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"J'ai envie qu'on m'aime" de Magali Wiener - extrait

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doado doado

j’ai envie qu’on m’aime

j’ai envie qu’on m’aime

« Personne ne sait ce que c’est l’amour, et on s’en fout, l’important, c’est ce qu’on vit, ce qu’on ressent, ce qui vibre en nous. » Voici dix adolescents qui ont tous envie d’être aimés, d’être regardés : Océane, Chiara, Camélia, Sacha, Wilfried, Basile, Juliette, Anna-Rose, Jules, Valentine.

j’ai envie qu’on m’aime Magali Wiéner

do ado Magali Wiéner

Dix histoires drôles ou dramatiques, dix moments de vie avec des rencontres, des conflits, de l’envie, des secrets, et de l’amour, bien sûr.

Magali Wiéner

13 €

ISBN : 978 2 8126 1680 8

X-18

www.lerouergue.com

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Du même auteur au Rouergue À quoi tu ressembles ? – 2017, roman doado

Photographie de couverture : © Olivier Culmann/Tendance Floue Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com

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Magali Wiéner

j’ai envie qu’on m’aime

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Pour Olivier, Pour mes enfants, À toutes nos histoires partagées

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« They want to be loved,

they have to be loved, the whole world, everybody wants to be loved » Gena Rowlands, dans Opening night, film de John Cassavetes

« All you need is love All you need is love All you need is love Love, love is all you need » The Beatles, « All you need is love », The Blue Album

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SOMMAIRE

Océane Le goût des finitions, 9

Basile Un petit quelque chose, 96

Chiara À coups de poing, 30

Juliette C’est le bouquet !, 116

Camélia L’été des araignées, 46

Anna-Rose Ne pas rater le coche, 140

Sacha Les pieds dans le plat, 71

Jules Regarde ce que je vois, 162

Wilfried J’aurais pas dû, 87

Valentine J’ai envie qu’on m’aime, 178

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Océane le goût des finitions

Je n’ai pas retenu leurs noms, pourtant ils se sont présentés tout de suite en me faisant asseoir en face d’eux, pour nouer un lien rassurant. Que je n’aie pas l’impression de me confier à des inconnus. Ça ne change rien, je ne sais pas par où commencer cette histoire. Je suis en face de deux flics qui veulent savoir ce qui s’est passé hier soir. Mais moi, pour raconter faut que je remonte bien avant hier, parce que c’est un enchaînement. Ils disent qu’ils ont tout leur temps, que l’essentiel c’est que je leur donne les éléments qui leur permettront d’avoir une piste valable. C’est Marilou qui sait les raconter les histoires, pas moi. Et, ses histoires, je les écoute toujours jusqu’à la fin, elles m’habitent, parfois j’ai même l’impression qu’elles font partie de moi, comme si je les avais un peu vécues. Du coup, quand je raconte quelque chose, j’arrive pas à aller vite, y a trop de détails qui comptent. 9

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Les flics sont d’accord, les détails, c’est jamais du détail. L’important, c’est que je me lance, on verra après. On verra quoi ? J’en sais rien, ils ne le précisent pas. Dans quoi je me suis encore fourrée ? Je m’appelle Océane Estève. Je vis chez mes parents, avec mes grandes sœurs, Marguerite et Aline, mais je suis plus proche de ma cousine, Marilou. On a le même âge et on habite sur le même palier au troisième étage. Nos mères ont décidé de s’installer comme ça quand on avait deux ans. Elles voulaient se simplifier la vie et pouvoir facilement se confier mutuellement les enfants. Nous, ça nous plaît. Les portes restent ouvertes et on passe d’un appartement à l’autre hyper facilement, en fonction de ce qu’on a envie de faire. Marilou et moi, on a des passions très différentes qui pourraient nous éloigner mais qui au final nous rapprochent. On se complète. J’ai toujours aimé m’occuper du corps. Vers cinq ans, je prenais mes poupées comme cobayes, je les maquillais avec des feutres, je leur faisais prendre des bains à remous et même des massages avec des crèmes que je piquais dans les tiroirs de ma mère. Vers dixonze ans, j’ai voulu m’entraîner pour de vrai, mes sœurs ont accepté que je les coiffe et que je leur fasse des soins du visage. Et maintenant, mon alliée beauté, c’est Marilou. Après discussion avec nos parents, on 10

