Pascal Vatinel
L’affaire du cuisinier chinois roman
Illustration de couverture : Céramique à décor chinois. Turin, Giorgio Giacinto Rossetti, 1740. © akg-images/Electa
© Éditions du Rouergue, 2007 Parc Saint-Joseph – BP 3522 – 12035 Rodez cedex 9 Tél. : 05 65 77 73 70 – Fax : 05 65 77 73 71 www.lerouergue.com – info@lerouergue.com
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La vertu du Prince est comme le vent Celle du peuple est comme l’herbe Au souffle du vent, l’herbe se couche. Kongzi (Confucius)
– Zou kai, zou kai* ! C’était une horde entière de gamins plus dépenaillés les uns que les autres qui se pendait à présent aux frusques de Zhang Chenfu. Ils avaient facilement repéré ce jeune voyageur à la barbe mal taillée et couvert de poussière, qui s’évertuait à tirer une mule lourdement chargée et de plus en plus récalcitrante. Les gosses étaient persuadés d’avoir affaire à un de ces étrangers attirés par la très commerçante ville de Linzi**. Ce qui les intéressait avant tout, c’était les sacoches rebondies en toile de bure accrochées sur chaque flanc de l’animal. L’homme devait être un marchand ambulant et ses sacoches contenaient probablement quelques biens, forcément précieux pour des enfants habitués à survivre dans la rue du profit tiré de leurs rapines. Leur technique était toujours la même. Tandis qu’une partie de la bande cherchait à tirer quelques menues pièces du voyageur, les autres s’approchaient des sacs de toile. Ils les jaugeaient, les soupesaient et surtout tentaient de les ouvrir aussi vite que possible, quitte à les percer d’une lame pour que leur contenu se répande sur le sol. Alors la meute de gamins n’avait plus qu’à se précipiter, tels des moineaux sur un sac de millet éventré. Ce qu’ils ne savaient pas, c’est que Zhang Chenfu n’était ni riche, ni marchand, ni étranger. Comme eux, il avait passé son * « Partez, allez-vous-en ! » ** Ancienne capitale du royaume de Qi, Royaumes combattants (453 à 256 av. J.-C.)
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enfance dans les rues de Linzi et il connaissait tous les trucs des bandes de mioches pour détrousser les voyageurs. – Allez l’étranger, donne-nous un sou. On connaît la ville comme notre poche. Si tu veux on peut te renseigner. Tu cherches une bonne auberge ? On en connaît une, on va te guider. On peut s’occuper de ta mule, aussi. Elle a soif et il lui faut de la bonne paille fraîche. On sait où en trouver. Donne un sou, l’étranger, sois généreux ! – Filez d’ici, je vous ai dit, et laissez ma mule tranquille. Je peux me montrer généreux si c’est ce que vous voulez, mais ce sera en coups de bâton, compris ? L’homme avait un ton ferme et décidé et n’avait pas jeté ses menaces en l’air. Les gosses le virent sortir, de sous son manteau sale et déchiré, un long et gros bâton fait d’un bois dont leur échine n’avait pas trop envie de mesurer la dureté. Chenfu souleva la capuche qui le protégeait du soleil, découvrant son visage couvert de barbe et prit sa mine la plus sévère : – Vous avez tout faux, les garçons. Je ne suis pas plus étranger que vous à Linzi : j’y suis même né ! – Quoi ? Hé, vous autres, vous entendez l’étranger ? Voilà qu’il est de Linzi maintenant ! lança le plus effronté de la bande et sans doute aussi le chef. Tu te moques de nous et tu nous offenses. C’est beaucoup plus qu’un sou que tu vas devoir nous donner ! – Vraiment ? Tu ne me reconnais pas ? Moi, je sais qui tu es : tu es Xue Bao et surtout tu n’es qu’un gredin. Veux-tu que je raconte à ta sœur aînée à quoi tu occupes tes journées ? Cette fois toute la marmaille s’était tue, hébétée devant cet homme qui se disait de Linzi et qu’ils n’avaient jamais vu mais qui maintenant connaissait le nom de leur chef. Cela ne leur disait plus rien qui vaille. Ils aimaient encore moins la magie que les coups de bâton. Seul Xue Bao eut le courage de tenter une nouvelle provocation, d’une voix malgré tout nettement moins assurée : – Si tu connais ma sœur, prouve-le et donne-moi son nom ! Chenfu, amusé par l’effet de son petit laïus sur les enfants, partit d’un éclat de rire : – Ah, ah, ah… Si je te le dis, finiras-tu par me croire ? Elle s’appelle Xue Sunshi et son meilleur ami c’est Zhang Dao, qui pourra sûrement l’aider à te tirer les oreilles ! Le gamin en restait tout bredouillant :
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– Co, comment savez-vous cela, on ne vous a jamais vu par ici !? – Que tu crois. – Mais alors, qui êtes-vous ? On connaît tout le monde à Linzi. Si vous dites vrai, on le saura tout de suite et on vous laissera passer, vous et votre mule. L’enfant avait retrouvé son ton arrogant, bien décidé à tenter le tout pour le tout pour percer à jour l’étrange voyageur. – Vous aurez même intérêt à m’ouvrir le passage jusque chez moi. Il se trouve que je suis justement le grand frère de Zhang Dao. À ces mots, les gamins hurlèrent d’une seule voix : – Zhang Chenfu, Zhang Chenfu. C’est Zhang Chenfu, il est revenu !! Comme un groupe de poulets qui s’éparpille en courant et caquetant au bruit d’un pétard qui éclate, la bande s’éclipsa d’un coup, partie aux quatre coins de la ville colporter l’annonce du retour de Chenfu. Celui-ci resta planté là, un peu éberlué devant tant de bruit et d’agitation, et surtout n’en comprenant pas très bien la raison.
