les bracassĂŠes
Du même auteur Attention Fragiles – Éditions du Seuil, 2000 Le ciel est immense – Le Relié, 2002 Une poignée d’argile – Éditions Thierry Magnier, 2003 La théorie du chien perché – Éditions Thierry Magnier, 2003 Le quatrième soupirail – Éditions Thierry Magnier, 2004 Un simple viol – Éditions Grasset, 2004 Les encombrants – Éditions Thierry Magnier, 2007 Et tu te soumettras à la loi de ton père – Éditions Thierry Magnier, 2008 La tête en friche – la brune, Rouergue, 2008 Il ne fait jamais noir en ville – Éditions Thierry Magnier, 2010 Vivement l’avenir – la brune, Rouergue, 2010 Bon rétablissement – la brune, Rouergue, 2012 Trente-six chandelles – la brune, Rouergue, 2014 Dans les prairies étoilées – la brune, Rouergue, 2016
Graphisme de couverture : Olivier Douzou Photographie de couverture : © Lyn Randle/Trevillion Images © Éditions du Rouergue, 2018 www.lerouergue.com
Marie-Sabine Roger
les bracassĂŠes
la brune au rouergue
I Annonce
Je trouve l’annonce un vendredi punaisée à l’épicerie sur le tableau d’affichage que je vais consulter sur les conseils de Diego pour vérifier si quelqu’un n’aurait pas retrouvé par hasard le parapluie que j’ai égaré le mardi précédent c’est-à-dire trois jours plus tôt c’est facile de s’en souvenir depuis il n’a pas plu je ne suis allée nulle part ailleurs C’est d’autant plus facile de s’en souvenir que je reviens au magasin le jour même le mardi en question pour voir si je n’aurais pas laissé mon parapluie ce qui semble une évidence puisqu’il n’est pas chez moi. Wouh-Ouh-Ah-Ah.
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Lundi 26 juin 16 h 38
J’ai rendez-vous à 18 h 15 avec la jeune femme qui m’a téléphoné pour l’annonce, et je me suis aperçue après son appel que je n’avais même pas pensé à lui demander son nom. C’est stupide de ma part, et d’une telle indélicatesse ! Je n’ai pas osé la rappeler. Je me le suis vertement reproché, même si j’ai des excuses, car parler au téléphone est bien trop pénible pour moi. Le docteur Borodine m’encouragerait à ce genre d’exercice, j’en suis sûre. Il aurait certainement raison. Malgré tout, si je peux éviter de me mettre toute seule dans des situations que je déteste, je ne vais pas m’en priver. Thérapie ou pas thérapie. Je ne sais pas de quelle façon cette jeune femme aura interprété mon manque de curiosité. Je ne voudrais pas passer à ses yeux pour une de ces personnes prétentieuses pour lesquelles une employée de maison en vaut une autre, sans qu’il soit nécessaire de connaître son nom. De plus, elle m’a fait très bonne impression, même si j’ai eu par moments quelques difficultés à la comprendre. Mais 10
ça, c’est le mal du siècle : les gens n’articulent plus. Ils n’articulent plus du tout. Jusqu’aux acteurs qui se mettent à marmonner, c’est un comble. Pourtant, il me semble que le moins que l’on puisse espérer d’un acteur, c’est qu’il parle clairement ? Eh bien non, c’est à croire que certains ont décidé de ne plus s’exprimer qu’en voyelles et grommelots. C’est pire encore pour les nouveaux chanteurs : entre ceux qui s’époumonent en braiements ridicules et ceux qui chuchotent de si près dans leur micro qu’on s’attend à les voir le lécher comme une glace en cornet, impossible de comprendre les paroles, maintenant. Le soir, dans mon fauteuil, je penche de plus en plus vers mon téléviseur tel un vieux sapin qui s’effondre, l’oreille tendue, à tenter en vain de décrypter les paroles sur leurs lèvres. Sans parler de ces cameramen qui filment de façon saugrenue et enchaînent les gros plans sur les mains des chanteurs ou le regard des danseurs, dont personne n’a rien à faire. C’est grotesque. Enfin, je suppose que c’est à moi de m’adapter car je pressens bien que, si je ne le fais pas, il y a fort peu de chances que la société change, elle, pour mieux me satisfaire. Comme le dirait Josiane « il faut savoir évoluer » – à supposer que vivre dans un monde dans lequel les gens ne se comprennent plus qu’à moitié, lorsque par hasard ils se parlent, représente une évolution. Quoi qu’il en soit c’est la réalité, les gens ne font plus aucun effort pour se rendre intelligibles. Josiane dirait que c’est moi qui suis sourde, et rien ne prouve qu’elle ait tort. Non, la seule chose qui m’a embarrassée, dans ma conversation avec cette jeune femme – je dis « jeune », je n’en sais rien, je me fie au timbre de sa voix –, c’est un détail sans importance qu’il me faut néanmoins signaler, puisque je suis censée 11
