dĂŠfense lĂŠgitime
Graphisme de couverture : Olivier Douzou Illustration de couverture : © Michel Galvin © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Véronique Sousset
défense légitime
récit
la brune au rouergue
Remerciements À mes parents, À cette auteure, elle se reconnaîtra, qui m’a encouragée à poursuivre mon rêve, À toutes celles et ceux qui m’ont portée, de leurs sourires, de leurs bienveillantes attentions, de leurs précieux conseils, de leur confiance et de leur ardeur dans cette aventure, À vous qui comblez cette folie, à laquelle un jour j’ai cru, d’être lue.
À sa mémoire.
Quiconque lutte contre un monstre devrait prendre garde dans le combat à ne pas devenir monstre lui-même. Et quant à celui qui scrute le fond de l’abysse, l’abysse le scrute à son tour. Friedrich Nietzsche
La nuit Dans la nuit, Je me suis uni à la nuit À la nuit sans limites. À la nuit. Dans la nuit, Henri Michaux
Lorsque ta vue veut pénétrer trop loin dans les ténèbres, il advient qu’en imaginant, tu t’égares. La Divine Comédie, Dante
Prologue
La question est sans réponse a priori. Comment, lorsque gronde la colère des faits, affirmer autre chose que ce qu’il est commun d’entendre ? Éviter l’hyperbole au profit de la mesure ? Comment défendre ce que l’opinion nomme un monstre ? Parce que tout être humain a le droit d’être défendu au nom des lois de la République, de ses valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité. Et si défendre n’était pas excuser, ni trouver des circonstances atténuantes, mais expliquer, donner du sens, guider sur le chemin escarpé de la vérité, pour juger en connaissance de cause, surtout quand la peine encourue est lourde ? Puisque chacun peut un jour être désigné juré en cour d’assises, chacun a le droit et le devoir de savoir qui il va juger, qui est cet homme derrière le crime. Et s’il n’y avait pas de monstre, juste un homme, un semblable, derrière la monstruosité des faits ? Je n’étais pas prédisposée à connaître cette histoire, ni à cette rencontre. J’avais prêté serment comme on embrasse un 13
être cher, avec conviction et affection. Je savais que la profession d’avocat exercée en droit pénal tient de la position, parfois intenable. J’aurais pu choisir une matière moins chargée en émotions contrastées, mais la sérénité professionnelle ne sied pas à ce qu’il est convenu de nommer une excessive. J’exerçais alors dans une ville moyenne, après avoir pris mes marques sur les parquets d’un tribunal plus modeste où, faute d’avocats pénalistes de renom, j’avais pu m’exercer à la défense et me faire une petite réputation. J’allais connaître d’une terrible affaire dont les journaux se sont fait l’écho en la reprenant du seul prénom de la victime, une enfant. Cet usage sans le nom du père accentue la solitude. Effet médiatique garanti mais dramatique et implacable pour la défense, même s’il est un juste hommage : le prénom de la justice faite à la mémoire de l’enfant disparue.
PLONGÉE EN « OBSCURCIE »
Avec force précautions, je rôde autour des profondeurs, leur soutire quelques vertiges et me débine, comme un escroc du Gouffre. Emil Cioran
15
Est-ce aisé de dire que l’on est un monstre ?
« Monstre », un des rares mots de la langue française qui ne rime avec aucun autre. Du latin monstrum : phénomène singulier avant que de désigner un être qui fait horreur. Je n’en avais jamais côtoyé de si près. J’ai fait sa connaissance. Rien n’efface cette expérience. Abasourdie, on baisse le regard dans un premier temps, puis on lève la tête pour lui faire face. Me voilà devant toi ? Vous ? Comment s’adresse-t‑on à un monstre ? Je choisis « vous », autant pour la distance qu’il permet que parce que vous n’êtes pas qu’un. Vous n’avez pas été un allié, vous n’êtes pas un ami mais vous êtes plus qu’une connaissance. Je vous ai rencontré, de ces rencontres singulières, terriblement humaines. Nos mots se sont adressés, nos voix se sont entendues. Vos silences ont fait écho, mon timbre a résonné. Je vous ai porté et vous m’avez apporté, mais je suis restée, aux yeux de l’opinion, l’avocat d’un salaud. 17