Du même auteur au Rouergue Cornichon Jim – 2015, roman dacodac. Une histoire de sable – 2016, roman doado.
Graphisme de couverture : Olivier Douzou Photographie de couverture : © Simon Barber/Millennium Images UK © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Benjamin Desmares
des poings dans le ventre
chapitre 1
La cour est calme. Il a plu tout à l’heure, pendant le cours de physique. Le sol est encore humide. Luisant. Un vent froid hante les coursives. Il est 13 h 30. Le dos contre le mur du bâtiment de sciences, tu écoutes. Tu es seul. Premier à sortir le midi, premier à rentrer chez toi. Premier aussi à remettre les pieds dans cet endroit que tu détestes. Ici ou chez toi, après tout, n’estce pas la même chose ? Tu entends leurs bruits bien avant de les voir. C’est drôle, semaine après semaine, il y a toujours des rires. Malgré tout. Ils oublient vite. Tu les vois arriver, ils sont là, ils rient et se bousculent. Bientôt la cour en sera pleine. Alors, tu pourras faire ton choix. La dernière fois ? C’était la semaine dernière, rappelletoi. Ce grand type qui fait des démonstrations de karaté dans la cour. Son beau visage impassible, la jambe tendue, impressionnant de maîtrise. Et le pied qui s’arrête à un centimètre du menton de son ami. Ça n’a pas traîné. Tu n’as pas douté de toi une seule seconde. Lui non plus ne semblait pas douter. Le buste bien droit, en position, 5
martial. Mais tu possèdes en toi une force supérieure que rien n’arrête. Le karatéka est reparti les lèvres déchirées, en sang. Voilà, ils sont tous là, grouillants. La cour en est pleine. Ils sont le banc d’anchois et toi le grand requin blanc. Prédateur ultime. Machine implacable. Tu ouvres et fermes les poings. Tu sens tes muscles rouler sous ton sweat. C’est agréable, ce sentiment d’invincibilité. Tu te redresses et tes larges épaules se décollent du mur. Tu vas rentrer dans le banc d’anchois. Tu sauras bien lequel choisir. Tu fonctionnes à l’instinct. Tu sais que tu peux te le permettre. En approchant, tu sens les premiers regards en coin. Regards craintifs, vite détournés. Il y en a plein, mais ce serait trop facile. Tu avances et en croises certains qui ont été tes amis. Tes amis, tu les as tous tabassés au moins une fois. Comme ça. Pour voir. Pour rire, presque. Tu continues d’avancer, ils font des efforts pour faire comme s’ils ne te voyaient pas. Ça y est, tu t’es décidé. Ça n’a pas été très long. Il est là-bas, pas loin du panneau de basket. Il parle avec deux filles. Des filles de ta classe. Lui est dans une autre troisième. Toujours à se marrer. À faire son mariole. D’ailleurs, les filles sont en train de rigoler.
chapitre 2
Tu n’as pas choisi le plus costaud. Mais celui-ci a une grande bouche. À l’aise quoi qu’il arrive. La répartie facile et la vie aussi, sans doute. Tu es là, derrière lui, les deux filles t’ont vu mais pas lui. Pas encore. Puis, quand même, il se retourne. Tu ne perds pas une miette de ce qui se passe sur son visage. Tu le découvres enfin, ce visage qu’il ne montre jamais ici. Ce visage grave, ce visage anxieux, ce visage qui n’a plus rien de drôle. Ta seule présence ici, devant lui, le piège. Il sait déjà que sa première parole, que son premier mot, va le condamner. Il sera perdu. À ta merci. – Quoi ? Curieux, c’est souvent par ce mot que ça commence. « Quoi ? » Aujourd’hui, tu innoves. Tu ne réponds pas. Tu le laisses seul. Tu veux voir jusqu’où il va s’enfoncer avec ses mots. Ses mots dont il tire d’habitude sa force. – Qu’est-ce qu’il y a ? Tu le pousses un peu, à peine. Ta main à plat sur son épaule. 7
– C’est bon ! Son corps vrille. Il manque de tomber, recule d’un pas. Les filles te parlent mais tu n’entends pas ce qu’elles te disent. En fait, tu t’en fous. Tu le pousses encore. Un peu plus fort. Et il recule encore. Voilà, vous y êtes. Tous les deux comme prisonniers au milieu d’un cercle que vous seuls pouvez voir. Pris au piège de vos regards qui ne parviennent plus à se passer l’un de l’autre. Quelqu’un a posé une épaisse couverture sur la cour. Elle filtre les bruits et la lumière. Et l’autre qui charge parce qu’il n’a plus le choix. Les bêtes sauvages font ça. Se retourner, haletantes, pour faire face au prédateur. Tu le cueilles d’un coup sur l’oreille. Il tombe, se rattrape d’une main sur le sol, se relève. Il aimerait être ailleurs mais il n’y a plus d’issue. Le cercle de tout à l’heure, invisible, tu peux le voir à présent. Formé par les curieux qui se sont approchés. Vous êtes rentrés dans l’arène. Et toi, forcément, tu es le champion. Les filles crient. Mais leurs cris glissent sur toi sans t’atteindre. Tu as quelque chose à finir. Alors, tu fais un pas en avant et traverses sa défense. Sans t’en faire. Il tente bien quelque chose, peut-être même parvient-il à t’atteindre. Ce n’est pas grave. Tu t’es fixé un but. Alors tu y vas de ton « Un-deux-trois. » « Ba-Ba‑Bam ! », comme tu répètes souvent dans ta tête. Trois coups dans le ventre. Personne ne tape aussi vite et aussi fort que toi. C’est ton truc. « Ba-Ba‑Bam ! » Plutôt dans le ventre quand tu es au bahut. Éviter que ça se voie pour éviter les ennuis. Mais les ennuis, après tout, qu’est-ce que ça peut faire ? 8
