hésitaient pas à se changer en taureau, en fourmi ou même en pluie d’or. Toute une mythologie contemporaine qui nous empêchait de dormir sans avoir vérifié dix fois qu’aucune créature ne se tapissait sous le lit. Ça me fascinait. J’imaginais que des dieux se tapissaient sous la moindre pierre, derrière le plus petit nuage. Je guettais des preuves de leur présence mais ils ne se sont jamais montrés. Plus tard, au lycée, je me suis mise à regarder des films d’horreur. Avec Sara, on se blottissait dans le canapé et on se gavait de pop-corn en frissonnant devant la télé. Ensuite, sous les draps de son lit, on se racontait des histoires affreuses de dames blanches, de poupées maléfiques, de baby-sitters diaboliques. L’histoire qui avait le plus de succès, c’était celle de la « cabine de la morte ». Toutes les filles du lycée connaissaient cette légende à propos du vestiaire de la piscine. C’était la dernière cabine, tout au fond de la salle mal éclairée. On évitait toutes cet endroit. Les murs étaient couverts de champignons grisâtres. Il y flottait une odeur
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écœurante d’égout ou de décomposition, comme si un cadavre avait été enfermé sous la faïence. On racontait qu’il existait dans le mur un trou permettant aux garçons de voir tout ce qui se passait à l’intérieur de la cabine. Que le vieux Bourdain, l’homme à tout faire du lycée, venait régulièrement se rincer l’œil. Que si on écoutait bien, on pouvait entendre sa respiration haletante. Que l’odeur n’était rien d’autre que celle de son haleine. On racontait surtout que dix ans plus tôt, une fille s’était suicidée là, d’où le nom de la cabine. Elle s’était pendue parce qu’elle aimait les filles et que tout le lycée avait découvert son secret. Un garçon, en particulier, n’avait cessé de la harceler. Injures, lettres anonymes, graffitis, c’est ce qui l’avait poussée à bout. Tout le monde connaissait quelqu’un dont la cousine ou l’amie de la cousine était au lycée à cette époque-là. Tout le monde pouvait donner un détail sordide sur cette pauvre fille. Comment elle s’appelait. De quelle couleur étaient ses cheveux. La marque de son shampoing. Seule l’identité de celui qui l’avait harcelée restait inconnue. Toutes les filles avaient leur théorie. Le vieux Bourdain arrivait en premier, bien entendu. Le prof de sport, le proviseur, certains des élèves les plus âgés, ceux des sections techniques, et tous les basanés du collège étaient des suspects potentiels. On racontait que le fantôme de la morte attendait dans la cabine une fille bien vivante avec qui elle pourrait partager sa peine, sa honte, sa douleur et surtout son amour. Elle attendait une fille qui, comme elle, aimerait
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les filles. Il suffirait alors d’un baiser sur la bouche et la vivante deviendrait la fiancée de la morte. Condamnée à vivre à tout jamais derrière la faïence moisie avec le fantôme. Un amour maudit. Bien sûr, ce n’était qu’une histoire un peu stupide et morbide. Un truc d’ados. À part un problème de canalisations, rien de sordide n’était arrivé là, mais toutes les filles évitaient cet endroit. Toutes, sauf une. Elle s’appelait Alexia et c’est dans les vestiaires de la piscine que tout a commencé. Enfin, les choses avaient évidemment commencé bien avant. Mais à cette époque-là, personne n’en savait rien, pas même nous. La Mutation était encore invisible, sous la surface. Et ce qui s’est passé ce jour-là n’a pas été une révélation, ce serait faux de dire ça. Pas une seule d’entre nous n’a pris la mesure de ce qui se jouait entre les cabines couvertes de graffitis obscènes et les odeurs de chlore. C’était simplement un soubresaut dans nos vies millimétrées d’adolescentes. Le genre d’événement qui vient rompre la monotonie des journées de cours. L’occasion d’éclabousser tout ce gris d’un fou rire. Je ne sais pas quel âge vous avez mais vous voyez de quoi je parle, pas vrai ? Bien sûr, c’était cruel. Je le savais même si j’ai ri avec les autres. Un rire un peu forcé mais un rire tout de même. Pour déchirer le quotidien autant que pour me rassurer. Parce que j’avais peur. Parce que j’étais terrifiée. Je regardais Alexia, la serviette rouge à ses pieds, et tous les autres qui riaient autour d’elle, et tous les
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garçons qui fronçaient les sourcils et la montraient du doigt, et la drôle de grimace qui s’étalait sous la moustache du prof de sport, presque un sourire, et je regardais Alexia, et ses mains inutiles pour camoufler son corps, son visage, ses larmes, et je me disais : « Louise, ça pourrait être toi, ça pourrait être toi. » Et j’ai ri avec les autres, avec Sara, Morgane, Fatia. J’ai ri parce que j’étais soulagée d’être du bon côté de la barrière. Sans même me demander qui avait placé ces barrières autour de nous. Bon, avant d’aller plus loin, il faut que je vous parle des filles de la classe. Nous étions douze. Douze adolescentes, douze corps trop maigres, trop épais, trop tordus, douze corps imparfaits que nous tentions de dompter comme on l’aurait fait avec des chevaux sauvages. Nos chevaux étaient rebelles, mauvais et têtus. Nous mordions la poussière en essayant de les domestiquer. Tout partait dans tous les sens, rien ne nous obéissait. Nos corps nous malmenaient, ils nous épuisaient. C’est peut-être à cause de ça que nous avons été si méchantes avec Alexia ce jour-là. Pour nous venger de nos propres corps indociles. Le mien était carrément mon ennemi. Il n’y avait que dans l’eau qu’il me laissait tranquille. C’est pour ça que j’aimais les cours de piscine, malgré l’épreuve des vestiaires. Une fois dans le bassin, la sensation de flotter, d’être débarrassée de mon corps. Ou plutôt d’être enfin en accord avec lui. L’apesanteur, être libérée de la gravité. Une sorte de liberté. Celle des poissons. Ou celle des sirènes.
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