Ixchel Delaporte
dame de compagnie
en immersion au pays de la vieillesse
récit la brune
dame de compagnie
De la même autrice, dans la même collection Les Raisins de la misère, une enquête sur la face cachée des châteaux bordelais, 2018. L’Affaire Vincent Lambert, enquête sur une tragédie familiale, 2020.
Illustration de couverture : © Julien Brogard © Éditions du Rouergue, 2021 www.lerouergue.com
Ixchel Delaporte
dame de compagnie en immersion au pays de la vieillesse
la brune au rouergue
Avertissement
Les prénoms, les noms et les lieux ont été modifiés par souci d’anonymat.
Aux forçates et aux forçats de l’aide à la personne.
Préambule
« Mangez sur l’herbe, dépêchez-vous, un beau jour l’herbe mangera sur vous. » Jacques Prévert
Enfant, j’ai été peu en contact avec cette sorte d’êtres humains. Peu mêlée à leur lenteur et à leur odeur. Il n’y a que quelques souvenirs fugaces d’une grand-mère mexicaine très croyante et fantasque aux yeux verts, ex-reine de beauté et professeure de dessin devenue obèse, assise dans un imposant fauteuil marron en velours, un perroquet vert sur l’épaule, fumant des cigarettes. Elle sentait le talc et le renfermé. Il lui manquait quelques dents. L’autre grand-mère, Française aux yeux bleus d’origine savoyarde, devenue bourgeoise du sud de la France, sentait le Chanel N° 5. Je me souviens de ses mains blanches tachetées avec aux doigts, légèrement déformés par l’arthrose, quelques 9
bagues en or, de ses colliers en pierres bleu turquoise et de ses beaux chemisiers. Toujours très apprêtée, ses rides étaient douces comme sa peau mais, elle, ne l’était pas. Des grands-pères, aucune trace, envolés trop tôt pour que j’aie pu apprendre à les connaître. L’un, conducteur de trains à vapeur au Mexique, mort très âgé bien avant ma naissance, l’autre architecte et peintre, féru d’alpinisme, mort d’un cancer du poumon, et dont on m’a fait croire à l’âge de 4 ans qu’il était parti vivre dans la montagne pour toujours, au lieu de me convier à son enterrement. J’ai cru assez longtemps à cette histoire à dormir debout. Alors, cette attirance manifeste pour les vieux vient-elle d’un manque ? La transmission entre générations n’a pas eu lieu. Et j’ai grandi dans la joie d’une enfance protégée, à l’écart d’un grand secret : l’existence de la mort. À 14 ans, enfin, je réalise : un jour, je mourrai. J’étais grande, avec des cheveux longs, et je pleurais à chaudes larmes, en pyjama, assise sur les genoux de mon père dont je revois le visage désemparé, luimême accablé, et ne trouvant aucune parole pour me consoler de cette terrible découverte. Mon univers protégé et heureux, ma bulle de bonheur venait d’exploser. Plus rien ni personne ne pourrait jamais me protéger de cette issue fatale. Ce jour-là, je suis devenue adulte. Ce jour-là, je suis devenue, comme chaque humain sur terre, une simple mortelle. Je ne m’en suis jamais remise. La mort reste pour moi un effroyable gouffre qui me pétrifie. Je sens les pulsations accélérées de mon sang tambouriner dans mon corps, jusqu’à me tordre le cœur. Je visualise mon corps inerte s’évaporer dans les limbes de l’univers. 10
