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"Loukoum mayonnaise" d'Olivier Ka - extrait

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doado doado

loukoum mayonnaise

loukoum mayonnaise

Je ne suis plus belge ni arabe. Je ne suis plus le petit rayon de soleil de mes grands-parents Knappen, ni le gentil monstre des Askar. Je ne veux plus avoir à choisir entre la tarte aux fruits et les baklawas, entre la mayonnaise et les loukoums, entre ma bonne-maman Léontine et ma téta Faten.

do ado Olivier Ka

Je suis Victor, de père égyptien et de mère belge. Et mes deux familles ont tellement de haine l’une pour l’autre que tout l’amour qu’elles avaient pour moi s’est carbonisé.

M U O K m U ayon O L naise Olivier Ka

Olivier Ka

12 €

ISBN : 978 2 8126 1652 5

IX-18

www.lerouergue.com

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Du même auteur au Rouergue Janis est folle – 2015, roman doado noir Les chroniques d’Hurluberland - Volume 1 – 2015, roman dacodac Les chroniques d’Hurluberland - Volume 2 – 2017, roman dacodac

Photographie de couverture : © Matyas Rehak / Shutterstock Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com

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Cette histoire est inspirée

de faits qui auraient pu être réels.

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chapitre 1

Les petits enfants mûrissent les grands-parents, je veux dire : les rapprochent du gâtisme (Henry de Montherlant)

Il faisait moche et nous descendions la longue route qui virait sans cesse et qui me donnait mal au cœur. Nous ne disions rien. Mon père était concentré sur sa conduite, et puis il avait peur que le moteur tombe en panne. Nous étions partis de Bruxelles deux heures plus tôt et pendant tout le trajet, il avait répété : « Pourvu qu’elle tienne le coup… pourvu qu’elle tienne le coup… » Elle avait tenu. Jusqu’à la maison de mes grands-parents. Il fallait traverser la rivière, puis on entrait dans Nivezé, il fallait ensuite passer devant le cimetière et continuer encore un peu, enfin on atteignait une route qui montait légèrement avant de redescendre. La maison était là, c’était une des rares à ne pas être faites de pierres grises mais de briques rouges. 9

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Mon père gara la voiture sur le trottoir, contre le grillage métallique, comme toujours. Mais cette foisci, il ne donna pas le petit coup de klaxon qui annonçait notre arrivée. Il se tourna vers moi. – Bon, voilà, mon bonhomme. On y est. Je ne répondis rien. Il me tapota le genou. – T’en fais pas. Il n’y en a pas pour très longtemps. – Si, ça fait quand même longtemps. – On en a déjà parlé, hein ? Je n’ai pas vraiment le choix, je ne peux pas t’emmener avec moi. – Pourquoi ? – Je te l’ai dit des tas de fois, Victor. Je pars pour le travail, quelques mois, et après nous aurons un appartement rien que pour nous deux, là-bas. Tu te rends compte ? Je viendrai te chercher et on prendra l’avion. Je ne comprenais pas pourquoi on ne pouvait pas y aller tout de suite. Qu’est-ce que ça voulait dire, travailler pendant des mois avant de venir me chercher ? Pourquoi est-ce qu’il ne l’avait pas fait avant, son travail ? – Tu aimes bien passer du temps chez tes grandsparents belges, pas vrai ? Ils vont te chouchouter, ton bon-papa et ta bonne-maman. Tu vas voir. Ils vont te gâter, te pourrir, même. Ah, je te jure, moi, j’aimerais être à ta place ! – Mouais. Il me sourit. Sa bouche était étirée, mais derrière les larges verres carrés de ses lunettes il y avait de la tristesse. 10

