Du même auteur au Rouergue Janis est folle – 2015, roman doado noir Les chroniques d’Hurluberland - Volume 1 – 2015, roman dacodac
Illustration de couverture : Juliette Barbanègre Graphisme de couverture : Olivier Douzou © Éditions du Rouergue, 2017 www.lerouergue.com
Olivier Ka
les chroniques d’Hurluberland VOLUME 2 illustrations de Juliette Barbanègre
Si la fantaisie nous ouvre l’appétit, l’imaginaire remplit notre soupière. Proverbe hurluberlandais
la pêche aux chaussures
Un matin d’été, au réveil, l’éleveur de porcs Hubert Graissecochon constata que ses chaussures n’étaient plus à leur place. Le jour se levait tout juste et Hubert avait l’habitude d’aller nourrir ses bêtes avant de prendre son café. Les cochons réclamaient leur pitance : on les entendait grogner d’impatience depuis leur enclos. Hubert chercha partout dans la maison, mais ne trouva pas ses souliers. Ceux-ci étaient de belles pièces, imperméables, en cuir épais, façonnées par Firmin Boissemelle, le cordonnier d’Hurluberland. Elles étaient idéales pour aller patauger dans la boue et Hubert n’en possédait pas d’autres. 7
Agacé, il réveilla Claudine, sa femme. – Tu n’as pas vu mes chaussures ? – Tes chaussures ? marmonna Claudine, la bouche empâtée par le sommeil. – Oui, mes chaussures en cuir ! Impossible de mettre la main dessus ! C’est tout de même incroyable, je suis certain de les avoir laissées à leur place hier soir, juste à côté de la porte d’entrée ! Claudine se leva, chercha avec son mari les chaussures disparues et, au bout d’un moment, se rendit compte que les siennes manquaient également. – Ah ben ça, c’est pas banal ! dit-elle. Que sont-elles devenues, ces chaussures ? – Tu crois qu’on serait entré chez nous cette nuit pour nous les voler ? demanda Hubert. – Un voleur de chaussures à Hurluberland ?! sursauta Claudine. Tu penses que cela est possible ?! – Oh, tu sais, de nos jours, on voit tellement de choses étranges… N’ayant pas le choix, pestant et râlant, l’éleveur sortit en chaussettes afin d’aller nourrir ses porcs. Heureusement, il faisait beau, d’ailleurs la pluie n’était pas tombée sur Hurluberland depuis plusieurs mois. C’était un été particulièrement 8
sec, ce qui n’empêcha pas Hubert Graissecochon de s’enfoncer dans la boue jusqu’aux mollets. Après cela, chaussettes crottées aux pieds, il décida de se rendre à l’échoppe du cordonnier, car il lui fallait sur-le-champ une nouvelle paire de chaussures. En entrant dans le bourg par la petite route qui passait devant le lavoir et remontait ensuite jusqu’à l’église, il croisa l’éleveuse de chevaux Joséphine Cœurdefruit. Tout comme lui, ses chaussures manquaient, et c’est en chaussettes qu’elle marchait dans la rue. – Toi non plus, Joséphine, tu n’as plus de chaussures ? s’étonna l’éleveur de porcs. – Non, c’est incompréhensible ! Ce matin, elles s’étaient volatilisées ! Et elle aussi se rendait d’un bon pas chez le cordonnier afin de s’en procurer une nouvelle paire. Tous les deux dépassèrent l’église, s’engagèrent dans la rue principale et, traversant la place de l’hôtel de ville, tombèrent sur Philémon Truitansel, le poissonnier. Stupéfaits, ils remarquèrent qu’il ne portait pas non plus de chaussures aux pieds. – Philémon ! Vos chaussures sont également introuvables ce matin ?! 9
– Oui ! Quelle affaire ! J’attends la livraison de poissons de Gontran Barquenbois, déplora-t-il en montrant la direction de la mer, et je ne peux tout de même pas ouvrir mon magasin les orteils à l’air ! Tous les trois, ils poursuivirent leur chemin vers la boutique du cordonnier. Et ils s’aperçurent, en arrivant devant la vitrine de Firmin Boissemelle, que beaucoup de monde s’y trouvait déjà. Et, surtout, que personne ne possédait de chaussures. Certains étaient en chaussettes, d’autres en chaussons ou bien pieds nus, mais aucun ne portait de souliers dignes de ce nom. – Au réveil, plus de chaussures ! se plaignait Hector Boulocarré, le boulanger. J’ai dû tout de même aller faire ma tournée et maintenant j’ai les pieds en compote ! – Pareil pour moi ! protesta Romuald Coquilledeuf, le plus costaud des Hurluberlandais. Je devais déplacer quelques troncs d’arbres ce matin pour aider Théodore Hachenfer, le bûcheron. Il m’a fallu traverser la forêt sans protection, résultat : des échardes plein les talons ! – Où sont donc passées nos chaussures ? demanda Paulette Contébon, l’épicière. 10
