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Extrait de "Les fugueurs de Glasgow" de Peter May

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les fugueurs de Glasgow

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Du même auteur Dans la collection Rouergue noir

Scène de crime virtuelle (2013) L’Île du serment (2014) Trilogie écossaise

L’Île des chasseurs d’oiseaux (2010, Prix Cezam Inter-CE 2010) L’Homme de Lewis (2011, Prix des lecteurs du Télégramme, 2012) Le Braconnier du lac perdu (2012, Prix Polar International du festival de Cognac) La Trilogie écossaise, édition intégrale (2014) Série chinoise

Meurtres à Pékin (2005, Babel, 2007) Le Quatrième Sacrifice (2006, Babel, 2008) Les Disparues de Shanghaï (2006, Babel, 2008) Cadavres chinois à Houston (2007, Babel, 2009) Jeux mortels à Pékin (2007, Babel, 2010) L’Éventreur de Pékin (2008, Babel, 2011) La Série chinoise, édition intégrale, volume I (2015)

Dans la collection Assassins sans visages

Le Mort aux quatre tombeaux (2013, Rouergue en poche, 2015) Terreur dans les vignes (2014) La Trace du sang (2015)

Livre illustré

L’Écosse de Peter May (2013)

© Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Rob Cartwright Titre original : Runaway © Peter May, 2015 © Éditions du Rouergue, 2015, pour la traduction française www.lerouergue.com

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Peter May

les fugueurs de Glasgow Traduit de l’anglais par Jean-René Dastugue

roman

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Pour Janis

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Le doigt se déplace, écrit et, ayant écrit, passe à autre chose : ni ta piété ni ton esprit tu ne tromperas pour une demi-ligne effacée, ni tes larmes n’en effaceront un seul mot. Les Rubáiyát d’Omar Khayyám

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Prologue

Londres Glacé, trempé de sueur, il émerge d’un rêve fait d’obscurité et de sang. Après toute une vie passée à être quelqu’un d’autre, dans un autre pays, il se demande qui il est à présent. Cet homme qui, il le sait, s’efface bien trop tôt. Une vie gâchée pour un amour perdu. Une vie qui semble avoir défilé en un clin d’œil. Les trois semaines passées depuis son retour sur ces rivages lui ont paru être les plus longues de sa vie. C’est étrange comme la douleur et la peur font s’étirer le temps au-delà de l’imaginable, tandis que la recherche du bonheur s’achève presque avant d’avoir débuté. Et d’un passé depuis longtemps oublié, perdu dans la poussière de craie et le lait chaud, resurgit un souvenir évoquant la relativité. Pose ta main sur un poêle brûlant pendant une minute et cela te paraîtra durer une heure. Tiens compagnie à une jolie fille pendant une heure, et l’instant filera en une minute. Il a fait le voyage en bateau. Une traversée en ferry depuis Calais. À l’image de ce jour lointain, quand il avait barré son embarcation dans la brume printanière, cap sur une côte étrangère. Il y avait eu cet instant, à la police des frontières. Son cœur s’était presque arrêté quand l’agent de l’immigration avait ouvert son passeport pour y jeter un coup d’œil blasé. Bien sûr, plus personne ne le recherchait.

