Du même auteur au Rouergue Joyeux ornithorynque ! – 2009, roman dacodac. Petit meurtre et menthe à l’eau – 2011, roman dacodac. Poil au nez – 2012, roman doado. Ça déménage ! – 2012, roman Zig Zag (ill. Charlotte Des Ligneris).
Illustration de couverture : Anne-Lise Combeaud © Éditions du Rouergue, 2015 www.lerouergue.com
Cécile Chartre
Elliot, super-héros
Aux enfants, parents et enseignants de l’école Louis-Barthou de Jurançon
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chapitre 1
Je n’aurais jamais cru qu’un truc pareil puisse être possible. Un truc de fou qu’on ne voit qu’à la télé. Et qui m’est arrivé pour de vrai. À moi. Oh oui, je sais ce que vous allez penser de tout ça. Encore un petit gars qui ne paye pas de mine et qui rêve de devenir un type super. Eh ben non, je vous assure. Sur ce coup-là, je n’ai pas rêvé. Même que depuis que tout ça a commencé, je n’arrête pas de me pincer, histoire de vérifier si oui ou non je vais me réveiller. Et je ne me réveille pas. Je suis toujours moi, Elliot, avec 5
mes deux jambes trop courtes pour un garçon de dix ans. Et mes deux bras trop longs aussi. Ce qui fait de moi le plus petit de tous les CM2. Et le plus maladroit. Le style de gars dont les autres aiment bien se payer la tête, en gros. Oui mais sauf que maintenant, j’ai ce truc en plus. Ce truc de malade qui m’est tombé dessus. Comme ça, sploutch ! Et qui m’a fait atterrir à deux reprises dans le bureau du directeur. Comme ça, aïe ! Mais faites attention les mecs. À partir de dorénavant, va pas falloir trop me chercher. Tout a commencé lundi dernier, à l’école. Pour la première fois de ma vie, j’ai été puni. Je suis du style à être super sage, en principe. J’ai assez de problèmes comme ça avec les autres élèves, si en plus je me mets les instits à dos, j’ai pas fini de ramer. Alors le fayot de service, c’est simple, c’est moi. C’est moi aussi qui fais tout comme il faut quand il le faut en classe. Et ça marche à fond. Les autres élèves me détestent, c’est vrai. Ça tombe bien, je ne les aime pas non plus. Mais madame Motul, mon instit, m’adore. Et ça tombe bien, je la trouve plutôt cool moi aussi. 6
Sauf que lundi, j’ai fait un faux pas. Le premier de toute ma carrière d’écolier parfait. Il y avait ce ballon qui traînait dans un coin de la cour. Il était tout seul. Tout rond. Et oublié de tous. Je n’ai jamais aimé ça moi, les ballons ronds oubliés. Et celui-là m’a fait particulièrement de la peine. À bien y regarder, il me ressemblait un peu. Comme moi, personne ne s’intéressait à lui. Et comme moi, il ne se dégonflait pas pour autant. Enfin, il essayait. Parce que, au fond, il ne devait pas se sentir super bien. C’est peut-être pour ça que j’ai flanché. J’ai shooté dans ce pauvre ballon, histoire qu’il aille retrouver les siens. Tous ces garçons et ces filles aussi, qui adoreront ça, eux, courir après lui. En principe, moi, je ne vois pas trop l’intérêt de toucher à ces trucs-là. Je n’ai jamais aimé le sport, et ce n’est pas à mon âge que je vais changer d’avis. Je n’ai jamais aimé non plus les shorts qui collent aux fesses, ni les On est des champions, on est des champions, on est, on est, on est des champions et les grandes embrassades qui sentent pas bon dessous les bras, si vous voyez ce 7