L’autre est plié en deux. Il se laisse aller sur le sol, s’allonge doucement, ouvre la bouche. Ses yeux brillent, des larmes coulent sur ses joues. C’est tout ? Oui, c’est tout pour aujourd’hui. Un grand calme s’abat sur toi. L’arène disparaît peu à peu. C’est fini et tu te sens seul et triste. Tu entends quelqu’un qui crie derrière toi. Cette fois tu te retournes. C’est un pion. Il est nouveau, arrivé depuis la rentrée. Il approche à grands pas et tu le regardes. Pendant quelques secondes, tu te demandes si tu ne vas pas faire pareil avec lui. Trois coups dans le ventre. D’ailleurs, dans ses yeux à lui aussi, tu peux voir la peur que tu inspires. Tu te reconnais dans leurs yeux. Il est là maintenant, en train de te crier dessus. Il dit que tu n’es pas bien, il dit que tu as un problème. Puis il t’emmène vers les bureaux.
chapitre 3
Tu rentres dans la classe alors que le cours de français a commencé. Tu rentres sans frapper, le prof t’arrête. Tu tends le papier, vous vous jaugez un instant. Tu rejoins ta place. Les regards ne s’attardent jamais sur toi. Les gens sentent le danger. Alors personne ne te regarde tout à fait. À part peut-être celui-là, justement, ce prof de français qui vient d’Algérie. Il a une façon de fixer les gens quand il leur parle. Comme s’il voyait à l’intérieur d’eux. Pour qui se prend-il cet abruti ? Comment oset-il ? Ne se rend-il pas compte du danger qu’il court ? Ne jamais fixer un chien méchant. Toujours laisser traîner les yeux plus loin, sur la croupe. Pas d’offense. Pas de provocation. C’est cette année que tu as compris que tu pouvais faire peur aux adultes. Aux adultes aussi. Tu as repéré la même lueur affolée dans leurs yeux. La même que tu faisais naître auparavant dans ceux de tes camarades. Ça a commencé avec la prof de maths. Puis, très vite, simplement par ta présence, les autres s’y sont mis. Ils n’osent 11
plus s’approcher. À part le prof de sport peut-être. Mais lui, là ! Le prof de français avec sa grosse touffe de cheveux noirs bouclés. Ce n’est qu’un faible qui n’a que ses livres et ses citations pour se défendre. S’il le fallait, tu n’en ferais qu’une bouchée. Alors pourquoi te regardet-il comme ça en te parlant de Montesquieu ? En te parlant d’Hemingway et de Romain Gary ? Puisque c’est ainsi, toi aussi tu le dévisages. Toi aussi tu lui mets la pression. Tu ne le lâches plus. On va bien voir qui est le plus fort. Quand vos regards se croisent, c’est baston, comme dans la cour. Ça dure plus longtemps, peut-être, mais tu tiens bon. Tu sais que tu es le plus fort. Et lui aussi doit le sentir. Alors, pour finir, il détourne les yeux, abandonnant le combat comme le dernier des lâches. Il a compris. Tu l’as vaincu. Tu peux sortir de l’arène. Vainqueur. Encore une fois vainqueur, tu ne connais pas d’autre alternative. Tu tournes la tête, observes tes camarades de classe. Eux aussi ont compris ce qui vient de se jouer. Il y a de l’électricité dans la salle de classe. Chacun regarde droit devant lui, tendu. Quoi ? Pardon ? C’est à toi qu’il s’adresse ? Tu tournes la tête vers le bureau. Le prof est là et non seulement te fixe de ses yeux de chouette mais te parle. Il vient de te poser une question. Alors ? Alors ? – Quoi ? demandes-tu, fou de rage. Il te repose la question. Ses yeux se sont replantés dans les tiens. Il n’a donc pas compris tout à l’heure ? 12
Il en veut encore ? Il en veut plus ? Ta main dans sa gueule ? Quoi la question ? Si tu l’as comprise ? Mais on s’en fout, ce n’est pas ça le problème. Le problème, c’est qu’il te cherche. Et s’il te cherche… Un autre lève la main et le prof se détourne de toi. – Oui ? Bonne réponse. Tu passes le reste du cours à essayer d’engager à nouveau le combat. Histoire d’en finir une bonne fois. De le terrasser. Mais les yeux du prof vont de l’un à l’autre en glissant sur toi. Il a peur. C’est sûr.