l’enlèwement du « »
V
Du même auteur au Rouergue Rien ne presse, Majesté ! – roman zigzag (Illus. Benoit Audé), 2015. Théo, chasseur de baignoires en Laponie ! – roman dacodac (Illus. Gaspard Sumeire), 2016. Théo et Elisa à la poursuite de la grande baignoire blanche – roman dacodac (Illus. Gaspard Sumeire), 2018.
illustration de couverture : © Emma Constant Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2019 www.lerouergue.com
Pascal Préwot
l’enlèwement du « V » illustrations d’Emma Constant
À Judith. P. P. Je remercie mon père et ma mère pour leur soutien et leurs précieux conseils. E. C.
I. menace sur le « V »
Par un vendredi matin ensoleillé du mois de mai, Omicron Pie s’assit derrière son bureau du ministère de l’Orthographe. Sur le mur, les aiguilles dorées d’une vieille horloge pointaient sur dix heures douze. Elles suggéraient qu’il était vraiment en retard. Il n’en était rien. Sur l’écran de son ordinateur, les chiffres indiquaient huit heures et demie précises. Omicron n’aurait pu être plus ponctuel. – Alors, Omicron, vous allez nous le simplifier, ce « s » ? lui lança Kevin Talon, 7
le sous-directeur du département des Conjugaisons, en passant derrière lui. – C’est encore trop tôt pour en juger, estima prudemment Omicron Pie. Le jeune homme avait plusieurs raisons de tenir sa langue. Tout d’abord, il avait été embauché voici seulement deux mois, sur la base probable d’une erreur de recrutement. Il avait postulé au ministère des Mathématiques, à la section de surveillance des nombres infinis. Pour une raison inconnue, il avait échoué au ministère de l’Orthographe, avec pour mission de réformer la conjugaison de l’impératif des verbes du premier groupe. Omicron avait pensé signaler le malentendu à Kevin Talon, le jour où le fringant sous-directeur du département des Conjugaisons l’avait accueilli. Il avait ouvert la bouche, l’index en l’air, puis, réflexion faite, s’était abstenu. Mieux valait conserver son emploi. Il s’était d’ailleurs vite pris au jeu. Depuis que Lino Balatum, le vieil 8
archiviste du ministère, avait déposé sur son bureau l’épais dossier sur la conjugaison de l’impératif des verbes du premier groupe, Omicron Pie l’épluchait et griffonnait des équations. Il s’était imposé de rester discret tant qu’il ne maîtriserait pas son sujet. Omicron Pie avait une seconde raison pour tenir sa langue. Kevin Talon se fichait de sa réponse. L’athlétique sous-directeur avait continué son chemin sans même ralentir. Omicron n’aurait parlé qu’aux reflets satinés du coûteux costume bleu pétrole qui luisaient sur son dos.
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Il avait enfin une troisième raison. Son voisin de bureau, Amir Malabra, militait avec ferveur dans le camp opposé à la réforme du « s », alors qu’il était de notoriété publique que celle-ci avait les faveurs du sous-directeur du département des Conjugaisons. Omicron avait appris à ne jamais émettre d’opinion qui alimente l’un ou l’autre parti, sous peine de courir le risque de se faire plaquer rudement contre la machine à café par un adorateur surexcité de l’impératif, lors de la pause de huit heures quarante-cinq. La tête chauve d’Amir Malabra ne s’en faufila pas moins entre les écrans des ordinateurs qui séparaient les deux hommes. – J’espère que vous n’êtes pas tombé dans le panneau, chuchota-t-il. Ce n’est pas parce qu’il y a un « s » à « Tu manges » – présent de l’indicatif –, qu’il faudrait en mettre un à « Mange ta soupe » – présent de l’impératif. Omicron Pie hocha la tête. Amir Malabra s’enfonça tout en souplesse dans son fauteuil. 10
Après un petit moment, il revint à la charge, la tête douloureusement tordue entre les écrans, propulsée par un cou qu’Omicron Pie jugea exagérément long. – L’argument de la discrimination ne tient pas du tout. Bien sûr qu’il y a un « s » à « Finis tes devoirs » (verbe du deuxième groupe) ou « Apprends tes leçons » (troisième groupe). Bien sûr que le premier groupe fait exception. Et alors ? L’exception fait la beauté de la règle et réciproquement. Vous ne trouvez pas ? Omicron Pie haussa les sourcils. Il ne trouvait pas. Amir Malabra se renfrogna définitivement. Un peu plus tard, Omicron Pie l’entendit ronchonner : – Ce n’est pas parce que le « s » est la marque du pluriel des noms qu’il ne pourrait pas être la marque du singulier des verbes. Absurde ! Ridicule ! Amir Malabra ronchonnait toujours lorsque les portes du ministre s’ouvrirent en 11
grand, tout au bout de l’enfilade de bureaux. C’étaient de grandes portes, taillées pour un autre siècle, quand les factures de chauffage ne comptaient pas. Elles ne pouvaient que s’ouvrir en grand, même si le ministre, Don Pedro d’Alfaroubeira, était un petit homme rond. Don Pedro d’Alfaroubeira roula jusqu’au poste de travail de Kevin Talon. Toutes les conversations cessèrent. Le ministre était là. – Dites donc, Talon, je tombe sur cette lettre dans mon courrier du matin. Elle ressemble en tout point à une lettre de menace. Je dirais même une lettre anonyme. D’ailleurs, elle n’est pas signée. Votre opinion, Talon ? Kevin Talon s’empara avec une visible répulsion de la feuille de papier que lui tendait le ministre et la parcourut rapidement. – En effet, monsieur le ministre, confirmat-il, c’est le style d’une lettre de menace. Cependant, je penche plutôt pour un canular. 12
Je cite « Après ce week-end, le V aura disparu ». Drôle de menace, si vous me permettez l’expression, monsieur le ministre. Ça n’a aucun sens. Du bout des doigts, Kevin Talon tendit la lettre au ministre. – Toutefois je ne suis pas compétent. Cette affaire relève du sous-directeur du département des Polices et Caractères. – Vous savez bien que le poste n’est plus pourvu depuis le départ à la retraite de son dernier titulaire, s’énerva Don Pedro d’Alfaroubeira. – En 1956. Je sais. Je n’étais même pas né, constata froidement Kevin Talon, en corrigeant le pli de sa cravate en soie. On peut dire que c’est une compétence rare. Don Pedro d’Alfaroubeira soupira. – Ne remuez pas le couteau dans la plaie, Talon. Et jetez-moi cette bafouille. Plusieurs actions eurent alors lieu simultanément. Kevin Talon froissa la lettre et la jeta 14
dans la corbeille. Le ministre tira derrière lui ses grandes portes en poussant le même genre de grognement qu’un joueur de tennis en fin de partie. Les conversations privées reprirent et une voix sépulcrale murmura « Ça devait arriver » dans le dos d’Omicron Pie. Surpris, le jeune homme se retourna. Aussi silencieux et mince qu’une ombre, Lino Balatum, le vieil archiviste, glissait en chaussons sur le parquet.