la plus grande chance de ma vie
Du même auteur Les Gold Star Mothers (BD) – illustré par Fred Bernard, à paraître en 2017 aux Éditions Delcourt Mes résolutions – illustré par Jean-Luc Englebert, à paraître en 2017, Pastel-École des loisirs Je suis qui je suis – collection doado, 2016, Éditions du Rouergue Le mensonge – illustré par Frédérique Bertrand, 2016, Éditions du Rouergue Dépêche-toi ! – illustré par Aki, 2016, Éditions du Seuil Jeunesse Le bureau des objets perdus – collection doado, 2015, Éditions du Rouergue Les mots du temps – illustré par les photos de Janik Coat, 2014, Éditions Thierry Magnier Maintenant, Avant, Après – illustré par Gilles Rapaport, 2014, Éditions du Seuil Jeunesse Mon animal préféré – illustré par Emmanuelle Tchoukriel, 2012, Éditions Albin Michel Jeunesse Pour grandir, il faut… – illustré par les photos de Jean-François Spricigo, 2010, Éditions du Rouergue 1 seconde 1 minute 1 siècle – illustré par Muriel Kerba, 2009, Gallimard Jeunesse Ces choses qui font battre le cœur – illustré par les photos de Carole Bellaïche, 2009, Éditions Albin Michel
L’ange – illustré par Isabelle Malenfant, 2009, Éditions des 400 coups Des ailes dans le dos – illustré par Frédérique Bertrand, 2009, Éditions du Rouergue (sélection du prix Baobab 2009)
Le catalogue des vœux – Le catalogue des occasions de faire un vœu – illustré par Ronan Badel, 2007, Gallimard Jeunesse
Photographie de couverture : © Terje Rakke / Plainpicture Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Catherine Grive
la plus grande chance de ma vie
Ce roman est inspirÊ d’un fait divers.
Pour M. et S. Et pour RaphaĂŤlle, Aurore et tous les enfants de parents, ce qui finit par faire du monde.
chapitre 1
C’est toujours moi qui gagne. Le billet par terre, la fève dans la galette, la dernière paire à ma taille, c’est pour moi. C’est comme ça, j’ai de la chance. C’est dans mes gènes, mes parents travaillent à la Française des jeux. Ma mère, elle, remet les gains aux gagnants. Au-delà de 15 millions d’euros, le joueur est reçu en personne. Champagne, petits fours et doigts qui collent. Ce n’est pas pour autant toujours la fête. Beaucoup ne comprennent pas ce qui leur arrive. Ils seraient même plutôt inquiets que vraiment contents. À raison. Une fois le rêve passé, c’est le début des ennuis. Tous ces amis qu’on ne se connaissait pas, ces banquiers qui vous appellent, les colonnes de chiffres, les gens qui changent autour de soi. Ma mère est là pour les féliciter, les aider, les rassurer. Je crois qu’elle dégage quelque chose de particulier. Les gens se sentent en confiance avec elle. Elle donne l’impression de s’intéresser à vous, et c’est vrai. 9
Mon père, lui, est tristement comptable à la Française des jeux. Je dis « tristement » car la joie des vainqueurs, il ne connaît pas. Au contraire. Ce qu’il voit, c’est la mauvaise nouvelle. La caisse va se vider, il va falloir compenser. Dessiner des graphiques, sortir les calculettes, soupirer. En fait, quand l’un est content, l’autre pas. Les vases communicants, quoi. Ou la balançoire. Plus l’un monte, plus l’autre descend. C’est peut-être pour ça qu’ils s’engueulent autant. Heureusement, ils ont un truc infaillible pour se réconcilier. Ils jouent à la chouine, un jeu de cartes qui vient de la famille de papa. Malgré mon extrême jeunesse, j’ai compris très tôt que le jeu était une affaire sérieuse. Et la chance aussi, donc.
chapitre 2
Une autre preuve de ma chance ? Je suis jolie. Ce n’est pas moi qui le dis, ce sont les autres et je les crois. Je les crois depuis qu’un agent de mannequins m’a arrêtée dans la rue pour me proposer de faire des photos. C’était pour une crème rajeunissante. Ils choisissent des filles de plus en plus jeunes. Le teint frais, aucun cerne sous les yeux. – Ça ne dure pas longtemps, cette période, m’avait prévenu l’agent. Tu as de la chance. Je sais, j’ai failli répondre. Mais je me suis abstenue. La chance, moins on en parle, mieux on se porte. Ce soir-là, quand j’en avais parlé à mes parents, ma mère avait dit : « Il n’en est tout simplement pas question », et papa : « Vous faites comme vous voulez. » Résultat, je n’avais rien fait. De toute façon, je n’étais pas sûre d’en avoir vraiment envie. Quand je veux vraiment quelque chose, cela se passe différemment en moi. Je ne pense plus qu’à ça, je ne vois pas ma vie sans, j’en mourrais sinon. Comme avec mon chien. J’ai mis un an pour convaincre mes parents. 11
Ils voulaient que je choisisse un animal sans dents, type poisson rouge ou oiseau, mais j’ai tenu bon. On est allés le chercher à la SPA. C’était horrible de voir tous ces animaux ayant perdu leur famille, car c’est bien ça au fond qu’il leur arrive. Dès que je l’ai vu lui, roux avec une tache blanche sur la truffe, j’ai su qu’il était celui que j’attendais. Il a fallu lui trouver un nom. Tintin ? Clovis ? King ? Arto ? Krouk ? Pendant quelques secondes, je lui ai laissé croire qu’il avait le choix et j’ai dit : – Poker. Il a tout de suite été d’accord.
chapitre 3
Ma mère et moi, nous nous ressemblons beaucoup. On est brunes l’une et l’autre, on a les mêmes yeux en amande, les mêmes pommettes hautes. À tel point qu’on nous dit souvent que je suis « son portrait craché », « elle en plus petite », qu’elle ne pourrait pas me renier, ce genre de phrases, quoi. En général, on sourit, on remercie. Parfois on discute. Sauf quand papa est là. Là, on se contente d’un petit signe de tête et encore pas toujours. Il n’aime pas parler avec les gens qu’il ne connaît pas. Ça fait partie des nombreuses différences entre ma mère et mon père. Ils habitent à la même adresse, ils travaillent au même endroit, ils ont la même fille unique, mais ils n’ont rien à voir. Par exemple, quand l’un est toujours en avance (mon père), l’autre est tout le temps en retard. Quand l’un aime le salé (mon père), l’autre préfère le sucré. 13