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Ma valise était immense. Presque aussi haute que moi. Je n’aurais jamais pu la porter tout seul. Mon père la sortit du coffre puis nous allâmes sonner à la porte. Instantanément, des jappements hystériques résonnèrent depuis le fond de la maison. – Tu vois, dit mon père, Monsieur va être très content que tu t’occupes de lui. Il va enfin avoir quelqu’un avec qui jouer. Parce que les vieux, hein, à part le bourrer de chocolat… Monsieur était un basset si ras du sol qu’il disparaissait dans les herbes du jardin sitôt qu’il quittait la maison. Quand il était content, il se tortillait dans tous les sens et éternuait à répétition. Cela se produisait dès qu’il voyait quelqu’un. C’était un chien ridicule mais enthousiaste. La voix de ma grand-mère retentit à son tour. – Tais-toi, veux-tu ! Ah, mais tais-toi, bon sang ! Voilà, voilà, j’arrive ! Elle ouvrit la porte. Le chien s’entortilla dans mes jambes et faillit me faire tomber. Il essaya de se dresser sur ses pattes arrière, mais son corps boudiné l’en empêchait. – Monsieur, arrête donc ! Vas-tu te calmer, oui ?! Elle portait toujours un tablier à fleurs et un chignon sur la tête. – Ah, c’est vous ! Alors, le voyage s’est bien passé ? Vous n’êtes pas trop fatigués ? – Bonjour, Léontine, salua mon père en lui déposant une bise sur la joue. 11

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– Bonjour, Amir (puis, se penchant sur moi), bonjour, mon poussin ! Alors, ça va ? Entrez, entrez ! – Bonjour, bonne-maman. Elle sentait le thym. – C’est à toi cette grosse valise-là ? Oh, mais tu as emmené toute ta maison avec toi ? À dix ans, on n’a pas besoin de toutes ces affaires-là ! Montez-la à l’étage, Amir, je vous prie. On a préparé sa chambre. Elle grimpa trois marches et, tendant le cou, elle s’égosilla : – Joseeeph ! Ils sont arrivééés ! Elle avait une de ces voix quand elle appelait son mari ! On aurait cru un hurlement de trompette échappée d’un jazz-band. Mon bon-papa passait le plus clair de son temps sous les toits, dans un petit atelier qu’il s’était confectionné dans les combles. Il occupait ses journées à bricoler des appareils électriques. Seul le cri d’alarme de ma grand-mère pouvait monter jusque-là. Joseeeph ! Le souper est servi ! Joseeeph ! Monsieur Vangeebergen au téléphone ! Joseeeph, l’émission commeeence ! Il rappliquait aussitôt, du plus vite qu’il pouvait, dévalant les escaliers sur ses maigres jambes en se tenant fermement à la rampe. – Aaah, mes enfants ! Mes enfants ! dit-il, tout sourire. Son dentier m’avait toujours paru trop grand pour lui. – Bonjour, bon-papa. 12

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– Bonjour, Joseph, comment allez-vous ? – Bien, bien, très bien ! Vous avez soif ? Léontine, tu leur as proposé à boire ? – Oufti ! Tu penses peut-être qu’on va t’attendre et mourir de soif ? – Tu leur as proposé ou pas ? – Chaque chose en son temps. Qu’est-ce que vous voulez boire ? Près de l’entrée, accroché au mur, il y avait un cadre de la taille d’un magazine. Dans ce cadre se trouvait une photo, le portrait de ma mère. Elle s’appelait Marinette. Mon père et elle s’étaient mariés, son nom officiel était donc Marinette Askar, mais à l’époque où avait été prise la photo, elle portait encore celui de ses parents : Knappen. Elle avait le visage fin et de longs cheveux châtains et raides. Je me suis planté devant pour la regarder un instant. Ma mère avait disparu. Elle n’était pas morte, non, elle avait simplement disparu. C’était ce qu’on m’avait toujours répété. Je ne gardais aucun souvenir d’elle. Pour moi, ma mère c’était cette photo que j’avais toujours vue ici, fixée dans l’entrée. C’était une image muette et immobile. Quand j’essayais de penser à elle, en me demandant ce que ça ferait de l’avoir à mes côtés, je me la représentais exactement comme ça : figée avec cette expression douce qu’elle montrait sur le cliché. Pour moi, elle n’avait pas de voix, ni d’odeur. Elle ne battait pas des paupières, elle ne souriait pas. Elle n’avait jamais réellement existé. 13

