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"Une activité respectable" de Julia Kerninon - Extrait

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une activitĂŠ respectable


Du même auteur au Rouergue Buvard, la brune, 2014 (prix Françoise Sagan, prix René Fallet, prix Edmée de la Rochefoucauld, prix du roman de la Ville de Carhaix) Le Dernier Amour d’Attila Kiss, la brune, 2016 (prix de la Closerie des Lilas, prix de la Page 112)

Graphisme de couverture : Olivier Douzou Illustration de couverture : © Bjanka Kadic/Millennium Images UK © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com


Julia Kerninon

une activitĂŠ respectable

la brune au rouergue


La personnalité est le répertoire de stratégies que chaque individu élabore dans l’effort de survivre à l’enfance. Frank Sulloway, Les Enfants rebelles


À cinq ans et demi, j’ai passé un contrat avec mon père. Premier compromis d’une longue et fructueuse série, j’ai accepté de ne plus sucer mon pouce en échange d’un allerretour à la capitale. Pourtant, c’est ma mère qui m’a emmenée – dans mon souvenir en tout cas il n’y a qu’elle et moi au moment où elle s’est arrêtée net devant une façade, dans le quartier de Notre-Dame, et m’a fait déchiffrer l’enseigne de Shakespeare and Company. C’était l’année où nous portions chacune un manteau en faux léopard, celui de ma mère était lourd et beau, avec une doublure de satin grenat dans laquelle souvent elle m’enveloppait, me faisait un tipi dans le vent froid, et moi j’avais identique mon petit manteau doux, avec la capuche à oreilles, quand ma mère me prenait dans son manteau en rabattant les deux pans sur moi je me sentais un animal venant se blottir dans les jambes de son aîné, les taches éparses de nos deux fourrures se mêlaient, j’étais sa petite fille léopard, donnant la main à ma mère hollywoodienne, rouge 9


glamour, épaules solides, marchant comme une reine – toutes les deux, ce jour-là, nous sommes entrées dans la boutique du même pas, et bien sûr que je me rappelle tout. J’avais toujours su confusément que cet endroit existait, sa présence avait flotté quelque part dans la rivière de paroles de ma mère, c’était l’endroit d’où nous étions, the place we belonged to, nous appartenions là, c’était le verbe anglais qu’elle utilisait chaque fois pour décrire les lieux qui comptaient, quand elle parlait, elle naviguait à vue entre les deux langues, cherchant celle qui posséderait le mot le plus précis pour son émotion, inventant pas à pas un volapük chantant qui était ma vraie langue maternelle. Shakespeare and Company, elle m’en parlait tout le temps, nous avions un croquis de la façade encadrée dans le salon de notre maison, exactement comme un portrait d’aïeux, à côté des portraits d’aïeux en vérité – le beau visage rond de sa grand-mère, un grand-oncle mort enfant dont je ne savais rien, et puis ce dessin d’une librairie lointaine, comme celui d’une propriété de famille que nous aurions possédée, un petit acre à nous, un domaine, et alors ce jour où j’y mettais pour la première fois les pieds, je me sentais soulagée de pouvoir passer ma main sur les rayonnages et m’assurer enfin de leur réalité. C’était la sensation la plus forte que j’avais jamais éprouvée, en cinq ans et demi d’enfance – j’avais retrouvé le vaisseau qui m’avait amenée sur terre, et quand ma mère m’a soulevée du sol à bout de bras pour me montrer sur les étagères les plus hautes et les plus larges les minces matelas sur lesquels les expatriés américains désorientés pouvaient venir dormir s’ils en avaient besoin, tout m’a paru parfait. C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits 10


livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie. Il y avait un puits à souhait aussi, c’était vraiment parfait, ma mère et moi aimions beaucoup faire des vœux et allumer des cierges dans les chapelles vides, lancer des pièces par-dessus notre épaule en croyant simplement à la chance, et nous avons jeté de la petite monnaie au centre du trou creusé dans le sol et évidemment j’ai souhaité vivre là, j’aimais tout, l’odeur de sable mouillé des cigarettes et les échelles coulissantes en bois, les modulations accentuées et l’arrogance intellectuelle des vendeuses cosmopolites, le petit salon à l’étage avec les fauteuils en velours, oui, tout était vraiment parfait, je commençais déjà à faire des plans dans ma tête, je m’installais, j’étais à ça d’enlever mes chaussures et de simplement prendre possession de ma demeure enfin retrouvée – mais comme si elle lisait dans mes pensées alors ma mère m’a dit, dans un souffle, c’est merveilleux, hein, mais on ne peut pas. Oh, j’ai cru que j’allais tomber dans les pommes. Je serrais les poings dans mes manches fourrées. Debout près de moi, ma mère levait les yeux vers les livres, les lèvres entrouvertes, interdite, heureuse, comme on voit parfois certains touristes dans les musées regarder les chefs-d’œuvre. C’était sa façon de se recueillir, comme si elle avait pu construire une banquette dans sa tête et s’y asseoir pour être plus confortablement assise, n’importe où et n’importe quand. Et puisque j’étais sa petite fille, son copycat très sérieux, son assistante miniature et son élève, je me suis recueillie aussi, devant les murs bien remplis de Shakespeare and Company qui n’était pas, comme elle me l’expliquerait plus tard, la véritable librairie de Sylvia Beach qui était notre héroïne puisqu’elle avait publié Monsieur James Joyce, mais 11


une autre, une nouvelle, déplacée de quelques rues, et renommée ainsi en l’honneur de la première, des années plus tard. J’étais bien, ce jour-là, main dans la main avec ma mère à cet endroit du monde qui était pour nous, même si nous ne pouvions pas rester, parce que pour avoir le droit de dormir là il fallait être jeune et américain et expatrié, trois mots extrêmement abstraits pour moi à l’époque, et aussi parce que nous ne pouvions pas abandonner mon père, a dit Maman. Parce qu’il mourrait de tristesse et de faim sans nous, et je savais que c’était vrai. Alors nous sommes rentrées le retrouver – sur les berges de l’île Saint-Louis, un grand léopard et un petit, très heureux, confiants, avec tous les livres encore à lire.


Je vis la même journée depuis vingt-cinq ans et j’en ai déjà trente. Toute petite alors, dans mon pyjama soyeux, tôt le matin, je suivais mon père qui me tenait par la main dans l’obscurité de l’escalier menant à notre cuisine, je le laissais me soulever pour m’asseoir sur ma chaise et, dans les murmures de sa radio, je prenais mon petit-déjeuner face à lui les yeux fixés sur un livre dont il fallait plus tard m’arracher par surprise pour m’emmener me laver. Dans la douche, à travers l’eau ruisselante je cherchais du regard tous les mots imprimés, je lisais les notices de shampoing, les six faces des boîtes de tampons de ma mère, les étiquettes douces de mes vêtements. Je ne faisais pas un bruit, à cette époque, et je n’écoutais personne vraiment au-delà des quelques secondes nécessaires pour découvrir un fragment de texte à lire dans le périmètre proche. Ma mère claquait des doigts pour me rappeler à elle, me tirant des mots dans le même mouvement qu’elle me sortait de l’eau savonneuse pour me faire 13


