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"Délit de solidarité" de Myren Duval - Extrait

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délit de solidarité


De la même autrice au Rouergue Mon chien, Dieu et les Pokétrucs – 2018, roman dacodac (ill. Charles Dutertre)

Illustration de couverture : © Marta Orzel Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com


Myren Duval

délit de solidarité


Pour Lysou, Philaé et Thémis, Hector, Lou, et sa petite sœur à peine entrée dans ce monde qu’il est urgent de rendre plus accueillant.


1. parce que laisser crever des gens c’est légal

– Je veux un avocat, je n’ai rien fait de mal. – Vous avez organisé le séjour irrégulier de plusieurs clandestins. – Je ne crois pas. – Je crois que si. – Je n’ai pas organisé leur séjour, j’ai organisé leur survie. – Ce que vous avez fait est illégal. – Parce que laisser crever des gens c’est légal ?!?

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2. parce qu’ils ne sont pas d’ici

Il n’y a rien de plus déprimant que de passer son temps libre dans un cimetière. Comme si on se préparait avec soixante-dix ans d’avance. Quelle que soit la météo, c’est-à-dire mauvaise, les gars, Soname et moi, nous nous retrouvons aux grottes ou au cimetière. Il y a aussi l’abribus, mais il est souvent squatté par les lycéens. L’avantage du cimetière ce sont les arbres. Et les gens. Morts, certes, mais ça compte quand même. C’est une forme de compagnie. D’ailleurs, nous prenons soin d’eux. En ce moment même, Eliott désherbe une tombe pendant que Soname y reproduit les lignes de Nazca avec des petits cailloux blancs. J’espère que les âmes errantes du coin apprécieront. Roman est allongé juste à côté, sur le ventre, utilisant une vieille pierre tombale comme lit-bureau. Converses délacées croisées dans les airs, il stabilote le sommaire de son manuel d’histoire-géo. Et moi j’utilise l’arrosoir comme oreiller et je regarde le ciel gris moucheté de noir. Il est bas et lourd. Et gris aussi, je l’ai déjà dit ça ? 8


– Eh ! Écoutez ! Victor a balancé son casque de scooter dans l’allée et court en hurlant dans notre direction. – Vous m’écoutez ? Hier, non, avant-hier, vous vous souvenez à Montigny ? J’ai oublié ma weed, donc là j’y suis retourné et il y avait du monde, il y avait des gens dans les grottes et je les ai vus ! – Fin du scoop ? lui demande Soname. – Mais attends, pas des gens d’ici, des gens bizarres, ils ne parlent pas français, des Arabes peut-être ou des Russes, des mecs un peu crades, des trafiquants de drogue, ou d’armes, je n’en sais rien mais c’est un truc de dingue, j’en suis sûr !! Comme d’habitude, Victor parle à toute allure, il se balance d’une jambe sur l’autre et les mots sortent de sa bouche comme s’ils se jetaient dans le vide. – Une minute, l’interrompt Roman, ils étaient bizarres comment ? Parce que toi, par exemple, tu es bizarre, mais tu n’es pas trafiquant d’armes. Tu es trafiquant d’armes ? – Fous-toi de ma gueule, si tu les avais vus tu aurais flippé, ils cherchaient à se cacher, c’est clair, qui se cache dans les forêts, à ton avis ? – Les Hobbits. – Laisse tomber. Qu’est-ce qu’on fait ? On prévient les flics ? Soname lâche ses petits cailloux et lui jette un regard noir : 9


– T’es malade ! D’abord on n’appelle jamais les flics, par principe, et ensuite pour leur dire quoi ? Dans les grottes où Victor avait oublié sa beuh il y a des Russes qui parlent arabe ? Il se calme un instant, s’assied brusquement en tailleur devant nous et semble réfléchir en arrachant frénétiquement des brins d’herbe. – D’accord, dit-il en relevant la tête, il faut que j’y retourne. Je veux savoir ce qu’ils font là et je veux récupérer mon matos. Qui vient avec moi ? – Sans moi merci, dit Roman en s’allongeant à nouveau sur le ventre, face à son livre. – Aucun problème flipette, j’y vais avec les filles. Lou, Soname, vous venez ? Il nous interroge du regard mais sait déjà que nous allons accepter. Il ne se passe jamais rien ici, chaque occasion doit absolument être saisie. Même si, aux grottes, nous avons de grandes chances de tomber sur la visite annuelle des employés de la mairie. – Oui, on vient avec toi, mais plutôt à la tombée de la nuit, discrètement. Eliott, tu viens aussi ? – Definitely ! – Parfait, s’écrie Victor en tapant sur ses cuisses, Roman, si tu changes d’avis, rendez-vous à 20 heures au calvaire.


