colère d’amour
Du même auteur au Rouergue jeunesse Au galop sur les vagues – 2010, roman dacodac. La première fois on pardonne – 2010, roman doado. Je préfère qu’ils me croient mort – 2011, roman doado. Les chiens de la presqu’île – 2012, roman dacodac. Mon cœur dans les rapides – 2012, roman dacodac. L’aventure au bout du chemin – 2013, roman dacodac. Les sauvageons – 2013, roman doado. Après la peine – 2014, roman doado. La chanson pour Sonny – 2015, roman doado. Les regards des autres – 2016, roman doado. La maraude – 2016, roman doado. Uppercut – 2017, roman doado.
En littérature générale Absentes – 1999, La brune. Avec tes mains – 2009, La brune, Babel n°1129, 2011. Une étoile aux cheveux noirs – 2011, La brune, Babel n°1197, 2013. À l’ombre du jasmin – 2012, La brune, Babel n°1282, 2014. Juste écouter le vent – 2015, La brune.
Photographie de couverture : © Michael Wildsmith/Millennium Images, UK Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com
Ahmed Kalouaz
colère d’amour
la péniche
Tu habites, avec ton père et ton frère Olivier, une péniche amarrée sur le Rhône. Ceux qui viennent vous voir disent que vous êtes en voyage, un peu en vacances tous les jours. Des hublots de ta chambre, tu aperçois le mont Ventoux. Vous y alliez, avant, aux dimanches de neige. Avant, c’était en famille, jusqu’au jour où ta mère t’a dit, vaguement gênée : – Chloé, je vais partir, j’ai besoin de changer d’air. – Et ça veut dire quoi ? – Avec ton père, ce n’est pas facile. – Tu veux dire que tu l’aimes plus ? Elle n’a rien répondu, et toi, depuis ce jour, tu es devenue comme muette devant elle. Tu aurais pu lui balancer que ce n’était pas tes affaires, débrouillezvous, faites de nous des paquets, moitié-moitié à partager le vendredi ou le dimanche. Une fois ici, une autre là, en attendant que ça se passe. Mais tu n’as pas voulu te couper en deux. Pour toi, ton père c’est une étoile, tu n’as pas envie qu’on lui fasse du mal. Tu as laissé les choses se défaire et regardé le désordre s’installer, 7
ta mère s’en aller, quand elle a trouvé un appartement dans ses moyens. Pour vous partager, Olivier et toi, c’était simple, facile. À elle les semaines impaires, à lui les semaines paires. Sauf qu’au moment de ficeler le premier baluchon, tu as dit : – Non, ma vie est sur la péniche, avec mon père. On t’a répondu que c’était complexe et que les décisions des juges ne se discutaient pas. Mais toi, tu es du genre à contredire, lutter pied à pied, couper les cheveux en quatre, espérer le soleil même quand le brouillard pose ses cernes sur le fleuve. Tu n’as pas fait ton sac, laissant les bibelots et les livres sur les étagères comme si rien n’avait changé. Au fil des semaines, il y a eu des jours médiocres, celui-là en était un. – Maintenant, maman, tout sera différent entre nous. À jamais. Lorsque tu as prononcé ces mots, ta mère t’a dit que « jamais, ça n’existe pas ». Et quand tu lui as demandé d’où elle sortait ça, elle a répondu que c’était les paroles d’une chanson. Pour le coup, c’est un peu comme si vous vous étiez quittées en musique. La première fois où tu n’as pas voulu aller chez elle, devant ta détermination, ta mère a appelé la police. C’était un de ces fameux vendredis prévus pour le retour. Elle les a envoyés autant pour te récupérer que pour créer des problèmes à ton père. C’était à la fin du mois d’octobre, il faisait sombre et le gyrophare de la voiture de police envoyait des tourbillons sur l’eau du 8
fleuve. Pendant leurs palabres, tu étais allongée sur le lit de ta cabine, indifférente à ce qui se disait sur la berge. Quand on est venu te parler, tu as tenu tête à tous les arguments que les uns et les autres ont avancés. Jusqu’à ce qu’un policier dise à ta mère qu’il ne pouvait tout de même pas te passer les menottes, que c’était pas leur boulot. Tu avais de la peine pour elle, qui continuait à pester en maudissant celui qu’elle aimait encore peut-être. C’est ce que tu pensais en tout cas ce soir-là, sans doute parce que ça t’arrangeait. Ni lui ni elle n’y étaient pour quelque chose, tu voulais simplement avoir prise sur ta vie, choisir de ne pas être un sac que l’on dépose ici et là. Tu avais, au fil des semaines, abandonné cette idée qu’ils pourraient encore se tenir la main, que lui la prendrait encore par la taille, comme on le voit sur une photo en bord de mer. Ton cœur est au bord aussi de quelque chose, mais tu ne sais pas quoi. Au bord du vide, au bout des lèvres, parce que les mots que tu voudrais dire ne viennent pas. Ta mère t’a trahie, c’est ce que tu penses, cette colère d’amour t’a envahie pour ne plus te quitter. À dix-sept ans, tu ne sais pas grand-chose de ces états-là, ces mots trop compliqués à déchiffrer, mais qui font mal. Quand tu essayes d’avoir les idées claires, le vent te fouette le visage, comme en ces jours d’hiver, lorsque le froid s’est installé pour de bon. Mais avant, tu avais aimé les matinées lentes au fil de l’eau. Les feuilles des platanes changeant de couleur à partir d’octobre, les cris des oiseaux sur la rive. Tu 9
avais pensé être toujours bercée par ces clapots, ces vagues provoquées par le passage des larges péniches. Tranquille, tu regardais aussi, le samedi, filer les avirons sur le fleuve gris, admirant surtout le groupe de garçons, impeccables et fluides dans leur embarcation à huit. Un effort violent, et pourtant tout en grâce. Ton regard s’attardait sur celui qui ouvrait la vague, dos à l’étrave. À chaque fois que l’embarcation passait, en silence, tu vivais un moment heureux. Il n’a jamais tourné la tête vers toi bien sûr, et tu n’as jamais osé non plus aller jusqu’au ponton proche, pour tenter de l’approcher. C’était ton secret du samedi, pendant qu’ils s’en fabriquaient d’autres, dans la chambre voisine. Des voix qui s’élèvent, des cris, et puis de longs silences. Ta mère se prépare à filer sur l’onde à sa manière. Ce sont des images furtives, diluées, qui n’étaient pas destinées à s’accrocher. Un peu comme des rêves à l’envers que l’on oublie, des mots qui s’envolent sous un coup de peigne. – Je me trouve affreuse en ce moment. – Mais non, maman, tu es belle. – Tu dis ça pour me faire plaisir, Chloé. – Non. Regarde comme tes cheveux sont beaux. Les passages au miroir cachaient peut-être déjà des choses obscures, que tu n’imaginais même pas. Ton père non plus sans doute, ou alors il ravalait, donnait le change, passant au bout du compte plus de temps dans son atelier que sur la péniche. Il était toujours 10
occupé par une commande, un projet, des blocs de pierre à réceptionner, ou à aller voir sur place en forêt, presque au cœur de la montagne. Par négligence au début, il s’était laissé pousser la barbe, devenue longue au fil des mois. Olivier, parce qu’il avait vu les images d’un film, s’est mis à l’appeler Rodin. Et ça les faisait rire tous les deux. Ton père travaille la pierre qui lui gerce les mains, et il a le cœur doux, c’est ce que tu penses. Le tien est plein de révolte depuis le départ de ta mère. Il cogne aussi fort que des poings, ne se contrôle plus. Ni la colère qui te vient à présent, lorsque quelqu’un te touche le bras, ou te parle sur un ton qui ne te convient pas. Tu restes persuadée que les cheveux de ta mère étaient beaux, et que tout devait rester figé comme sur une photo. Ne touchez à rien, c’est ma vie. Tu penses qu’elle a touché fort, et ça fait mal. Tu ne sais pas qui, aujourd’hui, marche devant l’autre sans se retourner. Elle s’accroche, veut te retenir, te faire comprendre des choses qui ne sont pas de ton âge, tu penses. Un soir tu as décidé de ne plus te retourner, et cela commence à faire longtemps déjà. On te dit que des gens qui se séparent, il y en a plein les rues, que beaucoup de tes camarades de classe se trouvent dans cette situation. Tu t’en moques. Personne ne peut comprendre. Même ta grand-mère, lorsqu’elle te supplie de renouer le fil, et qu’elle te répète que tu ne pourras pas vivre sans cette autre moitié de toi. Ils peuvent parler, tu dis que tu as tiré les rideaux. 11
Quand Olivier s’en va chez sa mère, le vendredi, tu l’embrasses et tu te sépares de lui d’une autre façon. Le partage est impossible.
on m’a vu
Elle a quitté la gare de Valence avec cette chanson en tête, en fait, un bout de phrase qu’elle se répète : « On m’a vu dans le Vercors… » Elle ne vit que par les chansons. Si elle pouvait, elle ne répondrait qu’avec des refrains, des couplets. Une manière peut-être de fuir la réalité, de se tromper soi-même. Comme ce projet d’aller marcher en montagne. C’est pour ça qu’elle se retrouve parmi d’autres, dans un minibus qui transporte le groupe de randonneurs dont elle fait partie. Sept personnes avec qui elle va arpenter les sentiers des Hauts Plateaux. Juste à l’évocation de ces deux mots, elle avait eu l’impression de partir pour les Andes, ce genre de lieux où l’air devient irrespirable. Irrespirable, ce serait plutôt la vie avec sa fille. Les gyrophares du soir d’octobre tournent encore dans sa tête, après cette idée d’appeler la police pour récupérer Chloé. Quelques jours auparavant, au téléphone, sa fille lui avait pourtant dit je t’aime. À quoi elle avait répondu, ne sachant pas quoi dire : – Si tu m’aimais, tu me pardonnerais un peu. 13
– Un peu quoi ? – Ce que tu appelles mes erreurs. S’il avait fallu les énumérer, ni l’une ni l’autre n’auraient su. Pour y voir clair elle a décidé d’aller marcher, même si elle n’aime pas trop la promiscuité, et craint de passer des nuits dans un refuge avec des gens qu’elle ne connaît pas. Elle a choisi ce groupe parce que le guide en était une femme, et que naïvement elle pensait que la randonnée serait plus douce, moins violente qu’avec un homme. Elle a foncé tête baissée pour s’offrir ces quelques nuits à la belle étoile qui se présentaient, elle qui a perdu la sienne. Dix mois de séparation, ça commence à faire long. Au début, elle n’y a pas cru, pensant que Chloé finirait par céder ou que, tout bêtement, l’une manquerait à l’autre. Mais sa fille a coupé court à chaque tentative, elle n’a de ses nouvelles que par le petit qui, lui, revient un vendredi sur deux avec son sac de linge, son insouciance apparente. Il ne parle pas de sa sœur, ne veut pas aller plus loin dans la conversation, lorsqu’on l’évoque. De sa vie sur la péniche, il délivre quelques banalités, un peu de ses journées au collège. Olivier est parti avec sa sœur pour un bout de vacances dans la Sarthe, chez sa grand-mère qui n’a pas la langue trop dure contre sa fille, même si elle a admis cette séparation du bout des lèvres. Les temps ont changé, les gens se marient, se quittent, même dans sa campagne. Mais elle n’imagine pas les choses de cette manière. Pour la vie, ça veut tout dire. 14
Dans son sac à dos, elle a glissé deux photos de ses enfants, de quoi écrire aussi, si le temps le permet. Elle s’est préparée à cette randonnée en marchant beaucoup le dimanche, s’imposant des chemins caillouteux, des après-midis sous le soleil, autour des dentelles de Montmirail, ou dans la Montagnette. Pendant ces heures, elle pouvait chanter à sa guise, se donner de l’allant. C’est pendant ces sorties que la chanson sur le Vercors lui est venue. Depuis, elle tourne en boucle sur ses lèvres. « La nuit je prends des trains… » Elle aimerait aussi traverser des plaines, assise derrière la vitre d’un wagon, laisser défiler les paysages en se saoulant des couleurs des forêts, du jaune des champs de colza, de tournesol. Un voyage où il n’y aurait pas de gares pour interrompre le rythme, histoire de rebâtir des rêves de jeunesse, la sienne. Craindre ce qui sera voué au silence, si sa fille ne veut pas changer d’attitude. Elle arrête de ressasser un instant, regarde pour s’échapper de ses pensées, la trouée par laquelle ils vont atteindre le pied des Hauts Plateaux. Par le tunnel des Baraques en Vercors, c’est écrit sur un panneau. Les voisins de randonnée parlent de l’époque où la route passait par des goulets vertigineux, gorges soumises en permanence aux chutes de pierres. Ils semblent regretter ce temps et ce passage périlleux, comme on le fait souvent, au prétexte que tout allait mieux avant. Même les routes où l’on risque de finir écrasé par des tonnes de roches. C’est arrivé dans la 15
région, elle le sait. Cette montagne vit de soubresauts, d’éboulements, de glissements de terrain. Elle était venue dans le coin il y a longtemps, au début de son mariage, au bras du prince qui l’avait conquise. Une histoire banale, une rencontre inattendue. L’envie de tutoyer les étoiles avec un homme qu’elle était prête à suivre partout. Mais même dans les chansons, il y a un début et une fin. Le refrain ne fut pas si mal, ils ont vécu le temps enchanteur. Puis est arrivée Chloé, la péniche pour la poésie, et Olivier quelques années plus tard. De belles années qui passent vite, et, enfin, les journées qui sonnent faux, les belles choses qui se fissurent, comme les parois rocheuses qu’elle traverse. Au début, il sculptait la pierre, avec elle pour modèle, aux saisons creuses des grands chantiers. Ensuite sont arrivées, par défi, des pièces monumentales, des animaux grandeur nature, taillés dans la masse, qui sont allés orner des ronds-points, des places de village. Elle admirait toujours ce travail de chocs et d’éclats, de poussières s’envolant sous le disque de la meuleuse et le pistolet pneumatique. Cette fougue à deviner dès le premier regard sur le bloc de calcaire, ce qui serait une échine, une tête, qu’elle soit d’ours ou de vache. Des chansons prédisaient la fin des histoires d’amour, elle en connaissait des dizaines, les avait fredonnées sans savoir qu’un jour, les paroles seraient siennes. « Je suis venu te dire que je m’en vais… » Dans la réalité, la musique n’accompagne pas les mots. Ils sont d’abord silences lourds, phrases en 16
suspens ou questions sans réponses. Elle avait l’impression que c’étaient les coups de marteau sur les burins qui donnaient la cadence. Le burin, et le silence. – Juliette, on est arrivés, lui a crié une voix à l’oreille. Elle s’était assoupie avant le tunnel, le minibus était déjà garé devant une grande bâtisse où le groupe devait passer la nuit. Le chauffeur a invité les voyageurs à récupérer leurs bagages dans le coffre, avant de repartir, en les laissant aux mains de la guide. Les randonneurs disposaient de chambres de deux ou de trois. Le partage s’est rapidement fait par hasard ou affinités. Il y avait deux hommes dans le groupe, cela a facilité les choses. Elle a hérité pour compagne de nuitée d’une dame d’une soixantaine d’années d’allure robuste et au verbe vif. Cela l’arrangeait, car elle redoutait ces moments où, infailliblement, il faudrait parler de soi, de choses intimes à devoir partager avec le premier venu. Elle préfère sourire en éloignant les sujets de conversation qu’elle veut éviter. Sa voisine de chambre est plutôt du genre à déballer sa vie, sans gêne ni retenue. Ses enfants ont grandi, dit-elle, son mari n’aime pas faire d’effort ni quitter sa maison. Autant de raisons qui font qu’elle se retrouve là, prête à se lancer à l’assaut des plateaux. Ce n’est pas la première fois qu’elle part en randonnée avec Amélie, la guide, qu’elle tient pour quelqu’un de sérieux. En montagne, et dans le Vercors, cela compte. Le brouillard tombe vite, il n’y a pas d’eau, car les sources sont 17
rares. Quand la bavarde a enfin terminé de dévider son écheveau, elle sort ses chaussures de marche du sac, en retire les boules de papier journal qu’elle y avait glissées. Et, sans se retourner, elle dit : – Au fait, moi, c’est Juliette, tu le sais déjà. – Tu peux m’appeler Loulou, pour Louise.