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a transformé sa chambre en cabine d’esthétique. Au programme de nos week-ends : maquillage, massage, manucure ou épilation. Et on dort toutes les deux dans ma chambre, dans des lits superposés. Marilou, elle, sa passion, c’est la lecture. Elle lit en permanence, ça agace un peu les adultes qui trouvent qu’elle pourrait être plus sociable, moins enfermée dans son univers de papier et de mots. Moi, ça ne me dérange pas du tout, d’abord parce qu’il me faut du calme pour bien appliquer le vernis sans déborder mais aussi parce qu’elle partage ses découvertes avec moi. Quand je lui fais un soin du corps, elle me lit des passages à voix haute et ça installe une ambiance très particulière que j’aime. Elle lit essentiellement des polars glaçants qui la tiennent en haleine une bonne partie de la nuit. Son auteur préféré, un Danois, Hans Blansky. Elle me raconte les intrigues, dresse devant moi la galerie des personnages et fait vivre quelques dialogues. Je lui dois mon imagination, c’est évident. Je ne peux pas m’en empêcher quand je vois quelqu’un dans la rue, le tram, le bus, une salle d’attente, je lui invente une vie et ça peut m’emporter loin, un peu sur la trame de ce que j’ai entendu la veille. Faut dire aussi que les histoires de Marilou sont complexes, violentes et parfois très tortueuses. Quand elle sent que je sature de crimes, de poursuites, d’enquêtes qui stagnent, elle m’offre plus de douceur et me lit pendant quelques semaines des romances qu’elle emprunte à sa mère. Notre auteure 11

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préférée : Olivia Wellington. Je me souviens d’une fois, je l’avais maquillée, et pour admirer le résultat, avant la photo qu’on poste sur Instagram, elle s’était regardée dans le miroir et elle avait récité une phrase de cette écrivaine, qu’elle adore : « Leurs yeux se croisent, elle l’aimante, à cet instant, il sait qu’il n’aura pas la force de lui résister. » Et la phrase est restée en moi des jours et des jours, je guettais les yeux des garçons que je croisais. Comme on est très différentes, après la troisième, on n’a pas pu rester ensemble. Elle est partie en seconde générale au lycée Paul-Valéry, elle veut continuer dans la littérature et moi, sans surprise pour personne, j’ai pris bac pro esthétique cosmétique parfumerie, au lycée Michel-Ange. J’ai pas hésité quand on m’a proposé l’alternance. Je préfère progresser avec de vraies clientes que d’écouter la théorie dans une salle de classe. Fallait juste que je me trouve un patron. J’étais hyper déterminée, j’ai listé les salons d’esthétique. Au cinquième, j’ai été prise, pas loin de la gare. Une chaîne, Elle & Lui (Belle comme Lui, Beau comme Elle). Épilations, soins du visage, ongles, massages bien-être et minceur. Le premier jour d’essai, j’ai eu droit à la présentation de l’équipe : Lydie, Adriana et Constance, la manager du salon. Sûre d’elle, commandeuse et fière de l’être. Elle m’a expliqué rapidement ce 12

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qu’elle attendait de moi. J’étais là pour apprendre, c’était OK, mais surtout je devais répondre aux exigences des clientes et prendre en compte la spécificité de chacune. Elle me parlait en s’activant, elle correspondait aux filles énergiques que met en scène Olivia Wellington. Un visage mince, des yeux perçants et une silhouette d’amazone. Je fixais ses lèvres et je voyais les baisers qu’elle aurait pu donner à son amant. La scène surgissait en moi, presque réelle, tous les deux, collés l’un à l’autre, contre le mur de l’entrée dans un appartement blanc et neuf. Après cette parenthèse imaginaire, j’ai repris le fil de ce qu’elle me détaillait. Surtout ne jamais négliger l’hygiène, commandement numéro trois. Me laver les mains entre chaque cliente et compter jusqu’à trente sous l’eau, nettoyer mes spatules, passer un coup sur la tablette et penser à tirer le rouleau de papier blanc après avoir jeté le morceau usager. Je ponctuais ses fins de phrases par des formules rassurantes, « Oui d’accord », « J’ai compris », « Y a pas de problème, je l’ai déjà fait », et surtout je n’oubliais pas de sourire. Elle m’a fait visiter le salon. Quatre cabines pour nous quatre. Elle a ouvert les portes, avec un clin d’œil : « Ça va te plaire, vu ton prénom ! Tu vas te sentir dans ton élément ici. » Elle n’avait pas tort, chaque cabine porte le nom d’une plage idyllique : Bora-Bora, Champagne Beach, Whitehaven, Venice Beach. C’est inscrit à hauteur d’yeux sur une planchette 13

