Colette Gouvion
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éhicule de la vie humaine, de ses désirs et de ses songes, de ses grands chagrins et de ses plus beaux espoirs, le lit témoigne que le genre humain, qui se rêve vertical, n’est jamais tant lui-même qu’à l’horizontale… Ce très beau livre en forme d’anthologie fait cohabiter des œuvres d’art multiples et se parcourt comme une parabole. Organisé en six chapitres thématiques : lits de l’innocence, lits nomades, lits de fortune & d’infortune, lits du paraître, lits de la destinée et lits de la sensualité, l’ouvrage nous montre combien, si le lit autant que le rire est le propre de l’homme, il varie avec les époques, les climats, les coutumes, les revenus, les modes... et les multiples usages qu’on en fait. Colette Gouvion nous convie à un voyage méditatif à travers l’humaine condition soumise à la loi universelle de la pesanteur mais tentant, envers et contre tout, l’évasion...
Journaliste et écrivain, Colette Gouvion est l’auteure de nombreux livres où s’exercent son art de raconter et une immense culture. Son premier livre au Rouergue fut l’inégalé Roman du potager. Mais elle a également publié chez le même éditeur Braguettes, une histoire du vêtement et des mœurs et, dans la collection Natures Humaines, deux beaux livres sur les hommes au travail dans les espaces sauvages : Un dernier berger et Les Hommes des roseaux.
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Images de couverture : © Photo Josse / Leemage et © Rue des Archives / OVRM
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Du même auteur, chez le même éditeur : - Braguettes, une histoire du vêtement et des mœurs - Les Hommes des roseaux - Un dernier berger - Une France sauvage, l’Aubrac Iconographie et préparation des légendes : Eve Zheim © éditions du Rouergue, 2013 www.lerouergue.com
pages 4 à 29 / Introduction et l’homme inventa le lit pages 30 à 49 / Chapitre 1 les lits de l’innocence pages 50 à 65 / Chapitre 2 les lits nomades pages 66 à 85 / Chapitre 3 les lits de fortune et d’infortune pages 86 à 107 / Chapitre 4 les lits du paraître pages 108 à 133 / Chapitre 5 les lits de la destinée pages 134 à 159 / Chapitre 6 les lits de la sensualité
« Comme on fait son lit on se couche. » Le vieil adage, usé tant il a servi, n’énonce qu’une vérité partielle : avant de faire son lit, il faut savoir où. Les sédentaires avec un toit sur la tête, une chambre sous le toit, un lit dans la chambre n’ont pas à y réfléchir. Mais il existe de par le monde des millions d’humains pour lesquels la question se pose : les voyageurs, les sans domicile fixe — 130 000 dont 30 000 enfants actuellement pour la seule France —, les vagabonds qui n’ont pour dortoir que les trottoirs, les halls de gare ou d’aéroport et, pour respecter le folklore, les ponts de Paris. À quoi il faut ajouter les populations traditionnellement nomades ou ce qu’il en reste, les bannettes des marins, les couchettes des wagons-lits ou des chauffeurs routiers. Sans oublier, pour le présent, les lits de camp, les hamacs des populations autochtones d’Amérique centrale ou du Sud. Ni, pour le sourire, l’image du domestique de couleur installant sous sa tente l’explorateur ou l’exploratrice sans peur. Ni, surtout, pour leur beauté, ces vers de Saint-John Perse, extraits d’Amers : « Étroits sont les vaisseaux, étroite est notre couche. Immense l’étendue des eaux, plus vaste notre empire aux chambres closes du désir. »
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i l’étrangeté du ciel ni l’aridité du paysage lunaire où il a installé sa couche, et moins encore le silence ne troublent ce vieil homme pakistanais. Qui est-il ? Probablement un sage soufi. Le soufisme, voie parallèle à l’Islam, est apparu aux environs du viiie siècle de notre ère. À la fois mystique, ésotérique et poétique, il prône la sagesse, la connaissance, la tolérance et une forme spécifique d’humour. Nombre de Pakistanais y adhèrent. Il s’exprime en particulier par des contes dont le héros récurrent se nomme Nasrudin, faux naïf et maître à penser pour qui va au-delà des apparences.
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out est lourd dans la chaleur qui monte du sol. Seule n’a pas de poids l’ombre que projette, dans une rue de Thessalonique, ce vieil homme courbé sous un lit. Qui est-il ? D’où vient-il ? Quel havre a-t-il trouvé dans cette capitale de la Macédoine qui porte un nom grec, un nom valaque, un nom turc et un nom judéo-espagnol ? Combien de déracinés ont-il posé leurs pauvres hardes et de marins en bordée leurs sacs dans ce port fondé au temps d’Alexandre ? Il compte aujourd’hui, banlieues incluses, près de 800 000 habitants, ce qui en fait la deuxième ville de Grèce, cosmopolite et déconcertante.
© Imagno / akg-images.
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ommeil du juste, sommeil de l’ivrogne, ou remède pour oublier l’horreur ? Toute dignité abandonnée, l’honorable lieutenant-colonel Samuel Owen ronfle sous sa tente, une bouteille à portée de main. Nous sommes en 1862, à Westover, en Virginie. La guerre de Sécession fait rage, opposant nordistes et sudistes, semant les malheurs, la ruine et la mort au nom de deux modes de vie spécifiques, de deux conceptions différentes de la politique, de la société et de l’esclavage. Tailleur de son état, Owen, combattant du côté des fédéraux, démissionna fin 1862 et retourna à la vie civile. Il n’avait pas vraiment la fibre belliqueuse.
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Fortune est un mot riche de sens. Il peut, mesquin comme une bourse d’avare, ne concerner que la richesse matérielle. Cependant, vaste comme l’océan, il a pour synonymes le hasard ou le destin. Lorsque l’on parle de fortune de mer, cela ne fait pas allusion à la découverte d’un trésor marin ou d’un coffre de pirate dissimulé dans une île secrète mais bien à un naufrage, une avarie grave sur une embarcation, autrement dit à l’infortune qui n’est qu’une mauvaise fortune.
Pour des millions d’humains de par le monde, ceux qui errent sans domicile fixe, qui s’endorment où ils le peuvent, comme ils le peuvent, sans feu ni lieu, sans la sécurité de savoir le matin au réveil où, le soir, on posera sa tête, ceux qui voyagent sans trop prévoir leur gîte et adorent cette incertitude, ceux qui s’endorment là où ils sont, il n’y a que les lits de fortune, les lits de hasard pour accueillir les corps rompus de fatigue. Mais parfois la roue de la fortune tourne dans le bon sens. Elle s’arrête à la case plaisir.
C’est la délicieuse caresse de draps frais. C’est le doux bercement de la barque où le pêcheur s’abandonne à la jouissance de la sieste. C’est la fortune qui vient en dormant.
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ls ont eu faim, ils ont eu soif, et surtout ils ont eu peur. Enfin ils ont trouvé un train sur le toit duquel, fuyant leur village ravagé par les conflits plus économiques qu’ethniques, ils se sont affalés pêle-mêle, pathétique caravane de la misère glissée dans la luxuriance de la forêt primaire. La République Démocratique du Congo, leur patrie, est l’une des plus généreuses en ressources du continent africain. Au 31 mars 2013, près de 2,6 millions de personnes y survivaient en déplacement forcé, avec toujours chevillé au cœur l’espoir d’un retour.
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© Michael Zumstein / Agence Vu’.
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u’Allah soit béni, qui non seulement créa l’homme, mais lui donna l’âne pour compagnon. Il porte les charges les plus lourdes, et parfois, bienveillant, accepte que le fellah épuisé s’endorme sur son dos compatissant. Sa présence est attestée dans la vallée du Nil plus de cinq
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millénaires avant notre ère. Ici il approche de la palmeraie de Saqquara dont les dattes sont savoureuses, l’ombre odorante et les eaux pures. Les touristes qui s’extasient sur le site tout proche de Memphis devraient lui rendre les hommages dus à un trésor vivant.
