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"Seules les bêtes" de Colin Niel - Extrait

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SEULES LES BÊTES


Du même auteur, dans la même collection Les Hamacs de carton, 2012 (Prix Ancres noires 2014) Ce qui reste en forêt, 2013 (Prix des lecteurs de l’Armitière 2014, prix Sang pour Sang Polar 2014) Obia, 2015 (Prix des lecteurs Quais du Polar/20 Minutes 2016, Prix Récits de l’Ailleurs de Saint-Pierre-et-Miquelon 2016, Prix des lecteurs Villeneuve-lez-Avignon 2016)

© Graphisme de couverture : Odile Chambaut Image de couverture : © Sarah Waiswa © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com


Colin Niel

SEULES LES BÊTES roman


Pour Charlotte, Go miniature au pied du monde. En moi, mĂŞme enfouie.


ALICE


Les gens veulent toujours un début. Ils s’imaginent que si une histoire commence quelque part, c’est qu’elle a aussi une fin. Que l’orage a cessé, qu’ils peuvent revenir à leur routine, épargnés qu’ils ont été. Ça se tient, je dis pas. Et puis ça rassure un peu. Il faut bien parce que ce qui s’est passé cette année-là, ça en a inquiété plus d’un. Ceux d’en bas dans la vallée, sur les marchés, dans les foires, ils la racontent encore, cette histoire. Ils inventent la moitié d’ailleurs, chacun a ses petits détails qu’il a rajoutés, qu’il peaufine les mois passant. À leur place je ferais pareil : ça fait des choses à dire, tout le monde cherche des choses à dire, sinon on n’existe pas. C’est humain. Bref. Lorsque les gens reparlent de tout ça, leur début à eux, c’est celui de la télé. Le 19 janvier. Le jour où Évelyne Ducat a disparu. Moi, c’est le lendemain que j’ai appris la nouvelle. L’hiver était installé pour de bon, la neige tapissait ma montagne comme un linge trop blanc et les vents n’en finissaient plus de balayer les versants. La nuit on les entendait hurler autour de la ferme. Ce matin-là, le chauffage à fond pour désembuer mon pare-brise, je conduisais doucement, malgré les chaînes je savais que les routes étaient dangereuses. J’ai descendu les lacets au ralenti, au milieu des blocs de granit entassés sur les pentes que, gamine, j’imaginais tombés du ciel pendant un énorme orage. Je pensais à ma journée

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de la veille, c’est pour ça que je n’ai pas fait attention aux voitures bleues garées le long de la départementale, pas plus qu’aux gendarmes affairés autour avec leurs cartes et leurs portables qui captaient mal. Un autre jour, j’aurais essayé de savoir ce qui s’était passé, j’aurais fait ma curieuse en me répétant C’est pas tes affaires. Mais là, j’ai roulé presque sans ralentir pour entrer dans le bourg et aller me garer près de la place du Marché. Il n’y avait pas foule, trois-quatre stands de producteurs qui se tenaient chaud en haut de la rue piétonne. J’ai croisé quelques vieilles connaissances, des types que j’avais connus gamins et que je voyais vieillir au fil des années, avec qui j’échangeais juste des petits bonjours histoire de montrer qu’on savait encore d’où on venait même si on n’avait plus grand-chose en commun. C’est là, dans le froid du marché, que j’ai réalisé que ce n’était pas un jour comme un autre. Les marchands qui se tapaient les mains au-dessus de leurs pièces d’agneau ou de leurs confitures de châtaignes, les clients emmitouflés dans leurs parkas, ils avaient tous la même histoire à la bouche. Les discussions fusaient en petits nuages de buée glacée. Et bien sûr, Éliane était là, avec son panier de légumes sous le bras. Elle m’a alpaguée en disant Ça se présente mal, ils la retrouveront jamais à mon avis. Avant de réaliser que je n’étais pas au courant et de me fixer comme si je sortais d’hibernation. C’est finalement autour d’un café, dans le seul bistrot de la ville ouvert en cette saison, qu’elle m’a mise au parfum. On était les seules clientes. – Il y a une femme qui a disparu. Tous les gendarmes sont à sa recherche. T’as pas vu les infos hier soir ? Non, je n’avais pas regardé la télé. Michel oui, il s’était collé à l’écran pour suivre le journal local et la météo. Forcément, il était concerné comme tous les éleveurs du coin qui se demandaient quel sort les jours prochains leur réservaient, à eux et à leurs bêtes. Mais moi, tout accaparée par mes idées, je n’avais pas prêté attention à ce qui se disait dans le poste. – Évelyne Ducat, ça te dit quelque chose ? – Ducat… C’est un nom d’ici, non ? – Oui. Et crois-moi, c’est pas n’importe qui.