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de bois brut. À l’intérieur de la cabine, des photos immenses d’eau turquoise, de sable blanc à perte de vue, de cocotiers et jamais personne à l’horizon, comme si c’était des zones désertes, jamais foulées. Et les filles ont ajouté des éléments réalistes. Une étoile de mer sur un vieux filet de pêche. Des coquillages, des oursins et des galets dans un énorme pot en verre. Tout est pensé pour donner l’impression à la cliente qu’elle est seule au monde, dans un espace calme et protégé pour se ressourcer. Sans oublier la musique zen, un peu planante, qui maquille les bruits de la rue. Ou même de la vie. Une parenthèse au paradis pour estomper l’enfer du monde ambiant. Le soir de cette première journée test, Constance m’a fait entrer dans le local où il y a le stock et ce qui concerne la comptabilité. Je me suis assise en face d’elle, raide, comme si je jouais ma vie. Elle s’est raclé la gorge. « C’est bon, Océane, je te prends. » Pendant qu’elle signait le contrat, elle me parlait sans me regarder : « T’as plein de trucs à perfectionner, t’as l’air motivée, c’est ce qui compte. » C’est même le commandement numéro dix : motivation et goût du métier, sinon rien ne marche. Ça m’a fait plaisir, j’aurais bien aimé que mes parents l’entendent, parce qu’ils ont plutôt été habitués aux avis mitigés des profs qui me trouvent rêveuse, superficielle et pas forcément très impliquée. Faut dire que ce qu’ils nous racontent ne m’a jamais vraiment passionnée, en tous les cas 14

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beaucoup moins que les livres de Marilou. Un jour, j’en ai parlé à notre prof de français, j’ai demandé si on pouvait lire un roman d’Olivia Wellington, il a levé les yeux au ciel, et puis quoi encore ? Il a prétendu que c’était des histoires lisses, qui n’offraient pas de résistance, qu’il voulait nous transmettre un autre regard sur le monde. Effectivement, dans l’année, on a lu un roman de pirates, une pièce de Molière et un roman sur comment survivre sur une île déserte. C’était pas mal, y avait des passages même super mais c’était très en dessous du rêve qu’offrait Olivia Wellington, et tant pis si notre prof n’a pas voulu l’admettre, pour aimer le monde, il faut aussi le rêver et pas seulement le fantasmer sur une île déserte où il y a un seul ami possible. Heureusement je n’ai besoin de sa permission ni pour lire, ni pour rêver, ni pour aimer. C’est ma mère qui me comprend le mieux sur ce point. Elle est d’accord avec moi que c’est dur d’être motivé si tu t’emmerdes, si tu comprends rien, si tu vois pas ce que ça t’apporte. La persévérance et l’investissement personnel, c’est avant tout une question de passion. J’ai souri à Constance, oui, j’étais motivée, j’étais même à fond. Elle m’a raccompagnée à la porte : « À demain, Océane. Et t’es pas en retard, rêve pas trop en route. » Être ponctuelle, tenir la montre, c’est son commandement numéro un. Le soir, j’ai fêté ça et j’ai promis à Marilou que je l’inviterais au salon, que ce serait l’espace idéal pour 15

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devenir des héroïnes. Fallait attendre l’occasion. Je me suis endormie avant elle, dans les mots d’une jeune auteure qu’elle venait de découvrir, Sophie Bardéra. « Ce soir-là, ils dansèrent toute la nuit. Lui dans son smoking noir, elle dans sa robe longue dont le tissu fluide mettait en valeur ses hanches épanouies. À l’aube, les derniers invités quittaient lentement la salle de réception, alors il lui proposa de s’allonger dans l’herbe attendrie par la rosée, sous la tonnelle. Elle accepta et se lova naturellement contre lui. Le soleil pâle de l’aurore ricochait sur l’étang. Il prit sa main, l’embrassa. Elle ne pensa plus à rien… » En janvier, j’étais rodée. J’étais moins crevée le soir, je faisais le ménage avec plus d’efficacité, je maîtrisais le programme phare de l’institut : tonifier, regalber, effacer les rondeurs indésirables avec un gel et une huile à base de pamplemousse et de noyaux d’abricot. Je gérais convenablement la cabine et l’accueil des clientes. Le boulot rentrait. Constance ne me surveillait plus. Elle avait de bons retours, on me trouvait rapide, agréable, fraîche. Ce dernier compliment l’a inspirée, elle a voulu faire de l’humour : « Ce serait le comble que tu sentes la marée. » À force, je me suis habituée à ses blagues douteuses. C’est à ce moment-là qu’elle nous a annoncé qu’elle partait dix jours en vacances, qu’elle comptait sur nous pour faire tourner le salon. La semaine suivante, elle nous a confié la liste des produits à commander, des points à vérifier chaque 16