© Denis Dailleux / Agence Vu’.
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as de jolie fille pour offrir ses bras au repos du guerrier, seulement le marchepied boueux de son blindé. Il est l’un des 30 000 soldats russes qui pendant un an, huit mois et vingt jours, de 1994 à 1996, ont guerroyé dans le Caucase du nord contre le peuple tchétchène au nom du tsar Boris Eltsine, aimanté par les ressources de la Caspienne. 5 000 morts chez les conquérants, de 80 à 100 000 chez les Tchétchènes. L’animal totémique de ces derniers est le loup. Leur hymne dit : « Et même si les montagnes de pierre brûlent dans le feu des batailles, aucune horde au monde ne nous mettra à genoux. »
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© Blanche / Gamma.
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ne toute jeune femme, presque une enfant, écroulée sur les briques de son lieu de travail, un immeuble en construction au Myanmar, autrefois la Birmanie. Sorti en 1948 du giron britannique pour accéder à l’indépendance sous la férule de fer des juntes militaires qui s’y succèdent,
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ce pays d’Asie du Sud-Est compte aujourd’hui 55 millions d’habitants appartenant à 130 minorités ethniques. Il a son héroïne, Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la Paix, pas encore au bout de sa lutte pour que sa patrie retrouve la vérité de son nom : « le pays merveilleux créé par les esprits ».
© Robert van der Hilst / Corbis.
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a dormeuse n’a pour couche qu’une passerelle de fer hérissée de boulons mais elle est lovée dans les bras de la Tour Eiffel. Lorsque René Clair en 1923 tourna ce conte, Paris qui dort, son premier court-métrage, il n’avait que vingt-cinq ans et déjà ses images disent : « Il était une
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fois ». Il était une fois un savant fou dont le rayon magique endort la ville lumière. Il était une fois Albert, brave gardien de l’extravagant monument qui, au matin, prince de légende, réveilla la belle au fer dormant. Et huit ans plus tard, le cinéaste tournait À nous la liberté.
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Madeleine Coursaget.
Paraître et parade sont cousin cousine. Ils ont un aïeul commun, le verbe latin parere qui peut se traduire par « se montrer sous son meilleur jour ». Le lit de parade qui existe depuis l’Antiquité est l’un de leurs plus beaux accessoires. L’individu qui y prend la pose exhibe son pouvoir politique ou financier, grand spectacle où l’un met en scène sa richesse et l’autre sa sobriété, tel Napoléon en campagne, l’un couché et les autres debout. Les femmes ne sont pas en reste. Les précieuses de Molière reçoivent dans leur ruelle, les belles intellectuelles de l’Empire sur leur lit de repos, et
pour les jeunes accouchées, nobles, bourgeoises ou paysannes de bonne maison qui vont forcément recevoir des visites, on sort de l’armoire fines toiles, jours et broderies. Le lit de parade ne sert cependant à rien si l’on ne sait s’y présenter à son avantage. Il y faut la bonne attitude, les bons gestes, le mélange de majesté et de naturel qui conviennent. Certains puissants n’y parviennent jamais, sauf lorsqu’ils sont passés de vie à trépas et gisent sur leur dernier lit de parade, le catafalque.
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n aurait pu espérer, sinon croire, que John Lennon, le Beatle mystique et son épouse Yoko Ono privilégieraient l’être sur le paraître. Mais les voici, quelques jours après leurs épousailles, donnant une conférence de presse dans un hôtel d’Amsterdam qui n’a visiblement rien d’une gargote. Guitare pour l’identification, corbeilles de fleurs et de fruits pour l’hédonisme, et pour le militantisme des panneaux affichant bien haut que les chevelures comme les lits peuvent évoquer la paix. Lennon mourut assassiné en décembre 1980. Les « lits pour la paix » lancés par Yoko Ono n’eurent pas de descendance.
© Hulton-Deutsch Collection / Corbis.
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ul besoin pour le marabout Ndiaye de se jucher sur une estrade pour exercer son ascendant. Il est l’une des hautes figures de Touba, près de 1 500 000 habitants, deuxième ville du Sénégal, et dispense son enseignement sous les coupoles de la plus grande mosquée d’Afrique noire. Des millions de pèlerins y affluent chaque année,
© Frank Fournier / Contact Press Images.
presque tous appartenant à la confrérie musulmane des Mourides, très marquée par la tradition africaine et spécialement wolof. Les Mourides jouent un rôle important dans la politique et l’économie sénégalaises, s’expatrient volontiers et réussissent fort bien à l’étranger, notamment aux États-Unis.
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ourbettes, tenues chatoyantes. Louis XIV accorde audience au cardinal Chigi, légat et propre neveu du pape. Il le reçoit dans sa chambre, ce qui est une manière de lui témoigner considération mais aussi de l’impressionner par le luxe de la pièce, la somptuosité de la royale couche à baldaquin aux courtines d’étoffe chamarrée d’or, comme il convient pour le lever d’un monarque qui se prend pour un soleil. Cette tapisserie des Gobelins, incluse dans une série intitulée Histoire du Roy fut commandée par Louis XIV en personne. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.
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© Photo RMN (Musée du Louvre) / Daniel Arnaudet.
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isite de courtoisie à la jeune accouchée. Elle est cependant moins la star de l’assemblée que son lit, à lui seul exhibition d’opulence sous le plafond à caissons. Délicieuse et malicieuse, cette œuvre, peinture à l’huile sur bois, est due à Abraham Bosse, illustre maître graveur du xviie siècle. On lui doit notamment le développement en France de la gravure sur cuivre. Ce Tourangeau adhérait à la religion Réformée. Il put vivre paisiblement sa foi sous les auspices de l’Édit de Nantes promulgué en 1598 par le bon roi Henri IV mais que Louis XIV commit la faute majeure d’abroger en 1685.
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a couche est impériale, son maintien relativement familier : scène de la vie conjugale du potentat Assurbanipal, souvent mentionné sous le nom sulfureux de Sardanapale. Il régna de 668 à 627 avant notre ère sur l’Assyrie, l’actuelle Irak étendue jusqu’à la Basse-Égypte. Déroutant monarque il eut trois visages : celui du guerrier, celui du débauché, celui du lettré qui fonda à Ninive, sa capitale, la plus fabuleuse bibliothèque de son temps : plus de cinq mille ouvrages. Il a très fâcheuse réputation. Mais un homme qui fut le premier des encyclopédistes peut-il être entièrement mauvais ?
© akg / Bible Land Pictures.
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ue ne ferait-on au nom de la sacro-sainte promotion ? Dans les années 1920, aux États−Unis, le jeune homme qui feint le sommeil dans une chambre à couchervitrine n’est pas le principal sujet de la scène, il vend un lit. Les techniques de publicité et de marketing qui vont
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devenir les moteurs de la consommation moderne sont déjà en place. Mais les publicités vivantes, même si elles attirent les badauds, peuvent susciter des réactions plus goguenardes que convaincues. Un magasin de Lyon qui s’y était essayé en 2013 provoqua plus d’ironie que de désir.
© Delius / Leemage.
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ttention, ceci n’est pas une publicité mais une performance très sérieuse proposée au musée d’Art moderne de New York, le MoMA, par Tilda Swinton. Diplômée de l’université de Cambridge, cette très créative Écossaise intègre la Royal-Shakespeare-Company en 1984, puis passe au cinéma et joue notamment, dans Edward II, un rôle qui lui vaut la prestigieuse coupe Volpi à la biennale de Venise en 1991. Mais qu’exprime ce cercueil de verre ? La mort ou l’endormissement de Blanche-Neige attendant son prince ? Les surréalistes auraient sûrement apprécié. Des psychanalystes y réfléchissent.
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© Richard Drew / AP / SIPA.