3. parce qu’on ne veut pas mentir davantage

Le calvaire se trouve à la sortie du village. C’est le point de départ de plusieurs chemins qui mènent à la forêt. En marchant environ vingt minutes à travers les bois on accède à des grottes, qui sont en réalité d’anciennes carrières de pierre. Avec Victor, Roman et quelques autres, nous y avons passé une partie de notre enfance. Arbres vivants, fourmis colossales, zombies-robots ; c’était extrêmement dangereux à l’âge des horizons imaginaires illimités. Parfois nous devenions des trafiquants de drogue sur une idée originale de Victor, qui était précoce dans ce domaine seulement. Nous continuons d’y aller régulièrement, surtout le week-end, puis nous dormons tous chez Eliott quand il est seul chez lui. Ce n’est pas forcément officiel pour nos parents ; c’est-à-dire qu’ils n’en savent rien. Les miens pensent que je dors chez Soname, et vice-versa. Pareil pour Roman et Victor. Nous n’évoquons pas Eliott dans ces cas-là, pour éviter de mentir. De mentir davantage, disons. 11


– Yo ! – Une seconde, Lou, me dit mon père installé derrière son bureau, laisse-moi finir, le temps que je compte mes parents. – Tu comptes tes parents ? Un, deux. – Mes parents d’élèves, patate, j’ai une réunion ce soir. Alors, c’était comment cette première journée d’exclusion ? – Inclusion. – Exclusion inclusive, inclusion exclusive, n’importe quoi. Lou, regarde, tu peux me dire pourquoi tous mes élèves écrivent ce truc à la fin de leur e-mail : sent from my I-machin, envoyé depuis mon Androtruc ? Est-ce que moi j’écris : envoyé de ma gazinière ? Dans ce genre de moment, il faut s’éclipser, discrètement mais rapidement, qu’il ne puisse surtout pas me rappeler. Comme il est assez névrosé, quand il commence il devient ingérable et finit par faire des déclarations improbables et hors sujet du genre : « Je déteste que quelqu’un assis à côté de moi mâche un chewing-gum quand je conduis la nuit ». – Eh, Lou ! Comment on fait le smiley « dubitatif » ? Lou ? Désolée papa, je ne t’entends plus, je suis dans les escaliers, le son ne sait pas monter les marches. Avec ma mère, qui est enseignante aussi (endogamie), ils incarnent la conscience professionnelle. Ils vivent boulot, mangent boulot, dorment boulot. Ma mère souffre également de névroses diverses et de 12


délires paranoïdes. Elle est convaincue que les voisins orientent volontairement leur abricotier pour que les fruits pourris atterrissent dans notre jardin. Elle lit absolument tout ce qui lui tombe sous la main et dispose d’un esprit de synthèse inversé : elle ne retient de ses lectures que les détails inutiles. C’est une source intarissable de moqueries pour mon père et moi. D’ailleurs, elle est précisément en train de lire dans le rocking-chair sur le palier. C’est un endroit lumineux qui serait très agréable si mon petit frère n’en avait pas fait son terrain de jeu. – Maman, je dors chez Soname ce soir. On va travailler un peu ensemble. – J’aime que tu me prennes pour une idiote, ma chérie. – Ok, on ne va pas travailler mais je dors chez elle quand même. – Entendu. Combien de jours déjà, ton renvoi ? – Trois. – Tu fais quoi de tes journées ? – Je les passe au CDI, je suis censée récupérer les cours mais je lis des BD, Soname me file les devoirs, les gars passent me voir, ça va, c’est beaucoup plus cool qu’une journée de cours donc tout va bien. Je vais me prendre quelques jours d’inclusion par mois, ça me fait du bien. – Ne pousse pas trop quand même. Si tu es virée définitivement, c’est avec ton père et moi que tu prépareras ton brevet. 13


– Voilà, ça c’est une menace efficace ! J’ai été « exclue » pour avoir débranché – en coupant les fils – la caméra de surveillance qui se trouve dans la cour de notre collège. Il y a des lois contre ça, ils n’ont pas le droit de nous filmer à l’intérieur de l’établissement mais ils prétendent qu’elle est orientée vers le mur d’enceinte pour nous protéger des intrusions. Comme dirait Victor : « Sérieusement, qui chercherait à entrer par effraction dans un bahut ? On cherche tous à s’échapper ! » J’ai des parents attachés au respect des libertés de chacun, heureusement, sinon c’était la double peine. Là, ça me donne simplement du temps pour lire et préparer le voyage au Japon que je ferai un jour, peutêtre. Quand je quitterai ce bled pourri. Si je trouve la sortie.


4. parce qu’ils ne sont jamais à l’heure

Plus de vingt minutes que je les attends au calvaire. Je suis toujours la première parce qu’aucun d’entre eux n’est jamais à l’heure. Jamais. C’est un principe. Au moment du départ, s’ils risquent d’être à l’heure, ils s’asseyent et attendent. Ridicule. Je ne comprends pas ce concept. Et ils m’expliquent que le problème vient de moi puisqu’il suffirait que je fasse comme eux. C’est un raisonnement sans fond, c’est une anti-réflexion, ça m’exaspère ; mais à quatre contre un je laisse tomber. Je mets de l’anti-moustique, je m’assieds par terre sous le Christ crucifié, je lève la tête de temps en temps pour vérifier que le sang ne coule pas sur mon t-shirt, et j’écris mon prénom en japonais dans le sable. En général, le premier d’entre eux qui arrive me dit systématiquement : – Tiens, tu es déjà là ! Et je réponds : – Yep. 15


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