tenir debout devant elle et m’habiller, boutonner une à une les pressions des minuscules twin-sets en coton que j’exigeais de porter l’hiver, ou nouer les bretelles de mes robes à fleurs tape-à-l’œil qu’elle détestait mais pour lesquelles je hurlais à la mort à l’époque complexe des achats de printemps. En m’habillant presque de force, ma mère désolée secouait la tête, mais je la voyais sourire pourtant – parce que je n’étais pas l’enfant de personne mais le sien, j’étais la toute petite fille de ma mère qui, elle-même, lorsqu’elle s’asseyait trois minutes dans des toilettes de restaurants dépourvues de toute affiche, cherchait dans ses poches un billet de cinq, et le lisait intégralement. Voilà comment elle était, comment elle est. Jeunes, mon père et elle avaient autostoppé de Cancún à Vancouver, portant chacun un sac de vingt ou vingt-cinq kilos dans lesquels, pour ne pas les alourdir encore, il n’y avait aucun livre. Huit mois durant, ils avaient parcouru les routes, sous le soleil, sous la pluie et la neige, surmontant la fatigue, les intoxications alimentaires, les pénuries de dentifrice, les duvets mouillés par la rosée, s’arrêtant ici ou là cueillir des pommes ou préparer des breakfasts à la chaîne dans une auberge de jeunesse pour gagner de quoi continuer tout droit, seul à seule, parfois enlacés et tremblants dans leur canadienne cerclée d’ours bruns curieux attirés par l’odeur d’un carton de lait, parfois se réveillant sur un rond-point face à un shérif contrarié, et eux toujours très heureux. Mais les livres leur manquaient, au point que c’en était douloureux, ils étaient affamés de livres, raconte ma mère qui faisait apparemment alors des rêves dans lesquels elle jetait tout ce que contenait son backpack pour le remplir de romans – mais vraiment ils ployaient sous la charge de leurs sacs, ils n’avaient pas beaucoup d’argent, ils ne pouvaient pas se 14


permettre d’acheter des livres, alors c’était sans espoir. Tout son esprit aiguisé par l’absence de littérature, ma mère avait aperçu, un après-midi qu’ils marchaient depuis déjà des heures au bord d’une route dans le Nebraska, un objet rectangulaire dans le fossé, et mue par une intuition de droguée en manque, elle avait rampé dans les herbes gelées ventre à terre pour se saisir de ce qui, en effet, était un livre. J’ai entendu cette histoire un bon millier de fois, mais je crois n’avoir jamais su de quel livre il s’agissait précisément, seulement que c’était un livre et qu’il était providentiel. Comme d’entre eux deux ma mère était celle qui lisait le mieux l’anglais, il avait été décidé qu’elle commencerait à lire jusqu’à la moitié du livre, puis qu’elle le déchirerait verticalement au centre de la tranche pour donner les premières pages à mon père pendant qu’elle lirait la fin, et comme ça, après, ils pourraient en parler ensemble. Telle était, en tout cas, la légende familiale – la qualité légendaire étant sans doute ce que je préfère de ma famille qui refuse d’en être une, famille de trois puis de quatre qui sur les photos semblent toujours de parfaits étrangers, qui plus est de nationalités très différentes, contraints de poser ensemble dans le petit jardin à l’arrière de notre maison. Sur ces photographies, prises jusqu’à sa mort par ma grand-mère paternelle qui refusait toujours d’y figurer comme si laisser la moindre trace d’elle sur la terre aurait eu quelque chose d’indécent, on voit d’abord ma mère, les yeux gris-bleu sous la frange blonde, avec son visage plus aigu que nous autres, comme un oiseau – mon père est brun, sombre, oriental, et il ne sourit jamais face à un appareil, trahissant sans doute par là tout ce qui le lie malgré lui à sa propre mère. Assise devant eux deux sur un fauteuil Adirondack, ma petite sœur semble être une Suédoise égarée ici par hasard, bien que sur certains rares 15