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soir et elle a marqué en gros : « Les filles, n’oubliez pas les finitions, c’est la différence ! » avec une guirlande de smileys. Commandement numéro sept : ne jamais négliger la finition même à la bourre. La montre n’existe pas pour la cliente qui paie pour un travail parfait, c’est ce qu’elle retiendra et cela effacera le retard si jamais il y en a. Constance a été une excellente coach sur ce point, elle m’a enseigné les derniers gestes, l’art de la touche finale, le détail quasi invisible qui met de la joie ou fait se sentir belle. Mieux, neuve. Avant de laisser la cliente se rhabiller, je la masse à l’huile parfumée et je dénoue discrètement les tensions musculaires. Sur les premières clientes, j’étais incapable de le faire, je mesure combien j’ai progressé. Et franchement, j’aurais de quoi être fière parce qu’on m’a tellement bourré le crâne que je ne finissais jamais rien, que ça posait problème de ne pas aller au bout. Surtout avec mes grands-parents que ça exaspérait. Il fallait manger jusqu’au dernier petit pois, boire l’intégralité du bol de chocolat le matin, terminer la partie de Monopoly qui s’éternise. Comme j’avais tendance à ne pas suivre leurs conseils, ils me servaient leur morale à deux balles : « Qu’est-ce qui se passera si tu ne finis jamais rien ? Et si tout le monde fait comme toi, tu y as pensé ? » Leurs arguments ne me touchent pas. Qui ça dérange que ce ne soit pas fini, si c’est nul ? L’écharpe commencée avec des restes de pelotes rouges et vertes est affreuse, elle ne sera pas plus belle finie. Qui pourrait me soutenir 17

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un truc aussi foireux ? Donc vaut mieux passer à autre chose sinon ça se transforme en obstination stérile. Il paraît que ça s’appelle le zapping, moi, j’ai rien contre. L’abeille passe de fleur en fleur, est-ce que le miel est moins bon ? Marilou, quand elle n’aime pas un livre, elle l’abandonne en cours de route, y a pas non plus mort d’homme. Donc Constance est partie en Guadeloupe. Je n’aurais pas pensé que de ne plus être surveillées nous changerait autant. On a réinventé le salon. On a changé la playlist et on a inondé le salon de morceaux qui assurent vraiment. On a viré le commandement numéro quatre : être impeccables. Pantalon noir et chaussures noires. Cheveux coiffés et tirés – pas une mèche qui dépasse –, ongles limés et vernis, maquillage discret pour donner l’illusion d’une peau parfaite et un parfum léger – une eau florale par exemple – qui n’étourdisse pas la cliente mais qui couvre les odeurs du corps et des produits. On s’est habillées selon nos goûts. J’ai abandonné mes tennis noires pour mes ballerines dorées, beaucoup plus tendance. Adriana a détaché ses cheveux un jour sur deux. Tout était plus fluide, plus cool. J’avais l’impression de bosser avec des copines. On se payait des fous rires en imitant Mme Pétigny, qui peut passer son soin au téléphone à s’engueuler avec son mec, ou son amant, ou sa mère, ou les trois. L’ambiance n’avait rien à voir, l’institut était métamorphosé. 18

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Adriana et Lydie m’ont considérée comme l’une des leurs, plus l’apprentie de service à qui on refile les tâches ingrates… Elles me confiaient de vraies responsabilités. Réceptionner la marchandise, fermer le magasin, faire la caisse. J’étais sûre qu’elles en parleraient à Constance, que ça serait noté dans mon rapport que j’étais capable de gérer un magasin. Quand elles ont vu qu’il n’y avait aucun problème, au bout du troisième jour, elles sont parties avant la fermeture. Ça ne me dérangeait pas, j’y ai vu mon intérêt, j’ai pris mon pied. Le soir, je rangeais les produits, les alignais sur les étagères en verre, vérifiais chaque cabine, que ce soit nickel du sol au plafond. Un vrai tour du propriétaire. Je parfumais l’espace pour le lendemain. Constance est très calée sur la question. Elle soutient qu’une odeur agréable invite la cliente à rester plus longtemps, à acheter plus et surtout à revenir. C’est ce qu’on appelle le marketing olfactif, il paraît qu’on retient mieux les odeurs que le reste, que ça nous touche particulièrement. Si ça sent la frite, les chiottes ou l’ammoniac, on oublie, le salon reste vide. Quand tout était parfaitement en ordre, j’appelais Marilou pour qu’elle me rejoigne. On s’est fait plusieurs soirées au salon. Et on imaginait que j’étais la patronne, c’était ma boutique, un business à mon nom, Océane Beauty. Un nouveau concept dans le monde de l’esthétique, avec une ligne de produits innovants, une chaîne sur YouTube animée par des blogueuses professionnelles. La dernière fois, c’était 19

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mercredi soir, avant-hier, je lui ai fait un massage relaxant et drainant aux huiles de lavande et de basilic, pendant ce temps-là, elle me lisait le dernier Hans Blansky, Par une nuit trop froide : « Peter la regarda. Il la trouva encore belle. Il eut soudainement envie de lui faire l’amour, de la caresser, d’embrasser chaque parcelle parfumée de son corps mais il savait que ce n’était pas possible. Il devait partir, ne surtout pas rester dans les parages. Ils le trouveraient, ils l’arrêteraient, ils le jetteraient en prison sans prendre le temps de l’écouter. Il n’y était pour rien, si elle était morte. C’était elle. Elle qui était responsable de tout. Depuis le début mais ça personne ne voulait le reconnaître. » Elle allait finir par me foutre la trouille, j’aurais préféré Olivia Wellington, plus en accord avec l’ambiance du salon, être belle pour plaire et être aimée. Je lui ai demandé de lâcher son livre et je lui ai proposé une épilation, on avait encore bien quarante minutes devant nous sans problème avant l’heure de fermeture. Elle m’a regardée droit dans les yeux, frondeuse : – Et si je te demande un maillot intégral ? – J’en fais souvent, ça ne me gêne pas mais je vois pas trop l’intérêt. – Dans les bouquins d’Olivia Wellington, les hommes trouvent ça plus propre, plus lisse, plus doux et ils sentent mieux. Je lui ai répondu du tac au tac : – C’est pas pour un mec que tu t’épiles, c’est pour toi. Moi, je me soumettrai pas à mon mec. Ça me 20

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révolte. Eh ! c’est notre corps, t’entends ? Notre corps, c’est pas un objet, on n’est pas des poupées, on s’épile, si on en a envie, mais si on aime la toison, on la garde. Marilou s’est rebiffée, on s’amuse souvent à singer de fausses disputes d’opinion. – Donc si c’est moi qui décide d’avoir un sexe chauve, t’as rien à dire. C’est ma liberté. J’étais pas vraiment d’accord mais je ne trouvais pas d’arguments. Avec les copines du lycée, quand on avait évoqué le sujet, Emma avait raconté qu’à la Libération, les femmes qui avaient couché avec des Allemands, on leur avait tondu le crâne et la chatte aussi… C’étaient les hommes qui prenaient le pouvoir sur le corps des femmes, qui les punissaient, qui les forçaient à écarter les jambes pour faire glisser le rasoir sur les parties intimes, c’était immonde, ça m’avait donné envie de vomir, Emma ne comprenait pas qu’on puisse vouloir ça, moi non plus… La discussion était restée en suspens et Clarisse avait ajouté, en haussant les épaules, que maintenant ça n’avait rien à voir avec la guerre, c’était la mode, c’était comme ça, y avait pas besoin de chercher des explications historiques, les poils c’est moche et c’est tout. « Surtout quand t’es devant une caméra, avait rétorqué Isa, parce que faut pas se mentir c’est quand même le porno qui dicte ce qu’on doit faire avec notre corps. » J’avais quitté la discussion, je déteste les films pornos, ça fait partie de la liste des trucs qui me font fuir, dont je ne comprends pas l’intérêt. 21

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"J'ai envie qu'on m'aime" de Magali Wiener - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu