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"Tous les hommes chaussent du 44" de Géraldine Barbe - Extrait

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tous les hommes chaussent du 44


Du même auteur ROMANS ADULTES Au feu, Gilda ! la brune, Éditions du Rouergue, 2015 Ne pleure pas, on se reverra, Éditions Léo Scheer, 2012 Aimer Roger, Éditions Léo Scheer, 2010 Rater Mieux, m@nuscrits, Éditions Léo Scheer, 2008 JEUNESSE La vie rêvée des grands, Éditions du Rouergue, 2015 L’invité surprise, Éditions du Rouergue, 2013 DOCUMENTS Changer de vie, histoires de renaissance, Éditions Plein Jour, 2014 Le bosquet de Vénus, Ekphrasis d’une œuvre de Marc Molk ; D-FictionLabelhypothèse, 2012 TRADUCTION Une si jolie petite fille (Cries Unheard), Gitta Sereny, Éditions Plein Jour, 2014

Née à Montréal, Géraldine Barbe vit à Paris. Après avoir été comédienne, elle est désormais écrivain ainsi que traductrice. Elle a publié plusieurs romans aux Éditions Léo Scheer ainsi que des documents aux Éditions Plein Jour. Son dernier roman, Au feu, Gilda !, est sorti dans la brune en février 2016.

Graphisme de couverture : Olivier Douzou Illustration de couverture : © plainpicture / Jasmin Sander © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com


GĂŠraldine Barbe

tous les hommes chaussent du 44

la brune au rouergue


1. rien à carrer de son allure de fauve

Ça commence l’été, entre la toute fin d’après-midi et le début de soirée. Juste après la plage, couvertes de sel, Gilda et sa sœur ont fait les courses habituelles à la supérette du coin : vin, olives, tomates cerises, pizzas, saucisson, pop-corn… elles ne se nourrissent que de ce genre de conneries le soir, pendant les vacances ; seuls les enfants mangent avant elles des choses équilibrées. Les deux sœurs tout l’été tartinées de coefficient 50 sont assises, lascives, à fumer des clopes dans le jardin de la maison familiale, les sacs de courses négligemment abandonnés à leurs pieds, lorsque débarquent, elles les attendaient, Christian et Samia, leurs amis, et, avec eux, un homme. Il n’a pas encore de prénom, Gilda le voit pour la première fois. Nullement intéressée, elle l’observe. Il est grand oui, pour répondre à la question est-il grand ? Elle lui trouve l’allure chic et animale, étrange, vraiment étrange, pas mal, vraiment pas mal. Avachie sur sa chaise longue, chaussée 7


d’improbables escarpins à talons trop hauts, vêtue d’un reste de robe ou peut-être est-ce un paréo un pantalon à moitié enfilé dessous parce qu’il fait froid le soir – ici c’est la Bretagne –, le chapeau de paille oublié sur ses cheveux courts qui repoussent et le regard dissimulé par ses lunettes de soleil blanches vintage qu’elle ne quitte que lorsque la nuit tombe (par oubli, comme pour le chapeau), Gilda songe un instant à filer discrètement se recoiffer, se changer, se maquiller éventuellement. Elle ne fait rien de tout ça. Allons donc, elle ne va pas accorder d’importance à l’homme qu’elle aperçoit pour la première fois tout ça parce qu’elle le trouve étrange, chic et animal, juste parce qu’il a un beau sourire et un regard auquel elle ne comprend rien. Est-il doux ? Est-il dur ? Ses yeux sont-ils clairs ou foncés ? Elle s’en fout. Elle le salue, distante, prend son air le plus indifférent. Ne pas le regarder lui trop personnellement, ne pas se mettre dans une situation de séduction, ne pas mettre en marche la machine à fantasmes qui se déclenche si rapidement chez elle ces derniers temps puisque l’amour, un homme pour l’incarner, est sa grande affaire depuis toujours. Elle ne va pas, non, parce que quoi, tout à l’heure, demain, il partira et que fera-t‑elle alors sinon rêver si la machine est enclenchée ? Rêver elle a donné, cela lui est désormais interdit. Lorsque les enfants sont couchés (ils ont été douchés et nourris avant, ils font semblant de dormir dans leur chambre commune), les adultes dînent – façon de parler –, ils boivent en grignotant et parlent d’un tas de choses, légères et graves, l’inconnu semble-t‑il cherche à faire son intéressant, Gilda pas du tout. Elle le regarde un peu, beaucoup, ne le quitte pas tellement des yeux malgré ses efforts et bonnes résolutions. 8


Ne pas trop le regarder lui personnellement. Ne pas se mettre en situation de séduction. Ne pas enclencher la machine à fantasmes. Rien à carrer de son allure de fauve. Vers 6 heures du matin, ils se couchent. Le lendemain vers 10 heures, lorsqu’elle pénètre dans le jardin, Gilda peine à ouvrir les yeux. Le soleil est éblouissant, la journée promet d’être sublime. Gilda est cette fois habillée plus n’importe comment que jamais, presque en robe de soirée, un foulard sur la tête, elle retourne se changer mais c’est pire, un genre de tunique fleurie parfaitement ridicule mais flemme. Lui – hum… maintenant il s’appelle Patrick – est déjà levé, il est allé chercher du pain, des croissants chauds dans la bonne boulangerie. Il a fait du café, il n’a pas envie de partir mais il doit, il demande à Gilda la référence des livres qu’elle a écrits, il va la lire dit-il, il lui faut des coordonnées pour donner un retour. Gilda répond, malicieuse : « Je n’accepte que les retours positifs, si tu détestes, mens et dis-moi que tu aimes. » Patrick rit, à moitié dans son lit  1. Elle griffonne sur un papier ses titres, il n’y en a pas cinquante, et son mail, pas son 06 – Gilda n’est pas ce genre de fille qui file son 06 et attend qu’on la sonne.

1 « Femme qui rit à moitié dans ton lit », l’inverse se vérifie parfois, paraît-il.


2. des chaussures et des hommes

Trois mois plus tard, la machine est enclenchée, elle attend. « Oh j’attends qu’il me sonne. »

Sur la petite terrasse ensoleillée et venteuse de son café préféré dont le charme est de ne pas chercher à en avoir, Gilda rejoint Emma, son amie féministe au look un peu années 30. Cheveux ondulés blond vénitien coupés court, teint pâle, lèvres rouges, pas d’enfants, un travail qui la passionne, beaucoup d’amants, Emma a tout essayé, tout vécu. Hommes, femmes, trans, son appétit et sa curiosité sexuelle sont sans limites. Pour l’instant elles sont au thé, j’espère que ça ne durera pas car le thé est une boisson vraiment ennuyeuse. Vraiment si elles restent au thé moi je me casse. – Alors c’est qui ce garçon ? Qu’a-t‑il de si exceptionnel ? 10


– Ce n’est pas un garçon, c’est un homme. Il s’appelle Patrick, il est prof de français, il a 47 ans, des cheveux et le permis de conduire. – Mais quelle extravagance ! – Il chausse du 44. – Ça, c’est un argument. – Dans ma vie, les mecs ont toujours fait du 42, c’est un signe. Il est différent. En plus il est Bélier. – S’il est Bélier je n’ai plus rien à dire. – J’ai passé des années à chercher dans la ville un homme comme on cherche une paire de chaussures. J’investiguais pieds nus, je n’arrivais pas à m’ancrer sur le sol, je ne trouvais pas chaussure à mon pied, ça tournait au cauchemar. – Des hommes et des chaussures, il n’y a que ça dans ton quartier. – Y en avait plein, y en avait trop, je détestais tous les modèles. La forme, la matière, la couleur, le confort à l’usure, toujours quelque chose déconnait. J’en ai eu marre, j’ai commencé à déprimer, j’ai chopé la flemme d’essayer. Je me suis dit tant pis, plus d’homme, pieds nus toute la vie, j’ai commencé à m’habituer. File pas trop la métaphore des chaussures, c’est vulgaire. – T’habituer ? Tu parles ! Tu oublies que l’an dernier, tu t’es acharnée vainement et pendant des mois à tenter de séduire un pauvre gars avant de jeter ton dévolu sur un autre innocent qui lui n’a malheureusement pour lui pas eu la présence d’esprit de t’ignorer. Si je n’étais pas ton amie, je t’aurais bien dénoncée au M.L.H.  1 – C’est un peu vrai. N’empêche. Cette fois je ne peux pas lutter, cet homme me plaît, il me plaît trop fort. 1 Mouvement de libération des hommes. 11


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