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Pas après toutes ces années. Un vieillard, pâle, en sueur. On lui avait fait signe de passer sans lui prêter attention. C’est ce qu’il était à présent. Un étranger. Il fait sombre et chaud dans cette misérable petite chambre meublée, rideaux tirés pour arrêter les lumières de la ville et la rumeur constante de la circulation nocturne qui pénètre ses rêves. Le peu de clarté qui s’y glisse dessine des ombres légères dans la pièce et, pour la première fois, il réalise que quelque chose l’a réveillé. Une sorte de sixième sens l’avertit soudain qu’il y a quelqu’un dans la chambre. Il se redresse, effrayé. « Qui est là ? » Le silence retombe quelques instants. Puis, une voix s’élève dans l’obscurité. Les mots, comme des gants de boxe, heurtent doucement son crâne. « Du calme, mon vieil ami. Il est temps que nous parlions. » Paisibles et presque rassurants. Il comprend immédiatement de qui il s’agit. « Comment m’astu trouvé ? » Il entend le sourire de l’autre. Puis, de nouveau, la voix, condescendante, presque sur le ton de la réprimande. « Simon, Simon. Ça a été un jeu d’enfant de te suivre depuis le café. » Une respiration. « Comment diable es-tu parvenu à ne pas te faire repérer pendant tout ce temps ? – Qu’est-ce que tu veux ? Je ne me suis pas bien fait comprendre la dernière fois ? – On ne peut mieux. – Dans ce cas, de quoi s’agit-il ? » Une silhouette masculine se détache de l’obscurité et le surplombe soudainement. « De la mort, naturellement. » Simon entend, plus qu’il ne voit, le mouvement. Le bruissement du coton sur la soie. Et la sensation de la corde souple et froide qui enserre son cou. Elle se tend avec une rapidité et une férocité inattendues. Pas le temps de crier. Ses mains agrippent les poignets de son assaillant, mais il comprend qu’il n’est pas assez fort pour empêcher ce qui arrive. Malgré tout, il n’abandonne pas la lutte. Ce n’est pas pour finir comme ça qu’il est revenu. Ses forces le quittent rapidement et il sent un visage à quelques centimètres du sien. Le peu de lumière qui éclaire la pièce dessine des reflets sur ces yeux

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autrefois familiers. Cruels à présent, emplis de haine. Il sent l’haleine de l’autre sur son visage, comme le souffle de l’éternité. Enfin, la lumière et la vie disparaissent dans le néant, à jamais. Lentement, le tueur laisse retomber sur le lit la forme inanimée, rendue frêle par l’âge et que la mort alourdit soudain. Le clic de l’interrupteur paraît assourdissant, la lumière qui illumine le lit et le cadavre presque indécente. Des mains gantées de latex délient un rouleau de toile et l’étalent sur les draps encore tièdes. Un assortiment de cinq scalpels stériles scintille dans la lumière. L’homme relève la manche gauche de la chemise de nuit de Simon et choisit l’un des scalpels. Chaque mouvement est exécuté avec la tranquille assurance de quelqu’un qui sait qu’il a tout son temps. Soigneusement, d’un geste adroit et expérimenté, le tueur entaille la peau de l’avant-bras. Une infime quantité de sang tache le lit. Cela fait déjà longtemps que le cœur de Simon ne le fait plus circuler dans son corps qui refroidit rapidement.

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2015

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Glasgow

I Jack descendit du bus un peu avant la fin de Battlefield Road et regarda avec appréhension le ciel qui s’assombrissait. Il contempla la silhouette lugubre et menaçante de l’hôpital universitaire Victoria qui escaladait la colline surplombant le champ de bataille où Mary, reine des Écossais, avait été vaincue par Jacques VI, et il sentit son sang se glacer. Il savait qu’en vérité, il n’avait plus besoin de sa canne. L’essentiel de ses forces était revenu et le pronostic établi suite à son infarctus, mineur, du myocarde était favorable. Le régime qu’il suivait avait fait baisser son cholestérol de manière significative et, d’après les médecins, sa promenade quotidienne lui ferait plus de bien qu’une heure à la salle de sport. Toutefois, il avait pris l’habitude de compter sur elle, comme sur un ami de longue date. Il appréciait la sensation de la chouette en laiton lovée au creux de sa paume, rassurante et fiable. Immuable, contrairement à ce qui l’entourait.