relater mes journées sans rien omettre (ou le moins possible en tout cas), suivant la consigne très claire que m’a donnée le docteur Borodine. Donc : Ce qui m’a gênée : pendant que nous parlions, cette jeune personne et moi, j’entendais son chien aboyer par moments dans le haut-parleur, d’une voix aiguë. Sans doute une petite race. Quant à savoir laquelle, il m’aurait fallu une oreille que je n’ai plus, comme le dirait Josiane qui ne rate jamais l’occasion de pointer mes faiblesses. Bichon, King Charles, Jack Russell, Coton de Tuléar ? On aurait dit le timbre de Mylord, toutes proportions gardées, car Mylord ne se laisserait jamais aller à insister si lourdement. Quoique, je dois bien en convenir, il est parfois têtu, mon petit bouddha aux pommes. À l’instant où j’écris ces lignes, il me regarde avec son air de rien, couché sur son coussin, la truffe délicatement posée sur le bout de ses pattes. On jurerait qu’il sait que je parle de lui. (Mais bien sûr, il le sait. C’est certain.) Je n’ai rien contre les chiens, bien au contraire, sinon je n’aurais pas adopté Mylord (à moins que ce ne soit l’inverse ? J’ai toujours pensé que c’était lui qui m’avait choisie). Mais ce n’est pas parce qu’on aime ses enfants qu’on est disposé à supporter ceux des autres, d’autant qu’ils sont rarement aussi bien élevés que les nôtres. Je ne parle que par ouï-dire, je n’ai pas eu d’enfants, c’est une des rares épreuves qui m’auront été épargnées. Bref, il est hors de question que le premier corniaud venu puisse perturber ma grenouille. Mylord est tolérant, mais il est comme moi, c’est un hypersensible. Je n’ose imaginer ce qu’il ressentirait si cette demoiselle venait chez nous nimbée des effluves agressifs d’un cerbère inconnu, que l’hygiène corporelle de cette jeune personne ne me rendrait 12
pas perceptibles (tout du moins, je l’espère !), mais qui seraient pour Mylord une vraie provocation, car il a le nez fin. Je n’ai pas osé demander à cette jeune femme ce qu’elle pensait faire de son chien lorsqu’elle viendrait chez moi. Il me semble évident que l’on ne saurait imposer aux autres son animal de compagnie, mais la bonne éducation n’est pas universellement partagée, loin s’en faut, j’en fais hélas trop souvent l’expérience. L’autre jour encore – même si cela n’a aucun rapport –, une jeune dame pressée m’est passée devant à la caisse de la pharmacie au prétexte qu’elle était enceinte. Je ne vois vraiment pas où était le problème : elle n’était visiblement pas sur le point d’accoucher, elle semblait radieuse au contraire, alors que j’étais au plus mal, malgré trois Sérénix et un demi Placidon. Je me sentais angoissée au point que je ne serais jamais sortie de mon appartement si je n’avais pas été, par malheur, à court de Zenocalm. Le pire c’est que lorsque j’ai protesté (bien faiblement), la préparatrice m’a répondu d’un ton léger – pour tout dire un peu insolent – qu’elle n’en avait que pour une minute, avant de s’empresser de servir cette jeune personne sans plus me prêter attention. Je ne veux pas paraître égoïste, ni tout ramener à mon cas personnel, mais j’ai trouvé ça plutôt raide, quand on sait que je suis cliente de cette pharmacie depuis plus de cinquante ans. On n’aurait jamais vu cela, du temps de monsieur Pradal. Ça, c’était un vrai pharmacien, qui savait choyer sa pratique. Ce n’est pas pour critiquer, mais les jeunes qui ont repris la boutique ne sont que des épiciers. Depuis qu’ils ont racheté la pharmacie, on se croirait dans un bazar, c’est le catalogue de Manufrance appliqué à la maladie et, forcément, quand tout devient une question d’argent, la notion de service se perd, de même que la notion d’urgence. 13