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Mon père me serra dans ses bras, il m’embrassa plusieurs fois sur le front et il me dit : – Salut, mon bonhomme. Il ajouta : – Je t’aime fort. Juste avant de monter dans sa voiture, il m’annonça : – Ton gueddo et ta téta vont venir te rendre visite dans quelques jours. Il parlait de mes grands-parents égyptiens, ses parents à lui, qui vivaient à Bruxelles. Je regardai la voiture partir. J’avais envie de pleurer, mais je luttais pour que mes larmes restent dans ma gorge et n’atteignent pas mes yeux. Voilà, il avait disparu à son tour. Pour un long, long moment.

Je passai cette première journée d’exil à ranger mes affaires dans ma chambre. Elle était grande, elle contenait un lit très haut, en bois, qui grinçait quand je l’escaladais, et une immense armoire à glace. Par la fenêtre, je pouvais voir la minuscule maison de l’autre côté de la rue où vivait une femme toute maigre. Il y avait toujours un vieux chat pouilleux sur son palier qui passait son temps à miauler dans l’espoir qu’elle le laisse entrer. Jamais la femme toute maigre ne lui ouvrait sa porte. Le bas de la grande armoire se terminait par un tiroir. Il fallait tirer fort pour parvenir à l’ouvrir. 14

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Dans ce tiroir se trouvaient des jeux de société : Monopoly, Cluédo, petits chevaux, Mille Bornes. Il y avait également des boîtes de Lego, de Playmobil et de construction en bois, un Memory. C’était un tiroir plein de trésors. J’avais le droit de jouer avec tout ce que je voulais, pourvu que je range après. Ce jour-là, je vidai le contenu du tiroir et j’étalai les jeux sur un large périmètre. Puis je quittai la chambre pour aller souper en laissant tout en plan. C’était ma manière à moi de m’approprier le territoire. Comme si j’avais posé des pièges à loups un peu partout sur le parquet. On ne m’avait pas inscrit à l’école. Il était convenu que ma bonne-maman se chargerait de mon instruction durant tout mon séjour à Nivezé. C’était très officiel : elle avait reçu des documents par la poste afin que je puisse suivre les cours normalement, elle avait acheté des livres et des cahiers. Ma bonne-maman me dit : – Aujourd’hui, on va se promener, on va prendre du bon temps, mais dès demain on commence les cours, ça va ? – D’accord. Mais est-ce que ça durera toute la journée ? – Nenni, hein ! Deux heures, ça sera bien suffisant, plus un petit devoir dans l’après-midi. Ce qu’il faut pour ne pas prendre de retard, c’est s’obliger à s’y mettre quotidiennement. – Même le dimanche ? 15

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– Mais non, pas le dimanche, valet ! L’après-midi, mon grand-père m’emmena dans son atelier sous le toit. Je le connaissais déjà, bien sûr, et j’adorais m’y rendre, parce qu’il était minuscule, un vrai trou de souris, encombré de milliers de petites choses fixées absolument partout, contre les murs, le plafond, les parois des étagères. Nous n’étions pas gros ni l’un ni l’autre et pourtant on tenait à peine dans l’espace réduit. Il y avait quelque chose de magique, ici. Comme si nous nous trouvions dans un endroit tenu secret, le recoin caché d’un alchimiste dont le monde entier ignorait l’existence. Sur son établi était éventré un appareil que je ne parvenais pas à identifier. Ses entrailles électriques étaient répandues autour de lui, comme s’il s’était agi d’un malade en pleine opération des intestins. Mon grand-père me faisait penser à un chirurgien spécialisé dans le petit électroménager, une sorte de Frankenstein du robot multifonction. – C’est une centrifugeuse, annonça-t-il. Elle a une bobine grillée. Tu vois, c’est cette petite machinelà. Je vais la remplacer et, hop, elle remarchera à nouveau. Il était capable de tout réparer. Des réveils, des téléphones, des aspirateurs, des grille-pain ou des appareils photo. Il ouvrait l’objet malade, se plaçait une drôle de loupe devant les yeux, trifouillait l’intérieur avec ses tournevis aussi fins que des cure-dents et, tout en chantonnant, il lui redonnait vie. 16

