Illustration de couverture : Charles Dutertre Graphisme de couverture : Olivier Douzou Š Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com
Myren Duval
mon chien, Dieu et les PokĂŠtrucs Illustrations de Charles Dutertre
Pour Lou et pour Hector. M. D.
1. papa dit qu’elle apprend vite, moi je ne trouve pas.
– Une orange. – Oune owonge. – U-NE O-RAN-GE !! – OU-NE O-WON-GE !! Zein ne sait pas bien répéter les mots. On dirait qu’elle fait exprès. Papa dit qu’elle apprend vite, moi je ne trouve pas. D’accord, dans son pays on ne parle pas français, mais quand même, dire « une orange » ce n’est pas si compliqué. 5
Ses parents, Ahmed et Farah, ont fui la Syrie à cause de la guerre, qui, bien sûr, est une guerre très compliquée. Ils sont venus en France pour trouver un refuge. C’est pour ça qu’on les appelle des réfugiés. Comme ma mère travaille dans une association qui s’occupe des gens qui ont besoin d’aide, elle nous a inscrits sur une liste pour dire qu’il y avait de la place dans notre maison. Et, un jour, ils sont arrivés. Je m’en souviens très bien, car ce matin‑là était horrible. D’abord, mes parents m’ont obligée à ranger ma chambre, mon père a mélangé les Pokétrucs dragons avec les Pokétrucs insectes, n’importe quoi. Ensuite, il a fallu mettre un matelas par terre exactement là où vivaient tous mes PetShop. Enfin, la voisine est venue nous dire que c’était dangereux d’héberger des étrangers. 6
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Ma mère a dit : – C’est une vieille raciste. – Comme le pain ? ai‑je demandé. – Quel pain ? Ah, le pain rassis ! Non, rassis ça veut dire dur, rabougri, immangeable. Oui, t’as raison, finalement c’est pareil… Et puis une voiture est entrée dans l’allée. C’était eux. Aurélie, de l’association de maman, est sortie en premier, suivie de toute une famille : Ahmed, Farah, et leurs deux filles : Syrine, un presque bébé, et Zein qui a huit ans comme moi. Au début, on était toutes les deux très timides. Aujourd’hui, ça fait trois semaines qu’on vit ensemble Zein et moi, et on n’est plus timides du tout. Enfin, même si ça fait plusieurs semaines, Zein ne sait toujours pas dire « une orange ».
2. parce que c’est la guerre là‑bas, je n’aurai plus de chambre à moi ?
Mes parents m’ont expliqué longuement que Zein vivait dans d’horribles conditions à cause de la guerre, que sa famille avait pu prendre un avion pour venir en France, alors que d’autres traversaient la mer et mouraient et que, donc, je devais partager ma chambre, tous mes jouets et mon chien Pooja. J’ai bien réfléchi et j’ai décidé que je n’étais pas d’accord : – Parce que c’est la guerre là‑bas, je n’aurai plus de chambre à moi ? 9
Alors ils ont dit : – Pauline, tu ne réalises pas que c’est précieux de vivre dans un pays démocratique, avec un président qui ne massacre pas son peuple. – Ah oui ? Alors pourquoi vous vous plaignez toujours du président, vous ? – Ça n’a rien à voir. Tu as vraiment beaucoup de chance d’avoir un toit et une chambre juste pour toi. – Oui, j’avais de la chance, mais ça, c’était avant la guerre. Finalement, comme d’habitude je n’ai pas eu le choix, et comme j’ai un peu râlé, on m’a dit que j’étais une enfant gâtée et égoïste. Alors « enfant », d’accord ; « gâtée », certainement pas puisque je n’ai pas la machine pour faire des bracelets en élastiques, et « égoïste », encore moins puisqu’une fois j’ai prêté mon déguisement de citrouille à ma cousine Philaé.
3. vous auriez dû m’appeler Pikatruc.
– Maman, pourquoi le bébé d’Ahmed et Farah s’appelle Syrine, comme leur pays ? C’est comme si moi je m’appelais France ! – Figure-toi qu’il y a des femmes qui s’appellent France. – C’est bizarre. Il y a aussi des gens qui s’appellent Belgique et des gens qui s’appellent États-Unis ? – Pas du tout, et, de toute façon, elle s’appelle Syri-NE, pas Syrie, ça veut dire charmante en arabe. Et Zein, ça signifie beauté. En arabe, les prénoms ont toujours un sens. 11
Il y a des gens qui se prénomment étoile ou espoir. – Ils ont de la chance. Vous auriez dû m’appeler Pikatruc.