C’est une digression peut-être, mais puisque je dois noter ce qui me semble important, j’avais envie de donner cet exemple. D’ailleurs voici un bon sujet de conversation avec le docteur Borodine : entre une jeune femme pleine de santé et seulement un peu enceinte, et une patiente comme moi, malade, âgée, sous traitement, au bord de la crise de panique, quelle est l’urgence véritable ? Où se trouve l’impératif ? Je suis curieuse d’avoir son point de vue, vraiment. En attendant, je me demande si je ne vais pas tout bonnement changer de crèmerie, comme dirait Josiane, et aller me servir à la pharmacie Delgado, à côté de la Poste. Elle est à peine plus loin de chez moi finalement, maintenant qu’ils ont ouvert la passerelle piétonne. Pour en revenir à mes moutons, comme dirait la bergère, je n’ai pas osé demander à cette jeune femme ce qu’elle comptait faire de son chien, les jours où elle viendrait chez moi. Si nous nous accordons sur ce point, toutefois, car rien n’est encore fait à l’heure où j’écris ces lignes. Je m’en suis voulu de ne pas lui avoir posé la question mais, étant donné que je ne lui avais pas non plus demandé son prénom, je n’ai pas osé la rappeler. Résultat, depuis cette conversation, je reste dans le doute et ne cesse d’y penser. Douter ne me vaut rien, cette pensée m’obsède. Le docteur Borodine me dirait de ne pas me focaliser, ce qui est plus facile à dire qu’à faire. On est obsessionnel ou bien on ne l’est pas. Il se trouve que je le suis, d’après ce qu’il me dit, même si ce diagnostic m’étonne. Mais j’ai une confiance aveugle en cet homme. Quand même, « obsessionnelle », je trouve ça un peu fort. Je qualifierais plutôt cela de constance : lorsque j’ai une idée, je m’y tiens, voilà tout. À moins que ce ne soit mon idée qui me tienne ? C’est incroyable comme je ne cesse de me poser des questions sur moi-même depuis que je 14
vais voir le docteur Borodine. En tout cas, il est hors de question qu’un autre chien entre ici, c’est dit. Quant à une chienne, n’en parlons pas. Mylord ne sait même pas que les femelles existent (je lui ai toujours épargné la moindre confrontation), et je ne compte pas prendre le risque de le lui révéler à treize ans et demi, surtout dans son état. Ses espoirs seraient bien trop minces, et le choc serait trop violent. Je suis inquiète, voilà. Inquiète. Je vais devoir en parler au docteur Borodine. J’ai mis plus d’un mois avant de me résoudre à passer cette annonce et, maintenant qu’il est entendu que cette personne dont je ne connais pas le nom (à qui la faute, grosse niaise ?) viendra chez moi lundi, je me sens dans la nasse, cette perspective m’angoisse au plus haut point. Pourtant, ce n’est pas vraiment comme si j’avais le choix, j’ai besoin de quelqu’un, je ne peux pas faire autrement. Cela fera bientôt quatre ans que je m’absente une ou deux fois deux heures par semaine, suivant mes rendez-vous, ainsi que je l’ai précisé dans l’annonce, mais il est évident que désormais je ne peux plus laisser Mylord tout seul, depuis son malaise cardiaque, alors qu’il m’accompagnait bien volontiers, d’habitude, et restait sagement assis dans la salle d’attente pendant toute la consultation, pauvre petit bébé. Pour être honnête – et je le suis toujours, c’est un principe, rien de bon ne saurait se faire sans une parfaite moralité –, je dois admettre que je n’aurais jamais pensé de moi-même à passer une annonce demandant une femme de ménage. C’est Josiane qui m’a ouvert les yeux sur les risques que j’encourrais, sinon, en laissant mon appartement inoccupé pour des durées assez brèves, sans doute, mais régulières et suffisantes pour un cambrioleur un tant soit peu habile et expérimenté 15