Ce jour-là, comme pratiquement chaque jour de l’année, la vie battait son plein dans les quartiers commerçants du centre de Linzi. Une large esplanade y avait été transformée en marché ouvert, où les marchands ambulants venus de la campagne et des autres royaumes de Chine se battaient toujours pour trouver la meilleure place. Ils y installaient leur étal ou les petits tréteaux en bambou, légers et facilement démontables, qu’ils trimbalaient avec eux de ville en ville. Ici, on pouvait tout acheter et tout vendre, même si certaines transactions devaient se faire sous le manteau, par peur des nouvelles lois que les redoutables fonctionnaires légistes semblaient prendre un malin plaisir à inventer sans relâche. Au bout de la rue empierrée sur laquelle sa pauvre mule fatiguait ses sabots, Zhang Chenfu aperçut enfin les premiers signes d’effervescence signalant la place du marché. Il ressentit aussitôt un pincement au cœur. Avec une journée sans vent comme celle-là, un halo de poussière s’était installé au-dessus des carrioles et des étals, tandis que l’écho du brouhaha marchand résonnait de murs en murs, s’infiltrant au plus profond des artères de la ville. La rumeur encore faible allait en s’amplifiant à chaque nouveau pas de Chenfu, pressé de retrouver l’atmosphère bruyante et affairée qui lui était si familière. Hélas ! son animal ne montrait pas autant d’enthousiasme et freinait toujours des quatre fers pour ne plus avancer. Le jeune homme puisait dans ses dernières forces en tirant le bourricot pour l’obliger à couvrir la courte distance qui les séparait encore de leur destination.
À moins de deux cents mètres de l’autre côté de la place, se trouvait la maison où il était né et avait passé son enfance. Ses parents, son frère Dao ainsi que son oncle maternel, avec sa femme et leurs deux enfants, se partageaient les deux seules petites pièces de la minuscule bâtisse faite de bois et de torchis. C’est à l’abri de ces murs que sa mère et sa tante par alliance, toutes deux excellentes cuisinières, lui avaient enseigné les rudiments de son art. Elles lui avaient tout appris de leurs savantes recettes et Chenfu, en élève d’abord attentif et doué, puis inspiré et inventif décida très tôt d’en faire son métier. À cause des deux femmes, son frère Dao avait découvert la gourmandise, grâce à elles Chenfu avait découvert une passion. Il n’avait pas quinze ans quand il commença à vendre ses premiers plats sur le marché, installé à son propre compte. Son père, Zhang Cheng avait tout d’abord regretté le choix de son fils aîné. Il aurait aimé le voir reprendre son petit commerce de bois de chauffe, projet certes peu ambitieux mais garant d’un revenu régulier pour lui et les siens. Il avait cependant vite cédé devant le talent et le courage tenace de Chenfu. Pour ses quatorze ans, il lui avait même offert un magnifique tranchoir, instrument indispensable à tout bon cuisinier. La large lame d’acier lui avait coûté une petite fortune, deux taels d’argent, pas loin de l’équivalent de son chiffre d’affaires d’un bon mois. Mais celui qui lui avait vendu la lame le connaissait bien et lui en avait garanti l’acier, un acier rare, procuré à grand peine depuis les provinces centrales de Chine. Quant au manche, c’est Zhang Cheng lui-même qui l’avait confectionné, taillé dans une grosse branche prise à un cèdre de la forêt au sud de Linzi. Pour l’enfant, cela avait été le plus beau cadeau du monde et le précieux objet avait très vite été mis en service. Chenfu n’avait pas les moyens de s’approvisionner en produits onéreux, comme la viande ou les fruits et crustacés venus des royaumes plus au sud. Il vendait plutôt des petits raviolis frits à la poêle, de délicates pousses de lotus en beignet, des fricassées de légumes et de racines, des châtaignes d’eau et bien sûr de succulentes crêpes farcies. L’exquis fumet qui s’échappait de ses marmites et de ses paniers en bambou semblait tirer par le nez toute la clientèle du marché droit vers son étal, si bien qu’il devenait ensuite presque impossible d’y accéder sans jouer des coudes. En l’espace de quelques mois seulement, les ventes de Zhang Chenfu avaient été supérieures à celles de son père pourtant
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installé là depuis plus de vingt ans. Il fallut bientôt mobiliser le reste de la famille pour pouvoir faire face à l’incroyable succès du génial mirliton. Dao, le premier, s’associa à son frère, trop heureux de profiter d’une telle aubaine pour goûter un peu à tout et à toute heure de la journée. Ils furent ensuite rejoints par leurs deux cousins et la jolie Xue Sunshi, une amie de longue date de Dao. Ils firent un tel travail à eux cinq que rapidement presque tout Linzi accourut se nourrir de leurs succulentes préparations. Le jeune homme dut laisser là ses souvenirs quand, précisément, il aperçut le petit Xue Bao arriver en courant, lançant sans relâche le nom de « Zhang Chenfu » à la figure de tous ceux qu’il croisait. Il tirait par la manche un grand et lourd bonhomme d’au moins cent trente kilos qui soufflait comme un bœuf pour suivre cette course effrénée. – Le voilà, c’est lui avec sa mule !! Tu vois, je n’avais pas menti. Regarde bien : c’est Chenfu, ton frère aîné. – Je sais qui est mon frère aîné, petit idiot ! Mais celui que tu me montres s’apparente davantage à un mendiant. Même son canasson ne ressemble pas au superbe mulet avec lequel mon frère est parti autrefois. Gare à toi si tu m’as menti ou si tu t’es fourvoyé ! – Alors, petit frère, on fait semblant de ne pas me reconnaître ? Dao s’arrêta net de respirer, le temps de redresser la tête et d’examiner celui qui s’adressait ainsi à lui d’une voix vaguement familière. Il se retint pour ne pas sauter trop vite à la gorge de cet étranger qui usurperait le nom de son frère et tenta de mieux lire les traits émaciés que les poils noirs et drus masquaient tellement. Toutefois, quand Chenfu lui fit un large sourire, il sut exactement que c’était son aîné, planté là devant lui. – Chenfu, c’est bien toi ? – Salut Dao. Heureux de te voir petit frère ! – Bien sûr que j’avais raison ! s’exclama l’autre gamin. Personne ne veut jamais me croire. Ça mérite bien un sou pour la bonne nouvelle, non ? – Toi, tu files ! Tu aurais dû me prévenir plus tôt. Pourquoi astu tant tardé à me dire que Chenfu était de retour ? Chenfu agita son grand gourdin au-dessus de sa tête, l’air menaçant, mais ne put s’empêcher d’éclater de rire en voyant la mine complètement décontenancée du jeune brigand.
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– Estime-toi heureux qu’il ne t’ait pas tiré les oreilles et que je ne t’ai pas fait tâter de mon bâton pour avoir tenté de me détrousser. C’en était trop pour l’enfant qui trouvait décidément les adultes bien injustes et plus bizarres encore. Prudent, il battit en retraite, décidé à plutôt retrouver sa bande et un pigeon plus facile à plumer avant la tombée de la nuit. Les deux frères, laissant éclater leur joie, s’étaient jetés dans les bras l’un de l’autre, tandis que le mulet, impassible, en profitait pour se reposer un peu. – Alors, petit frère, je vois que tu n’as pas beaucoup maigri. – Comment veux-tu, à faire la cuisine tous les jours ? – Et surtout à goûter à tout ce que tu prépares… – C’est normal, il n’est pas question d’empoisonner les clients. N’oublie pas ce que père dit toujours : « Un client content, c’est un client qui revient. Et un client qui revient, c’est… – … de l’argent pour demain » ! Chenfu et son frère partirent à nouveau dans un grand éclat de rire. – Si moi je n’ai pas maigri, on ne peut pas en dire autant de toi, commenta Dao qui avait repris son calme le premier. J’ai vraiment eu du mal à te reconnaître. Tu n’as donc rien mangé pendant tout ce temps ? – Si, bien sûr, et des mets incroyables encore, des recettes que tu ne pourrais jamais imaginer ! Seulement ce n’était pas tous les jours. Et puis j’ai tellement marché et marché… J’ai parcouru des centaines de li* et je suis allé bien au-delà des frontières du Qi où j’ai rencontré des gens merveilleux. Mais je crois que mes jambes sont aussi fatiguées que celles de ma mule. – Ne t’inquiète pas pour elle, une fois à la maison, on lui donnera ce qu’il faut. Tu feras bien de te laver un peu aussi, tu pues au moins autant que cette pauvre bête ! Et puis, question vêtements… – Je sais, mais voyager coûte cher et j’ai vite épuisé mes économies. Dans cette tenue, je donnais moins envie à certains de me détrousser. J’ai été attaqué plus de dix fois au cours de mon voyage, surtout au début. J’ai d’abord réussi à mettre mes agresseurs en fuite, jusqu’à ce que je tombe sur une bande plus déterminée et plus nombreuse. Ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé sur moi, à * Mesure chinoise équivalant à environ 576 m.
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