Tout cela en quelques secondes durant lesquelles je coupe mon souffle. Et puis, je reprends ma respiration. Mon esprit retombe d’un coup sur cette terre rassurante, un sol dur sur lequel on peut compter à chacun de nos pas. Je suis sortie du trou noir jusqu’à ma prochaine confrontation avec la pire de mes angoisses. Se confronter. Au fond de moi, je cherche l’affrontement. Cette fois, je ne détournerai pas le regard. Je veux m’approcher, tel Sherlock Holmes avec sa loupe, coller le nez à la preuve, regarder l’horreur de près. L’horreur de la pente, de cette lente déliquescence qu’est la vieillesse, du moins c’est ce que j’imagine. Mon appétence pour le présumé invisible est une sorte d’obsession généralisée. J’ai jeté mon dévolu sur ces invisibles-là. Où sont les vieux ? Où marchent-ils ? Comment vivent-ils ? Pourquoi notre société ne veut-elle pas les voir ? Bien vieillir, dit-on. Mais qui voudrait mal vieillir et puis a-t-on vraiment le choix ? Enceinte, j’ai éprouvé cette sensation de fragilité et de lenteur qui ne correspondait pas au rythme des actifs d’une capitale. J’observais davantage ceux qui, comme moi, ne pouvaient pas suivre. C’étaient les vieux. À partir de ce momentlà, une idée a germé en moi sans plus jamais me quitter, celle de me glisser dans la chasuble d’une dame de compagnie, celle qui « assure une présence auprès de personnes en veillant à leur confort physique et moral », l’espace de quelques mois, pour approcher au plus près la vieillesse à Paris et en banlieue parisienne. Voir et entendre ce qu’on ne voit jamais, ce que notre société tient à distance, ce qui, au fond, lui fait peur et me fait peur. 11
Notre société occidentale s’échine à occulter la déchéance. La vieillesse n’est pas tendance surtout si on en montre les aspects les plus banalement humains, la maladie, la souffrance et la perte d’autonomie. Dans les médias, on parle de 2,5 millions de seniors en perte d’autonomie en 2015 et l’Insee projette ce chiffre à 4 millions en 2050. Forcément, les métiers de l’aide à la personne recrutent à plein et de nombreuses start-up s’engouffrent dans ce marché exponentiel, baptisé « silver économie ». Physiquement difficiles et mal payés, ils exigent peu de qualification. On voit parfois ces femmes, souvent immigrées, dans les rues de Paris tenir le bras d’une vieille dame, et l’accompagner pour la seule sortie du jour. Je me retrouve alors face à deux populations mal considérées, aussi invisibles l’une que l’autre : ceux qui vieillissent en silence et celles qui s’occupent, sans reconnaissance sociale ni salariale, de ceux qui vieillissent en silence. Croiserai-je sur ma route d’autres dames de compagnie ? Comme elles, je me ferai embaucher par une entreprise, pour travailler auprès de ces personnes âgées. Je serai également bénévole dans une association qui a pour but de rompre l’isolement d’aînés subissant cette double peine qu’est la vieillesse conjuguée à la pauvreté, qu’ils logent dans des Ehpad ou des appartements au milieu de quartiers populaires. Je ferai connaissance avec les familles lorsqu’il y en a, pour comprendre les liens qu’elles entretiennent avec leurs proches, époux, épouses, enfants, et les raisons de celles et ceux qui préfèrent ou qui n’ont d’autre choix que de payer un service plutôt que d’accueillir et d’assumer seuls un parent âgé. 12
Je veux éprouver cette proximité, devenir familière de ces trajectoires individuelles, dont les silhouettes marchant au ralenti n’ont pas de place ici-bas. La chambre à coucher, les manies, le vécu, les plaisirs, les deuils, les odeurs… Le quotidien, c’est se lever dès l’aurore avec un corps usé et douloureux, prendre des médicaments, s’habiller, faire une toilette de chat, sortir avec sa canne pour quelques courses au coin de la rue, rentrer, se préparer un repas, seul la plupart du temps, regarder la télé, s’occuper oui mais à quoi ? Se rendre à un rendez-vous médical devient une épopée qu’il faut prévoir et organiser. Le quotidien se restreint à quelques pas, et beaucoup de solitude. À quoi pensent les vieux ? J’embarque et je vous emmène au pays de Mathusalem.