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Le dimanche, mon gueddo Iskandar et ma téta Faten vinrent me rendre visite. Iskandar et Faten Askar s’étaient installés en Belgique vingt ans auparavant. Ils vivaient dans un tout petit appartement du quartier des Marolles, à Bruxelles, et ne possédaient pas de voiture. Ils étaient venus en train et mon bonpapa avait été les chercher à la gare de Verviers. Gueddo était grand, il avait des épaules larges et des mains aussi grosses que ma tête. Il avait le crâne chauve, un nez en forme de pomme de terre et une bouche qui lui traversait toute la figure quand il souriait. Une grande partie de sa vie, à Alexandrie, en Égypte, il avait été entraîneur dans des salles de sport. Téta, elle, était ronde et elle tanguait quand elle marchait. On ne lui donnait pas son âge en raison de sa chevelure imposante et toujours noire comme du charbon. Dès qu’ils entrèrent dans la maison, ce fut comme si un raz-de‑marée s’y était déversé, charriant avec lui des coups de tonnerre et des éclats de rire. Il émanait de mes grands-parents égyptiens une espèce de force, un vent puissant, qui balayait tout sur son passage, les fleurs des murs, le ronronnement de l’horloge du salon. – Iskandar, Faten, comment allez-vous ? Entrez, entrez ! invita ma bonne-maman. Monsieur se jeta sur eux en aboyant et en se gondolant. Ma téta n’aimait pas les chiens, elle en avait très peur. Elle recula en s’égosillant : 17

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– Va-t’en, toi ! Va-t’en ! Enlevez-moi ce chien ! Mon bon-papa ramassa Monsieur et l’enferma dans la cuisine. – Ah, le voilà ! clama mon gueddo en levant ses grands bras au ciel qui touchaient presque le plafond. Viens m’embrasser, viens ! Je lui sautai dans les bras. Sa grande bouche, en me mitraillant de baisers, sembla m’avaler. Ma téta nous rejoignit et m’arracha des bras de son mari. – Mais quel petit monstre, celui-là ! Mais quel petit monstre ! Elle me noya de baisers à son tour. Ses mains me palpaient le visage, les bras, les fesses. J’avais l’impression d’être de la pâte à pain. – Alors, dis-moi, tu es bien ici ? Tu es content ? – Oui, ça va. Mais papa me manque. Elle secoua sa main près de son visage, comme lorsqu’on menace quelqu’un de lui administrer une fessée. – Ah, ton satané père ! Quel karaköz, hein ? Ils s’installèrent dans les fauteuils et le canapé. – Alors, quelles nouvelles ? interrogea bon-papa. – Bah, la vie suit son cours, répondit téta. Le petit s’adapte bien ? – Oui, oui, très bien, répondit précipitamment bonne-maman. Il est très heureux avec nous. Le bon air d’ici lui donne une bonne mine. – Il doit s’ennuyer, non ? 18

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– Nenni, hein ! On ne s’ennuie pas quand on a dix ans. N’est-ce pas que tu ne t’ennuies pas avec nous, mon fifi ? – Non, bonne-maman. – Tous les jours, je lui donne un cours, l’aprèsmidi on va se promener, on ramasse des plantes pour faire un herbier. Hein, mon fifi, qu’on fait un bel herbier ? – Oui, bonne-maman. – Un herbier ? Qu’est‑ce que c’est que ça un herbier ? demanda gueddo. – C’est un album dans lequel on met des fleurs et des plantes séchées, on écrit leur nom dessous. C’est important de bien connaître la flore. Tu veux aller chercher ton herbier, Victor ? Je ramenai donc mon herbier à peine entamé et le présentai à mon gueddo. – Les fleurs sont mieux dans la nature, déclara téta. Bonne-maman se raidit dans son fauteuil. Elle avait les lèvres pincées et les mains posées sur les genoux comme si elle était assise sur un sac de glaçons. Nous passâmes à table. Ma bonne-maman avait préparé une salade liégeoise : haricots verts, pommes de terre et lardons, le tout servi tiède et assaisonné de vinaigre. – Avez-vous des nouvelles de votre fils ? demanda bon-papa. 19