que je veux dire. Mais j’ai craqué, donc. Et je ne sais même pas pourquoi en plus. Enfin si, je sais. Il y avait Lisa. Les yeux de Lisa, plus exactement. Ils étaient là, si grands, si noisette, si pleins de cils tout autour. Et si posés sur moi juste à ce moment. Le moment où je me suis retrouvé face à face avec le ballon. Alors je crois que j’ai voulu faire le malin, un petit peu. J’ai voulu faire le gars tout seul, sans aucun copain mais super bien dans ses baskets quand même. Et j’imaginais que ce style de gars, quand il croise un ballon sur sa route, il peut tirer dedans, comme ça, décontracté, juste pour le plaisir, marquer un but au passage, et continuer sa petite vie comme si de rien n’était. J’ai un petit peu raté mon effet. Et ma petite vie, elle a carrément changé après ça. Bon. Il va sans dire que je manque carrément d’entraînement au foot. Il est clair aussi que j’ai shooté n’importe comment. Le ballon, il est parti tout de traviole. Et il a atterri dans la classe de monsieur Laluque, le directeur de l’école, en passant par la fenêtre. Sauf que la fenêtre était fermée. Et que depuis, il y a un grand carton à 8
la place des vitres qui ont volé en éclats. De la vraie camelote ces trucs-là. Monsieur Laluque est sorti un peu comme une furie mais en pire. Et puis il a hurlé : – Quelle est l’espèce d’espèce qui a fait ça ? À ce moment-là, on n’a plus entendu une mouche voler, à la récré. Plus personne n’osait bouger, comme si le temps s’était arrêté net. Mais non, finalement, le temps continuait à filer en faisant plein de ravages. Car il y a eu un doigt. Un doigt pointé sur moi. Et deux doigts. Toujours pointés sur moi. Et puis trois, quatre. Et puis plein. – C’est lui, monsieur. C’est Elliot qui a cassé la vitre ! Voilà pourquoi je ne les aime pas. Tous des traîtres, des vendus. Des pas sympas du tout. Sauf Lisa. Quant au directeur, il n’a pas été super amical non plus quand il m’a attrapé par le col de ma chemise. Il a commencé à me dire des trucs du style « Tu ne vas pas t’y mettre, toi aussi », et puis il a continué avec : « C’est la journée nationale de la grosse bêtise ou quoi ? ». Et puis il a fini par : « Ce soir après la classe, tu 9
copieras des lignes, avec les autres punis de la journée. » Et voilà, la machine était en route. Et moi, ce soir-là, j’avais rendez-vous avec mon destin.
chapitre 2
Oui bon, pour le moment, c’était avec ma punition que j’avais rendez-vous. Copier cent fois : « La prochaine fois je ferai attention avant de shooter n’importe comment dans un ballon », vous pensez si c’était la joie pour moi. Je me suis toujours demandé à quoi ça ressemblait, d’être puni. Maintenant, je sais. Je sais que copier des lignes, ça fait super mal au poignet. Au dos et à la nuque aussi. En fait, ça fait mal partout. Je sais aussi que, dans la classe de monsieur Laluque, il fait chaud à crever. Normal, 11
ce jour-là, on ne pouvait plus ouvrir les vitres. Puisqu’il n’y en avait plus, de vitres. Et puis dedans, avec les cartons à la place des fenêtres, on ne voyait rien du tout non plus. J’étais donc là, à payer mes propres erreurs en suffoquant comme pas possible. On avait été obligés d’allumer la lumière. Celle qui provenait des grands néons, accrochés au plafond. Ceux-là mêmes qui m’explosaient les yeux en clignotant sans arrêt. Voilà, c’était ça être puni. Et puis être puni, ça voulait dire aussi être enfermé dans une classe avec des gens qu’on n’a pas choisis. Il y avait le directeur, bien sûr, qui nous surveillait en corrigeant ses copies. Mais lui à la limite, ce n’était pas le pire. Le pire, c’étaient les autres. Les autres punis. Le gratin du gratin de l’école. Ceux qui font n’importe quoi, tout le temps. Et qui en sont fiers en plus. Ce soir-là, parmi les punis comme moi, il y avait Gaspard. À vrai dire, Gaspard était toujours là, le soir après la classe. À croire qu’il avait pris un abonnement punitions pour toute l’année. Sa bêtise du jour avait consisté à escalader la porte des toilettes des filles, pour voir ce qu’il 12