qui se serait renseigné sur mon emploi du temps. Sans parler de ce pauvre Mylord, livré à lui-même. Ce n’est pas que Josiane soit méfiante, mais elle ne fait pas confiance aux gens. Je sais bien peu de choses sur la vie, je ne cesse de m’en apercevoir. Josiane est une personne beaucoup plus avisée que je ne le suis, c’est certain, aussi je m’en remets à ses conseils presque aussi aveuglément qu’à ceux du docteur Borodine. Il m’a semblé que son idée n’était pas trop mauvaise, qu’elle m’éviterait de tomber sur des individus intéressés ou peu fiables en parlant inconsidérément d’une garde de chien à domicile. On sait bien à quoi s’en tenir, lorsque ça touche aux animaux : certaines personnes peu scrupuleuses pourraient vouloir tirer profit de ma bonté pour me soutirer je ne sais quoi. Quand on aime les bêtes on aime aussi les gens c’est bien connu, même si, en ce qui me concerne, je n’en ai pas réellement l’expérience. Faire croire que je cherchais une femme de ménage me semblait pourtant malhonnête, ce n’était pas le motif réel de ma demande et je n’aime pas mentir, mais Josiane m’a convaincue que mentir est parfois nécessaire et que, d’ailleurs, on ne pouvait pas à proprement parler de mensonge ou de tromperie, du moment que c’était vraisemblable. Car après tout, comme elle le dit si bien – même si je trouve qu’elle pousse un peu loin le bouchon –, une femme de mon âge et de ma corpulence pourrait tout à fait avoir besoin d’une aide ponctuelle et régulière en même temps. (Peut-on dire d’une chose qu’elle est à la fois « ponctuelle » et « régulière » ?) Je soumettrai le problème au docteur Borodine, à notre prochain rendez-vous, ce sera une entrée en matière. J’aime avoir des questions à lui poser. Les sujets de discussion ne sont guère mon fort, je n’ai pas comme Josiane 16
l’esprit porté à la boutade, au bon mot, à la polémique, je n’ai pas son talent pour raconter mille anecdotes amusantes et presque toujours nouvelles, je ne suis pas très boute-entrain. Ceci dit, il est entendu que je ne vais pas non plus chez le docteur Borodine pour des conversations de salon : nous parlons de mon cas. Enfin, c’est surtout moi qui en parle, pendant dix minutes environ, ce qui est normal, je pense. Le docteur Borodine prend des notes dans un grand carnet noir (j’ai trouvé plus ou moins le même chez le marchand de journaux de la rue Montlajoie et, depuis, je ne prends plus que ce modèle, qui me donne le sentiment d’une douce complicité). Donc je parle de moi puis, lorsque le docteur Borodine juge le moment venu, il pose son stylo, vient placer mon fauteuil en position relax, met la musique, procède comme à l’accoutumée et je sens lentement le bien-être m’envahir. Parfois (ce n’est pas systématique), à la fin de la séance, nous revenons quelques instants sur une question particulière ou sur mon sentiment général, par rapport à la semaine écoulée. Le docteur Borodine appelle cela « un débriefing » et, c’est drôle, lorsqu’il emploie ce terme j’ai l’impression de devenir l’héroïne d’un film d’espionnage. Il est vrai que tout concourt à cette illusion romanesque (le docteur Borodine semble penser que j’ai vraiment beaucoup « d’illusions romanesques ») : l’atmosphère feutrée de son cabinet, la lumière tamisée, la musique d’ambiance orientale en sourdine, le lourd parfum d’encens, la voix douce et sensuelle du docteur Borodine, son suave accent slave. Comment, avec tout ça, ne pas se croire un peu une agent double, qui serait prisonnière d’une organisation occulte travaillant à la solde des Russes ? Je ris toute seule de mes bêtises. J’écris vraiment n’importe quoi. 17
Il n’empêche, j’aurais adoré être espionne, je crois, si j’avais été courageuse, maligne, et si je n’avais pas eu autant de difficultés à sortir de chez moi. Je ne me souviens pas d’avoir déjà pensé à le dire au docteur Borodine. Cela éclairerait peut-être ma personnalité d’une façon nouvelle ? Question : peut-on devenir agent secret tout en étant agoraphobe ?