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– Aucune, répondit téta. Pas un coup de téléphone, pas une lettre, rien. – Laisse-lui le temps, dit gueddo. Il doit être très occupé, là-bas. Il est sur un chantier formidable, vous savez ! Il construit tout un centre commercial en périphérie d’Alexandrie. Et c’est lui qui a tout dessiné ! De A à Z ! – Quand même, il aurait pu appeler, regretta bonne-maman. Pour le petit. – Il le fera quand il aura un moment, assura gueddo. Téta se tourna vers lui et brandit sa fourchette devant son visage : – Toi, tu le défendras toujours ! Mais tu as tort ! Amir, il aurait dû prendre son fils avec lui ! – Mais tu sais très bien que c’est compliqué, Faten. Il a dit qu’il ne savait même pas lui-même où il allait loger. – Peut-être, mais aujourd’hui, quoi ? Il abandonne son enfant pour des mois ! Moi, je ne trouve pas ça normal, voilà ! Bon-papa intervint : – Il ne l’abandonne pas, Faten. Il le confie à ses grands-parents en attendant de lui offrir le confort, ça fait tout de même une différence. – Oh, je ne sais pas… Bonne-maman lui adressa un regard noir. – Enfin, le plus important c’est que notre petit Victor se sente à l’aise, dit gueddo. Tout le monde était d’accord là-dessus. 20

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Le dessert arriva, il s’agissait d’une tarte au riz, achetée par bon-papa le matin même à la boulangerie du village. – Tu aimes ça, toi, les pâtisseries belges ? me demanda téta. – Ah oui, oui ! – Bof, moi, je les trouve écœurantes. Bonne-maman se leva d’un coup, comme si quelqu’un lui avait piqué les fesses avec une aiguille. – Je vais faire du café. Tout le monde en voudra ? Quand elle revint avec le café, Monsieur en profita pour quitter la cuisine et tourner entre nos pieds, sous la table. Ma téta se mit à hurler comme si un rat essayait de lui grimper dessus : – Aaah ! Enlevez ce chien ! Enlevez‑le, je vous dis ! – Calme-toi, Faten, lui dit gueddo. Cet animal ne te veut pas de mal. Monsieur éternuait et se tortillait dans tous les sens, on aurait dit une limace jetée sur une plaque électrique. – Va-t’en ! Va-t’en, sale bête ! – Joseph, veux‑tu bien enfermer le chien dans la cuisine ? demanda ma bonne-maman. Puisqu’il fait peur à la pauvre Faten. – Je ne comprends pas pourquoi vous avez cet animal avec vous, déplora téta. C’est quand même un problème. – Ce chien est très gentil, répondit bonne-maman. Et très intelligent aussi. Victor l’aime beaucoup. N’est‑ce pas, Victor ? 21

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– Oui, je l’aime bien. – Il ne t’a jamais fait de mal, si ? – Non, non, jamais. Téta leva les épaules. – Oui, enfin… Je ne sais pas… Monsieur était à nouveau confiné et mes grandsparents burent leur café. Dans l’après-midi, nous fîmes une promenade. Mon gueddo m’installa sur ses épaules. Il était tellement fort qu’entre ses mains j’avais l’impression d’être un petit pantin de bois, un Pinocchio tout maigre et sans poids. Surplombant son crâne dégarni, je me trouvais au sommet d’un arbre doué de mouvements. Mon bon-papa ne me prenait jamais sur ses épaules, il n’était pas taillé pour. Tandis que gueddo, lui, il aurait pu porter tout le monde d’un coup que ça ne lui aurait même pas fait plier le dos.

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"Loukoum mayonnaise" d'Olivier Ka - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu