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"Ce soir, je le fais / Ce soir, je le quitte" de Cathy Ytak - extrait

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Du même auteur au Rouergue, avec Thomas Scotto Le garçon des rives / Le garçon d’écume – 2013, roman boomerang Moi et ma bande / Zélie et moi – 2017, roman boomerang

Photographie de couverture : © Hinterhaus Productions Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com


Cathy Ytak

ce soir, je le quitte


Le cœur bat son plein Entre deux chagrins Jean Vasca


J’y arriverai jamais… J’ai jeté sur mon lit un jean froissé, un tee-shirt avec un minuscule trou sur le côté. J’ai pris ce que j’avais sous la main. Hier soir au téléphone, une fois de plus, Adrien s’est montré rassurant : Emma, si tu t’occupes de tout avant l’arrivée des invités, je prendrai la relève. Il est presque midi, ma mère est déjà partie, et j’ai encore rien fait. Je ferme la porte de ma chambre et descends dans la cuisine. En soupirant j’arrache sur le frigo la liste coincée sous le magnet LOVE, où tout est noté : Préparer le cocktail / Attendre l’arrivée de Loïc pour l’emplacement des lumières / Repousser la table de la salle à manger sur un côté / Sortir les verres, les laver / Ne pas oublier de changer les draps dans la chambre du fond. J’ai souligné la dernière phrase au feutre. Surtout ne pas oublier ça. C’est Loïc qui a eu l’idée de cette fête. Soi-disant pour me faire plaisir. Pour se faire plaisir, plutôt. J’ai 7


dû batailler pour que ma mère accepte de nous laisser la maison une soirée et une nuit et qu’elle aille dormir chez sa sœur, assez loin pour ne pas avoir l’idée de revenir voir « si tout se passait bien », et que mon père donne son accord, par radio, depuis son bateau à l’autre bout du monde. Sans l’appui d’Adrien, ses vingt ans et son sérieux, ça n’aurait pas marché. Mon téléphone bipe soudain avec un hurlement de Tarzan dans la jungle. Loïc n’a rien trouvé de mieux que d’installer cette sonnerie idiote sur mon appareil pour s’annoncer. Tout est prêt, mon bébé d’amour ? Et ça, c’est pile le texto qui me donne envie de lui balancer un emoji du genre « le Cri » de Munch : tête jaune virant sur du bleu, bouche ouverte en effroi et mains sur les joues. Ou celui du Pac-man en train de dégueuler tout vert. Ce qui ne trompe pas, c’est ma réaction épidermique. Les poils qui se hérissent sur mes bras. Je déteste qu’on m’appelle « mon bébé », merde ! J’ai seize ans et demi et je ne suis le bébé de personne. Ni celui de mes parents (ce qu’ils ont compris depuis longtemps), ni celui d’un mec sous prétexte que je couche avec lui depuis quatre mois. Ça m’énerve, ce bébé à tout bout de champ. Oui, je sais bien que c’est gentil, oui, oui, TRÈS gentil, et très niais aussi. Au fond, ce qui me crispe chez Loïc, c’est qu’il me prend pour sa chose, un petit truc kawai, une poupée de porcelaine qui risque de se casser si on la secoue 8


trop fort. Ça, c’est peut-être l’impression que je donne à l’extérieur. OK, on ne va pas refaire le dessin du : je rentre dans du 34 et je mesure un mètre cinquantecinq, avec des cheveux comme des fils de soie et la peau d’une endive anémique piquetée de taches de rousseur. Je suis comme je suis. Point barre. Mais pas un bébé, bordel ! Et je m’appelle Emma. Pourquoi il ne m’appelle jamais par mon prénom ? J’ai des tonnes de trucs à préparer, et lui, il me prend la tête avec son texto en sucre dès le départ. Il décide de tout et il fout rien. J’aurais pas dû dire oui, pour la fête, je savais bien que tout allait me tomber dessus. Inspirer lentement et souffler en relâchant les épaules… Un truc que Méline m’a montré pour faire redescendre un peu la pression quand ça bouillonne trop sous mon crâne. Mais ça ne fonctionne pas. Ça fait un siècle que je suis coincée dans la cuisine, avec la liste dans les mains. Une seule chose s’imprime, tourne en boucle dans ma tête et n’a rien à voir avec la fête, sauf que… C’est ce soir que je le quitte. Je frissonne. Merde ! J’ai parlé à voix haute. Heureusement, je suis toute seule. C’est vrai, c’est ma décision. Même si personne n’est au courant, ni Simon, ni Méline, ni Adrien. Et c’est important que… Que tu te bouges, ma vieille, sinon tout va foirer. S’engueuler, parfois, ça a du bon. Je me propulse dans le garage, sors les courses faites avec ma mère hier soir. Pizzas à couper en morceaux, pain tranché, chips à mettre dans des saladiers. Des 9


trucs pour les véganes et les végés, et pour ma copine Laure, allergique à à peu près tout. Je suis en train de doser la vodka pour le cocktail quand Loïc arrive. Il entre sans frapper. Il me prend dans ses bras, je le repousse : – Tu vois pas que je suis occupée, là ? Mais non, il faut qu’il me colle sa langue dans la bouche. Je renverse un peu d’alcool sur la table. D’accord, on s’embrasse. J’essuierai après. C’est pas du pragmatisme. Juste que j’aime ça. Mais… Emma ? C’est ce soir que tu le quittes ! Résolution numéro un : ne jamais oublier la résolution numéro un. Loïc, il m’énerve, il m’agace, il prend trop de place dans ma vie. Maintenant, on dirait un géant qui m’écrase contre un mur. Au début, c’était plutôt pas mal, comme sensation. Il est baraqué, et son corps, ses bras musclés, c’était puissant. Mais ça a vite commencé à me peser. Parce qu’il faut bien le reconnaître, il est devenu lourdingue, Loïc. Expert en jalousie : Et qui tu regardes, et à qui tu parles, et qui c’est qui t’a téléphoné tout à l’heure, et l’autre là, Simon, il te tourne autour, non ? D’un coup, c’est pareil qu’une plongée en apnée dans la mer, lorsqu’on se dit qu’il faut remonter à la surface pour reprendre de l’air. On fait tout pour. C’est vital, respirer. Et là, je DOIS remonter à la surface pour reprendre ma respiration. Une simple question de vie ou de mort. 10


Cathy Ytak

ce soir, je le fais


Merci Ă AmĂŠlie Jackowski pour les Cartes de la Fortune !


Alors aimons-nous, alors aimons-nous Comme ils se ressemblent Tous nos pas qui tremblent… Michèle Bernard, Tout’ manières


J’ai joué avec mon téléphone en le retournant dans tous les sens pendant au moins un quart d’heure pour me calmer, mais le texto de Méline danse toujours sous mes paupières, impossible à oublier : Si tu ne viens pas chez Emma ce soir, moi non plus. Pas un mot de trop, juste ce qu’il faut. Je me suis levé pour prendre mon jeu des Cartes de la Fortune. Je voulais en savoir plus, pour ce soir. Les cartes, elles ne cachent pas la vérité. Quitte à tricher un peu, on finit toujours par leur faire dire exactement ce qu’on a envie d’entendre. Je les ai mélangées, j’ai fermé les yeux avant de les rouvrir, concentré, et j’en ai tiré trois du paquet que j’ai posées devant moi. La première me parle d’une illumination, la seconde d’un cycle qui se termine et d’un autre qui commence, et la dernière m’offre… LA NUIT. J’ai failli hurler de joie. Aucune erreur d’interprétation possible : 7


Cette nuit / je fais l’amour avec Méline / et demain je la demande en mariage Non, je rigole. Pour la troisième proposition, je rigole. Pour le reste, c’est bon. J’aurais même pu envoyer la photo d’une boîte de préservatifs à Méline, en guise de remerciement. Je ne l’ai pas fait, évidemment. C’est mieux d’éviter ce genre de blague idiote. Elle pourrait trouver ça lourd. Je reprends les cartes et je me concentre à nouveau. Je les bats, bruyamment cette fois. Puis je les replace dans leur étui sans les regarder. On ne fait jamais deux fois de suite le même tirage. Faut quand même pas pousser la chance trop loin. Ma petite sœur déboule dans ma chambre sans prévenir. Elle a entendu le bruit. Elle veut savoir. Du haut de ses dix ans, elle ne comprend rien, mais elle adore que je lui raconte des histoires avec les cartes. Des fois, elle me dit, sérieuse : Mais t’y crois, toi ? Je suis bien obligé de lui répondre que non. Elle insiste : Pourquoi tu fais ça, alors ? Parce que… parce que j’ai la flemme de tout inventer, et c’est une très bonne façon de commencer. Et puis si on pense à des choses jolies, elles finissent bien par arriver, non ? Si Méline est capable de m’écrire : Si tu ne viens pas chez Emma ce soir, moi non plus, c’est qu’elle tient tellement à moi que plus rien n’existe en dehors de nous deux, et que ça va être à la vie à la mort entre elle et moi dès ce soir. 8


Là, d’accord… j’entends la voix de mon père : Simon… tu peux pas arrêter ton cinéma cinq minutes ? Tu nous soûles depuis des mois avec ta Méline… Si elle te plaît tant que ça, qu’est-ce que t’attends pour le lui dire ? Alors, là… Stop ! papa. Je t’arrête tout de suite. Tu ne connais rien à la psychologie de cette jeune fille frêle et fragile, au teint pâle… Mais pourquoi je lui ai raconté ça, à mon père ? Parce que je pensais qu’il m’écoutait qu’à moitié et qu’il allait tout oublier ? Quand Méline s’est pointée à la porte de notre maison et qu’elle a donné son nom… La gueule du paternel devant cette fille plus grande que moi, la peau du genre métisse foncée, et balancée comme un joueur de rugby gallois… J’ai eu un peu l’air con, j’avoue. J’ai attendu toute la soirée que mon père se foute de moi, et du teint de porcelaine de Méline, mais rien. Même pas un sourire en coin. J’ai du bol, avec mon daron. J’ai du bol avec mon daron, avec ma daronne, et avec ma vie en général. Juste que, des fois, je ne tiens plus en place. Comme là. Tu nous files le tournis à bouger comme ça ! Qu’est-ce que j’ai pu l’entendre, cette phrase, quand j’y pense… Et le jour du film sur les derviches tourneurs… Un truc de dingue… des mecs qui dansent avec des jupes 9


comme des pétales de fleurs. Ils ne font que ça, tourner, tourner, tourner. J’avais sept ans et ça m’a scotché. J’ai dit : Plus tard, je serai derviche tourneur ! Ils sont bien, mes parents… ils ont même pas rigolé. Le lendemain ils m’ont inscrit à un cours de danse. On était trois garçons au milieu de vingt filles. Et dans les filles, il y avait déjà Emma, Clémentine et quelques autres. Bon, cette histoire de derviche tourneur, je l’ai jamais oubliée. Et ça me calme deux secondes d’y repenser parce que, là, j’ai du mal à choisir le jean que je vais mettre ce soir. Entre celui à boutons qu’est quand même super sexy, et puis l’autre, le slim noir qui me fait un beau cul. Méline… elle va regarder quoi, en premier ? Devant ou derrière ? Pas si simple ! Moi, quand je la vois, je voudrais avoir des yeux partout. Pour le tee-shirt, j’ai trouvé sans problème. Elle aime le bleu et les poissons. Alors la sérigraphie du poulpe qui s’enroule autour d’une vieille machine à écrire, on dirait que le dessin a été fait rien que pour elle. Décontracté, joyeux, un rien intello, un rien sensuel. Moulant ce qu’il faut, là où il faut. Les baskets aussi, c’est OK. Là, c’était ultra simple : je ne mets que ce modèle, indémodable et rouge. Quant au caleçon, on s’en fout parce que… Non, on s’en fout pas. Je suis con, moi ! On ne va peut-être pas faire ça dans le noir, quand même ! Bon… je les sors tous et j’avise. Ou je demande à 10


mon frère. Oui, c’est ça, je vais plutôt demander à mon frère. On fait la même taille et la même corpulence et c’est à peu près le seul point qu’on a en commun, tous les deux. Lui, il est calme, silencieux, posé, sérieux, il bosse dans une boîte d’import-export, et il rêve de garder le cul vissé toute sa vie sur la même chaise dans ce même open space. Pour lui faire peur, je lui dis qu’un jour je vais venir danser à poil sur son bureau, au milieu de ses dossiers, et ça le fait flipper parce qu’il sait que j’en suis capable. Ce qu’il ne sait pas, c’est que je ne le ferai jamais : parce que c’est mon frère, et que je l’adore même si on ne vit pas sur la même planète, tous les deux. Et puis, sous ses allures de mec de vingt-trois ans un peu trop sage, il a quand même ses petits grains de folie indispensables. Par exemple, il claque un max de fric dans l’achat de ses caleçons. Je suis sûr qu’il en a un différent pour chaque jour de l’année. Je ne sais pas d’où ça lui vient, ni à quoi ça lui sert, il a même pas de petite amie. Mais ça va, il me prête celui que je veux, sans poser de question. Noir, sobre, barré de deux bandes blanches horizontales. Avec un peu de chance elles brilleront dans l’obscurité. La classe. Et voilà… ça recommence… Quand c’est pas ma petite sœur pot de colle, c’est ma mère qui déboule dans ma chambre sans frapper. C’est une manie, ou quoi ? Heureusement, j’ai fini de m’habiller. Elle veut savoir à quelle heure je rentre. 11


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"Ce soir, je le fais / Ce soir, je le quitte" de Cathy Ytak - extrait by Éditions du Rouergue - Issuu