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La vieille école de Queen’s Park avait disparu. Désaffectée, puis endommagée par un incendie, on avait fini par la démolir. Le Battlefield Rest, avec ses carreaux de céramique verts et crème et son clocheton à horloge qui servait autrefois de kiosque à journaux et de salle d’attente pour les tramways, abritait un restaurant italien. La bibliothèque en grès rouge de Langside était encore là, un dernier don d’Andrew Carnegie, mais l’hôpital lui-même, où Jack avait de nombreux souvenirs, à la fois formateurs et tragiques, serait bientôt fermé et ses services transférés au nouvel hôpital sud. C’est là qu’on lui avait enlevé les amygdales et les végétations lorsqu’il était enfant. Il se souvenait encore de l’odeur du caoutchouc quand on avait posé le masque sur son visage pour l’endormir dans la salle d’opération, et, pendant la nuit, du rai de lumière sous la porte de sa chambre à deux lits. Les ombres mystérieuses qui allaient et venaient dans le couloir de l’autre côté et que son imagination fertile transformait en démons. Cependant, quand il pénétra dans le hall miteux peint en vert et respira l’odeur déprimante de désinfectant typique des hôpitaux, le souvenir de la mort de sa mère balaya tous les autres. Ces sombres soirées d’hiver passées à son chevet, où il la trouvait tantôt angoissée, tantôt presque comateuse, ou, cette autre fois, gisant dans sa crasse. Et, enfin, la nuit où il avait découvert son lit vide. « Transférée dans un autre bâtiment », lui avait dit l’infirmière en chef. Il lui avait fallu pas mal de temps pour la retrouver. Et quand il y parvint, il eut l’impression de débarquer au milieu d’un décor planté là en vue d’un dénouement épouvantable. Un pavillon victorien caverneux, encombré de lits et de paravents, où quelques taches de lumière trouaient à peine l’obscurité. Elle avait agrippé sa main, effrayée par les plaintes et les cris soudains des patients invisibles, et avait chuchoté : « Ils m’ont amenée ici pour mourir. » Puis : « Je ne veux pas partir seule. » Il demeura avec elle aussi longtemps que possible. Mais l’heure de la fin des visites sonna et on lui demanda de s’en aller. Elle aurait voulu qu’il reste. Il se retourna une dernière fois et ne vit que de la peur dans ses yeux.

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Le matin suivant, un policier s’était présenté à son domicile. L’hôpital avait égaré son numéro – comme toujours, peu importe le nombre de fois où il le leur avait donné. Sa mère était morte pendant la nuit. Seule, comme elle le redoutait. Et cela fit naître chez Jack un sentiment de culpabilité lancinant qui, depuis lors, ne l’avait pas quitté. Bien qu’il ne l’eût pas croisé depuis des années, il avait entendu dire que Maurie était atteint d’un cancer. Et quand son rabbin avait appelé pour lui annoncer que Maurie voulait le voir, il avait appris que son vieil ami avait de surcroît subi une grave attaque cardiaque. Mais rien n’aurait pu le préparer à l’ombre d’homme, soutenu par quelques oreillers sur son lit d’hôpital, qu’il avait face à lui. Adolescent, Maurie souffrait déjà d’une tendance à l’embonpoint. Mais, grâce au train de vie qu’il avait mené après son accession au barreau de Glasgow – et à un cabinet d’avocat spécialisé dans l’immobilier qui lui avait rapporté une petite fortune – de rondouillard il était devenu obèse. À présent, sa peau distendue pendait de ses os, son visage autrefois charnu était cadavérique et son crâne, constellé de taches de vieillesse, presque entièrement dégarni suite à la chimio. Il semblait avoir vingt ans de plus que Jack qui en comptait déjà soixante-sept. Un homme d’une autre génération. Seuls ses yeux marron foncé brillaient encore avec une intensité qui contredisait son apparence physique. Des tuyaux étaient reliés à ses bras et à son visage, mais il n’y prêta pas attention et s’assit sur son lit, soudain animé par l’arrivée de Jack. Dès qu’il sourit, Jack retrouva le Maurie qu’il connaissait. Malicieux, complice, supérieur. La bête de scène parfaite, sûr de lui, égocentrique dès qu’il était face au public, parfaitement conscient qu’il avait une voix magnifique et que, quelle que soit la composition du groupe, tous les regards seraient braqués sur lui. Deux infirmières étaient assises au bout de son lit et regardaient Coronation Street sur son poste de télévision. « Allez, allez », les pressa-t-il. « Nous devons discuter de choses en privé. »

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Jack fut frappé de constater à quel point sa voix, autrefois si puissante, s’était affaiblie. « Ferme la porte », fit-il à Jack quand les infirmières furent sorties. « Je paie pour avoir cette satanée télé et elles la regardent plus que moi. » Il aimait bien jouer son rôle de juif, sans le prendre trop au sérieux. En tout cas, c’est ce que Jack avait toujours pensé. « Mes semblables », se plaisait-il à dire avec un pétillement dans les yeux. Mais près de quatre mille ans d’histoire ne peuvent se résumer à cela. Jack avait grandi dans un foyer protestant conservateur de la banlieue sud de Glasgow et ses premières visites à la maison de Maurie lui avaient paru étranges et exotiques. Gefilte fish et matza. Shul après l’école, la synagogue pendant le shabbat, et la Bar Mitsvah, ce rite de passage pour les garçons juifs. Les bougies brûlant sur la Menorah, deux à la fenêtre la veille du shabbat et neuf pour Hanoucca. Les mezouzahs fixées sur les montants des portes. Au début, Jack avait été choqué par les relations houleuses et sonores que Maurie entretenait avec ses parents. Ils paraissaient constamment en guerre les uns avec les autres. Toujours en train de crier. Mais il avait fini par comprendre que c’était leur manière de fonctionner. Maurie adressa une grimace amusée à Jack. « Tu n’as pas changé. – Menteur ! » Le sourire de Maurie s’effaça. Il baissa la voix et agrippa le poignet de Jack avec une force inattendue. « Il faut que nous y retournions. » Jack fronça les sourcils. « Que nous retournions où ? – À Londres. – Londres ? » Jack n’avait aucune idée de ce dont il voulait parler. « Comme quand nous étions jeunes. » Un long moment s’écoula avant que le trouble de Jack ne se dissipe et qu’il comprenne. « Bon sang, Maurie, cinquante ans ont passé depuis notre fugue à Londres. »

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En dépit de son état, Maurie resserra ses doigts osseux sur le poignet de Jack jusqu’à lui faire mal. Ses yeux étaient braqués dans les siens, son ton impératif. « Flet est mort. » De nouveau, Jack était perdu. Était-ce un effet secondaire du traitement de Maurie ? « Qui est Flet ? – Tu sais bien ! », insista Maurie. « Bien sûr que tu sais. Réfléchis, bon Dieu. Tu te rappelles Simon Flet. L’acteur. » Une vague froide et triste submergea Jack. Des souvenirs enfouis depuis si longtemps que leur exhumation inattendue l’effraya. Il reprit ses esprits après quelques secondes. « Mais Flet doit être mort depuis des années. » Maurie secoua la tête. « Non, non. Depuis trois semaines. » Il se pencha avec peine et sortit de sa table de nuit un exemplaire du Herald écossais plié en deux. Il le plaqua contre la poitrine de Jack. « Assassiné. Étranglé dans une chambre meublée miteuse de l’East End à Londres. » Semblant s’échapper de la tombe d’un cadavre enterré depuis longtemps, l’odeur soudaine et déplaisante des souvenirs obligea Jack à serrer les dents, comme s’il luttait de toutes ses forces pour ne pas respirer, par crainte d’en absorber les miasmes. Maurie se pencha vers Jack. Sa voix n’était plus qu’un murmure à peine audible. « Ce n’est pas Flet qui a tué ce jeune voyou. » Jack était complètement désemparé. « Mais si, c’était lui. – Non ! Je suis le seul à avoir vu ce qui s’est passé. Je suis donc le seul à savoir. – Mais… mais, Maurie, si c’est vrai, pourquoi n’as-tu jamais rien dit ? – Ça n’en valait pas la peine. C’était un secret que j’avais l’intention d’emporter dans ma tombe. » Il pointa son doigt vers le journal. « Mais ça, ça change tout. Je sais qui a commis ce meurtre en 1965. Et je suis certain de savoir qui a tué ce pauvre Simon Flet. » Il prit une profonde inspiration dont les tremblements résonnèrent au fond de sa gorge, comme si un papillon y était coincé. « Il faut que je retourne là-bas, Jack. Je n’ai pas le choix. » Pendant un instant, son regard dériva, perdu dans un passé douloureux. Puis, il reposa ses yeux tristes sur Jack. « Il ne me reste pas beaucoup de temps… et tu vas m’aider. »

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