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Extrait de "Les Singuliers" d'Anne Percin

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les singuliers Durant l’été 1888, Hugo Boch, jeune peintre d’origine belge, prend pension chez Marie Gloanec, à Pont-Aven. Ce village pittoresque du Finistère attire l’avant-garde qui, rejetant l’académisme ou même la mode impressionniste, cherche à peindre d’après nature. Le chef de la bande est un certain Gauguin, autodidacte à la grande gueule qui croit en son génie, ainsi que dans celui d’un autre peintre en marge, un Hollandais au nom de Vincent Van Gogh, réfugié dans le Sud. Hugo, lui, n’est plus si assuré de vouloir continuer à peindre, après avoir raté l’entrée aux Beaux-Arts. Ce qui l’intéresse vraiment, c’est la photographie, seulement elle n’est pas encore considérée comme un art, au mieux comme une aide technique pour les peintres… Bientôt ses parents, de riches industriels de la faïencerie Villeroy et Boch, lui coupent les vivres. Durant les deux années qui suivent, refusant de réintégrer les ateliers ou de participer à des salons, Hugo vit reclus sur les terres bretonnes, à la recherche de sa singularité, notamment en explorant son rapport énigmatique à la mort, au travers des portraits mortuaires de paysans qu’il réalise… Mêlant des figures historiques et des personnages fictifs comme ce Hugo Boch, Les Singuliers dessine la diversité des destins d’artistes, entre réussite académique, liberté créatrice et suicide, puisque le roman se ferme sur celui de Van Gogh, en 1890. Par une foule d’anecdotes, issues d’une recherche documentaire importante, Anne Percin capte l’esprit du temps, non seulement ce basculement créatif qu’inaugurèrent ces explorateurs solitaires que furent Gauguin et Van Gogh, mais aussi l’évolution des techniques et celle des mœurs. Écrit sous la forme épistolaire (principalement les échanges entre Hugo, sa cousine Hazel vivant à Paris et son ami Tobias, à Bruxelles), Les Singuliers est un roman bouillonnant, d’une très fine intelligence sur le processus de création, ainsi d’une grande maîtrise romanesque, dans ce mélange parfaitement réussi entre personnages fictifs et figures historiques.

20 août 2014 14 x 20,5 - 400 pages - 19 e ISBN : 978-2-8126-0678-6


extrait

les singuliers

Pont-Aven, dimanche 12 août 1888 Tobias, Premier jour ici. C’est à toi que j’écris. Tu vois, ce que je t’avais promis de faire, je l’ai fait. J’ai eu, pour une fois, un peu de courage et d’esprit d’aventure, tu seras content de moi peut-être ? J’ai quitté Paris et laissé ma cousine Hazel là-bas, elle se débrouille très bien sans moi. Certes, la famille Boch m’en voudra jusqu’à la fin des temps, mais je préfère sa rancune à la tienne et au remord de n’avoir jamais rien tenté dans ma vie. Je suis arrivé en Bretagne hier : par le train d’abord, de Paris à Quimperlé, puis en malle-poste. J’étais assez disposé à accomplir le reste du trajet à pied, en souvenir de nos pérégrinations dans les Flandres, mais une malle, un chevalet et un appareil photographique, ça vous plombe les semelles ! Finalement, j’ai fait comme tout le monde : pour rejoindre Pont-Aven, on s’entasse dans une voiture à cheval et on endure les cahots du chemin en causant de peinture avec


les autres… Comme les rêves qu’on a chéris nous semblent pauvres, quand ils traînent sur les routes et sont ceux de tout le monde ! La malle-poste nous a lâchés au centre du village, sur une place avec des hôtels. Le premier était trop cher pour moi, les autres complets. En prenant un verre dans un café, j’ai rencontré Laval, un peintre parisien : il m’a conseillé la pension Gloanec. Le déjeuner pour un franc, la pension complète pour soixante ! Il restait une chambre, je l’ai louée pour le mois : me voilà installé. De la mansarde où je suis logé, me parviennent en ce moment même des cris de mouettes qui me rappellent la mer du Nord et nos échappées dans le Westhoek, et j’en deviens bêtement nostalgique. Mais il suffit que je me penche par la fenêtre pour que tout change : j’aperçois l’Aven toute verte qui roule son eau à lessive, le pont où en ce moment même, sur le parapet, sont assis des peintres qui causent entre eux et dont j’entends les voix fortes, et puis à droite, la place avec ses tilleuls, les chaises et les tables de l’hôtel Julia où boivent les Anglais et les Américains. Les pipes fument dans l’air du soir, ça sent le tabac, la marée basse, l’huile de restaurant et l’essence de thérébentine. Je me sens incapable de prendre un crayon pour dessiner tout cela, je ne suis plus très sûr d’être venu pour apprendre à peindre. Peut-être apprendre à sentir, à voir, à vivre. Ce serait déjà beaucoup. J’espère que ta cure t’a fait du bien ? Je poste cette lettre à l’adresse de ta mère à Ostende, espérant que tu l’auras bientôt et qu’elle te trouvera en meilleure santé. N’oublie pas de m’écrire à la : Pension Gloanec, Pont-Aven, Finistère. France. Fidèlement ton ami, Hugo


Télégramme – Pont-Aven, poste centrale – jeudi 16 août 1888 – à : Paris, bureau de poste Courcelles-Ternes À mademoiselle Hazel Boch – Bien arrivé au pays des sauvages — Envoyez renfort moral le plus vite possible — Merci d’écrire à Hugo Boch, Pension Gloanec, Finistère. Amicalement, ton cousin.


Paris, 17 août 1888 Mon petit bonhomme, Ne crois pas que tu puisses t’en tirer comme ça. Miss K et moi, on ne t’a pas regardé partir, la larme à l’oeil, agitant des mouchoirs en gare du Montparnasse, pour se contenter d’un vulgaire télégramme, fût-il amusant. Je veux une photographie de toi en pied devant un paysage breton, et une longue lettre avec des dessins, sans quoi je ne réponds de rien. Bien à toi, Ta fulminante Hazel

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Extrait de "Les Singuliers" d'Anne Percin by Éditions du Rouergue - Issuu