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La disparue était mariée à un notable, un gars du coin parti à la capitale à sa majorité puis revenu vivre dans la vallée après avoir fait fortune à l’étranger. Un riche, quoi, ai-je pensé à ce moment-là, voilà pourquoi on en parlait autant de cette affaire. Si c’était un de mes paysans au bord de la faillite qui manquait à l’appel, sûr que ç’aurait fait moins de bruit. Il ne fallait pas trop me lancer là-dessus, ça pouvait durer des heures. Bref. La dernière fois que l’homme d’affaires avait vu sa femme, elle quittait sa villa pour un après-midi de randonnée en solitaire. Une petite marche comme elle en avait l’habitude, bravant l’hiver sur le plateau ou du côté du mont, elle n’avait pas précisé. Et depuis, plus rien. On avait retrouvé sa voiture abandonnée à l’entrée de la ville, mal garée en bord de route. Ça faisait un beau sujet de discussion en ce mois de janvier glacial où chacun attendait le retour des beaux jours. Tout le monde y allait de son idée. Avec en tête de liste, le scénario du pire, celui qui ramenait à la surface les souvenirs de nos ancêtres. La tourmente. Oui, certains disaient qu’Évelyne Ducat avait été emportée par la tourmente, comme autrefois. La tourmente, c’est le nom qu’on donne à ce vent d’hiver qui se déchaîne parfois sur les sommets. Un vent qui draine avec lui des bourrasques de neige violentes, qui façonne les congères derrière chaque bloc de roche, et qui, disait-on dans le temps, peut tuer plus sûrement qu’une mauvaise gangrène. C’est comme ça que deux enseignantes avaient péri dans les années 1940, je connaissais l’histoire depuis toute gamine. Parties à pied pour rejoindre l’école à seulement deux kilomètres de leur village, les jeunes femmes s’étaient perdues dans la tempête. On les avait retrouvées congelées, collées l’une à l’autre au pied d’un arbre givré. Dans les hameaux, nos aïeux avaient construit des clochers qu’ils faisaient retentir pour guider les égarés quand la rudesse de l’hiver s’installait. Maintenant ça faisait partie du folklore, de ce qui nous restait de cette époque où tout était plus dur. La tourmente ne tuait plus personne aujourd’hui. Mais Éliane, elle continuait à se faire peur avec ça chaque année. Alors forcément, cette fois elle y croyait.

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– Hein, qu’est-ce que tu en penses, toi ? m’a-t-elle relancée. Je l’ai observée, emballée dans sa doudoune avec ses joues bien roses qui la faisaient paraître plus jeune que son âge. Elle voulait mon avis, comme d’habitude. Mais là, je n’ai pas répondu. – T’es pas bavarde aujourd’hui. Il y a un truc qui va pas ? – Non, pas du tout. Je mentais, bien sûr. La vérité, c’est que ce qu’elle venait de me raconter dans ce café surchauffé, je ne l’avais écouté qu’à moitié. Je la voyais se passionner pour ce fait divers qui allait faire les gros titres pendant plusieurs jours, se demander si on allait en parler aux infos nationales. Mais rien à faire, je n’arrivais pas à m’y intéresser. J’aurais dû pourtant, peut-être que si j’avais compris plus tôt à quel point j’étais concernée par cette histoire, j’aurais pu éviter ce qui se préparait. Mais j’étais ailleurs, moi aussi perdue dans la tourmente, à ma manière. Alors j’ai laissé Éliane terminer son récit, je l’ai relancée un peu pour faire bonne figure, puis je suis retournée me geler les joues dans le froid de la ville. C’était une journée sans visite, j’ai fait des courses et réglé deuxtrois choses en ville, des occupations pour lesquelles je n’avais pas besoin de trop réfléchir. Et le soir, j’ai repris la route vers les hauteurs enneigées de ma montagne. Jusqu’à ce hameau qui m’avait vue grandir et que j’imaginais ne quitter qu’à ma mort, avec ses bâtisses trapues aux murs de granit, sa fontaine taillée dans la roche. Je me suis garée dans la pente, face au fleuve de brouillard gris qui serpentait dans la vallée, engloutissant le moindre village. À la maison, j’ai posé mes affaires en soupirant, et pas longtemps après j’ai fait cuire deux saucisses et des pommes de terre à l’eau dans le silence de la cuisine. Michel est arrivé un peu plus tard, quand le dîner était prêt. J’avais le dos tourné, je l’ai entendu retirer sa combinaison dans l’entrée et marcher vers la salle de bains pour se doucher. Sans dire un mot. Quand il est venu s’asseoir à la grande table en bois qui barre la pièce d’une fenêtre à l’autre, il avait les cheveux mouillés et sous son pull il portait son tee-shirt des Jeunes Agriculteurs, celui qu’il mettait après les journées difficiles. Il a coupé un bout de saucisse, l’a mâché un moment. Et seulement après, il a demandé : – Ça va ?

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– Oui, ai-je répondu comme si c’était un jour comme un autre. J’ai parlé parce que c’est ce que je fais de mieux, j’ai dit où j’étais allée, qui j’avais vu, ce que j’avais acheté. Michel a haussé les sourcils pour dire Je vois. J’ai fixé un instant son visage mat, ses sourcils réunis en une ligne d’une tempe à l’autre, ses yeux dont je n’ai jamais su dire la couleur. – Et toi ? Ta journée ? Le poing serré autour de son couteau, il a haussé les épaules. – Les vêlages. Les vêlages, c’est tout, il n’a pas détaillé. Pas besoin, il savait que je savais. Parce que ce métier je le connais comme si je l’avais pratiqué, qu’il a rythmé ma vie depuis l’enfance. Les vêlages, ça voulait dire qu’il dormait peu, passait l’essentiel de son temps dans l’étable à veiller sur les vaches, à nettoyer les crèches, à étaler le foin. De temps en temps il descendait dans la vallée pour voir ses clients et régler des problèmes techniques. C’était une période difficile pour lui. Alors non, il n’avait pas besoin d’en dire plus pour que je comprenne. Sauf pour entretenir la conversation, pour moi, pour nous, ça n’aurait pas fait de mal. À la fin du repas, il s’est essuyé la bouche, il a posé sa serviette et s’est levé pour porter son assiette à l’évier. – J’y retourne, a-t-il dit doucement. J’ai de la paperasse. Puis il est sorti de la pièce pour gagner le bureau qu’il s’était aménagé dans le bas de la maison et auquel on accède par l’extérieur. Là où il remplissait ses formulaires et compilait ses bilans sur l’ordinateur. Moi je suis restée là, face au mur du salon et aux photos encadrées de mes neveux à la plage, toute seule avec ce silence devenu trop familier. Michel et moi, on ne se parlait plus que pour assurer la bonne tenue du foyer. Et je dois avouer que ces derniers temps, ça m’arrangeait bien. Surtout ce soir. Parce que j’étais dans mes pensées, obsédée même, on pouvait le dire comme ça. Pas par la disparition d’Évelyne Ducat comme Éliane et tous ceux d’en bas. Non, depuis la veille, je ne pensais qu’à une chose : à Joseph, là-bas dans sa maison sur le causse. À Joseph dont j’avais fini par tomber amoureuse. À Joseph qui ne voulait plus de moi.

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