s’y passait derrière. Sauf que Gaspard n’a jamais été très doué. Et qu’il n’a jamais su distinguer les toilettes des filles de celles des instits non plus. Et que monsieur Laluque, il est comme tout le monde. Il y a des moments dans la vie où il aime bien avoir un peu d’intimité. Quand il est dans les toilettes des instits, par exemple. Allez hop, puni après la classe, Gaspard. L’autre collé du jour, c’était Robin, l’espèce de beau gosse à mèche de la classe qui me pourrit la vie depuis la rentrée. Depuis qu’il a compris que moi aussi, j’ai des vues sur Lisa, la petite nouvelle. Il m’a surnommé « le merlan frit », rapport à mes yeux quand je la regarde. Mais pour de vrai, il est jaloux. Parce que ses yeux à lui, ils sont frits aussi, quand Lisa est dans le coin. Sauf que Lisa, beau gosse ou pas, elle n’aime pas les gros lourds de son espèce. Remarquez, elle n’a pas l’air non plus d’adorer les poids plume de mon espèce à moi, puisqu’elle ne m’a jamais parlé. Un partout, la balle au centre. Ce jour-là, à la cantine, Robin a fait le pari qu’il arriverait à dire « anticonstitutionnellement » à 13
l’envers et très très vite en se bouchant le nez et en avalant une carafe d’eau entière sans respirer. Ça faisait un peu beaucoup, quand même. Surtout pour Yvette, la dame de la cantine, qui arrivait à ce moment-là avec son plateau de haricots verts sauce ravigote. Elle s’est pris la gamelle du siècle en glissant sur l’eau qui avait dégouliné de la carafe. Allez hop, puni après la classe, Robin. C’est comme ça qu’on s’est retrouvés tous les trois à copier nos lignes à la noix. Moi, j’avais vraiment du mal. Je transpirais à grandes gouttes sur mon cahier. Et la lumière qui clignotait me faisait loucher. Il faut croire que Gaspard et Robin avaient beaucoup plus d’entraînement que moi. Ils avaient le temps en tout cas de relever la tête et de me reluquer comme s’ils ne m’avaient jamais vu. Et ça les faisait marrer, en plus. Voir le fayot de la classe copier des lignes en direct, c’était carrément le scoop du jour. On n’avait pas fini d’en entendre parler. Au bout d’un moment, monsieur Laluque s’est levé. Il s’est raclé la gorge pour prendre sa grosse voix, histoire d’être crédible : 14
– Je vais en salle des maîtres pour faire des photocopies. Elliot, je compte sur toi pour surveiller tes petits camarades. Petits camarades mes fesses. Dès que le directeur a eu le dos tourné, Robin et Gaspard se sont levés pour venir me narguer à ma table : – Alors le merlan, m’a dit Robin en me piquant mon cahier. On fait moins le malin maintenant ! – T’as fait exprès de shooter dans les vitres, pas vrai ? m’a demandé Gaspard. Dis-moi pas que tu es nul au foot à ce point ? Je n’ai pas eu le temps de répondre, ni de me défendre. Juste à cet instant-là, on a entendu un bruit sec, comme une explosion, mais en plus petit. Et puis il y a eu une lumière aveuglante aussi, l’espace d’une seconde. Et puis plus de bruit, plus de lumière. Plus rien. Quand monsieur Laluque est revenu dans la classe, il nous a trouvés là, tous les trois. Dans l’obscurité, assis par terre, au pied de ma table. Moi serré tout contre Robin, et Robin serré tout contre Gaspard.