clichés son expression la trahisse, elle aussi, en révélant fugacement les traits d’un ancêtre – et moi, appuyée à la table en teck, je suis une jeune Indienne maya adoptée récemment par des Occidentaux, bronzée, gauche. Déposés là comme dépareillés dans les fleurs, nos quatre visages démentent tout lien de parenté les uns avec les autres – mais après tout, la photographie et l’amour sont deux arts distincts, et malgré nos visages mal assortis nous avons été heureux tout le temps que nous avons vécu ensemble dans cette maison étrange nichée au fond d’un cul-de-sac en province, choisie par ma mère sur un coup de tête, simplement parce qu’il y avait un pêcher dans le jardin. Quand je suis née, mes parents ne possédaient rien, parce que depuis dix ans ils n’avaient fait qu’économiser pour partir au Canada, en revenir, économiser de nouveau et repartir illico. Ils louaient des appartements le temps d’une année scolaire ou deux, vivaient avec un matelas et deux tréteaux, et comptaient les jours jusqu’au prochain voyage. Quand j’ai demandé à ma mère ce qu’ils faisaient dans l’intervalle, à quoi ils occupaient leurs journées, elle m’a répondu qu’ils étaient amoureux, qu’ils lisaient des livres et jouaient au flipper dans des cafés. Après ma naissance, entre deux déménagements, ils sont allés vivre quelques semaines chez des amis absents, et c’est en explorant les alentours pendant ma sieste que ma mère a trouvé la maison, avec son écriteau « À vendre ». La maison n’avait pas de porte, alors elle est entrée. À l’intérieur, tout était dévasté, c’était une maison que personne n’avait jamais aimée, où personne n’avait encore jamais été heureux, mais elle est allée jusqu’au jardin et elle a vu le pêcher en fleurs, luxuriant, plein de promesses, qui se tenait droit au milieu des parpaings comme un bon présage. Ma mère aime 16


les arbres fruitiers qui lui rappellent le jardin de son père, avec les rameaux de poiriers sur lesquels il fixait des bouteilles pour que le fruit grandisse à l’intérieur et qu’il puisse ensuite les remplir d’eau-de-vie et les offrir à ses amis. Ils sont tous morts aujourd’hui. Mais elle a sans doute pensé à lui, ce jourlà, en regardant à nouveau la maison et l’étendue des dégâts. Elle ne le savait pas encore, mais dans un futur de quatre ans elle se trouverait exactement là avec son père, à genoux pour poser du carrelage trois semaines après avoir accouché de ma sœur, et quand elle lui demanderait, simplement pour faire la conversation, duquel de ses fils il se sentait le plus proche, mon grand-père répondrait dans sa moustache, sans la regarder : De toi. Ma mère est restée encore un peu dans le jardin silencieux et puis elle est allée chercher mon père pour qu’il vienne lui aussi regarder l’arbre et le reste, et ils ont décidé de faire une offre, sans espoir qu’elle soit acceptée, mais peut-être simplement pour faire un premier petit pas en direction de la vie à venir dont ils ne savaient rien à part qu’ils avaient désormais un bébé et qu’il convenait sans doute de prendre certaines mesures. À leur très grande surprise, la maison leur a été accordée, et mon père est allé emprunter à ma grandmère de quoi payer le notaire. Je l’imagine courant dans la ruelle où j’ai ensuite passé tellement de temps à jouer avec des fourmis, et où adolescente un jeune inconnu a essayé de me tuer à coups de genoux dans le visage, une fin d’aprèsmidi – avant tout ça, plus important, éternel, il y a mon père de trente-trois ans courant comme un dératé pour acheter la maison. Quelques mois plus tard, le jour de notre installation, il neigeait à gros flocons, et de ses deux mains sûres, aux ongles cassés, ses mains qui allaient dans les années à 17


venir nous construire un monde entier, ma mère a posé une porte d’entrée pour nous protéger, et pour la première fois nous avons eu un endroit à nous.


Mes parents comme je m’en rappelle le mieux, comme je les ai compris, saisis dans leur clarté, c’est peut-être durant les premières années dans cette maison, quand nous n’étions encore que trois, quand nous n’étions donc pas encore vraiment une famille et qu’après les crêpes et le brossage des cheveux, mon père me faisait mes lacets et m’emmenait à l’école avant de se rendre lui aussi dans une autre école rejoindre ma mère pour effectuer des tâches qui m’échappaient totalement, et le soir, nous nous retrouvions tous les trois à la maison, et nous lisions, et moi j’écrivais aussi un peu, dans de tout petits carnets que les gens bien intentionnés m’offraient. La vie était très simple et très belle, le monde était peuplé d’un homme, une femme, et moi, et nous vivions en paix. Il y avait beaucoup de livres et de sirop d’érable et les gens m’appelaient par mon prénom. C’est seulement quand la naissance à venir de ma sœur a commencé à être évoquée de plus en plus régulièrement que j’ai découvert l’expression les enfants qui m’a rendue 19


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