– Qui nous les a prises ? interrogea Alphonse Sauçobeurre, l’aubergiste. Les questions allaient bon train. On tambourinait même contre la vitrine du cordonnier qui, étrangement, ne se montrait pas. – Où est Firmin Boissemelle ? Pourquoi n’ouvret-il pas sa boutique ce matin ? Devant l’absence de l’artisan alors que tout le monde avait un problème de chaussures, on arriva vite à la conclusion que l’homme n’était pas étranger à la situation. Personne ne pouvait apporter d’explication, mais une chose était certaine : Firmin Boissemelle savait pour quelle raison toutes les chaussures des Hurluberlandais avaient disparu. Et s’il se cachait, c’est qu’il avait quelque chose à se reprocher ! D’une seule voix, la foule clama : – Fir-min ! Fir-min ! Fir-min ! Devant l’insistance générale, le cordonnier finit par apparaître. Il ouvrit la porte de son échoppe, sortit sur le palier. Tout le monde remarqua que lui non plus ne portait pas de chaussures aux pieds. Auguste Barbefolle, le bourgmestre, prit la parole : – Firmin Boissemelle ! Nous sommes ici pour obtenir des éclaircissements sur un phénomène à 11
la fois étrange et embarrassant. Comme tu peux le constater, nous n’avons plus de chaussures. Cela nous pose un véritable problème : comment vaquer à nos affaires, travailler aux champs, circuler ici et là sans nos semelles ? – Je sais… balbutia le cordonnier. Je… je suis désolé… – As-tu quelque chose à nous dire ? – Eh bien… Je ne suis pas sûr, mais… j’ai bien peur que… hum… Comment dire… L’artisan, très mal à l’aise, se tordait les mains. Le bourgmestre s’agaça : – C’est tout ce que tu as à nous fournir comme explication ? À ce moment-là, une voix se fit entendre de l’autre côté de la place. C’était celle de Gontran Barquenbois, le pêcheur. Lui non plus n’avait rien aux pieds pour le protéger. – Je sais où sont nos chaussures ! Je sais où elles sont ! On se précipita vers le nouveau venu en le pressant de s’exprimer. – J’étais encore en mer quand cela s’est produit… Le jour ne s’était pas encore levé. Je m’approchais de la côte quand mes gros godillots, ceux 12
avec lesquels je pêche depuis des années, ont quitté mes pieds pour plonger dans l’eau ! – Ça alors ! sursauta le maire. Ils ont fait cela tout seuls, sans l’aide de personne ?! – Oui ! Vous pensez que j’étais bien embêté, tout seul sur le pont ruisselant et pieds nus ! Malgré tout, j’ai manœuvré mon bateau jusqu’à la côte, et là, je les ai vues… – Quoi donc ? – Les chaussures ! Toutes les chaussures ! Elles avançaient toutes seules, à la queue leu leu, pour se jeter à l’eau ! Plouf ! Plouf ! et encore Plouf ! – Toutes nos chaussures à l’eau ?! – Je les ai vues comme je vois vos pieds nus ! Auguste Barbefolle se retourna vers Firmin Boissemelle et le pria fermement d’éclairer les Hurluberlandais : – Si tu sais quelque chose, dis-le maintenant, Firmin ! – C’est… c’est à cause du cuir… et du temps… balbutia le cordonnier. – Quoi, le cuir ? Quoi, le temps ? – Eh bien… Il y a quelques années, j’ai acheté un stock de cuir à un vendeur ambulant. C’était vraiment une très bonne affaire, du cuir bien épais 13
pour un très bon prix. Je n’ai pas hésité. Et c’est avec ce cuir-là que j’ai fabriqué toutes les chaussures que vous portiez jusqu’à présent. – Et alors, où est le problème ? s’étonna le bourgmestre. – Le cuir ne provenait pas de vaches ordinaires. C’était de la peau de vache d’eau. – Des vaches d’eau ?! Mais je pensais qu’elles n’existaient pas, que c’était une légende ! – Oh, si, elles existent. En tout cas, c’est ce que m’a affirmé le vendeur ambulant. Et le problème c’est que le cuir des vaches d’eau, quand il devient trop sec, retourne dans son milieu naturel pour se mouiller à nouveau. C’est pour cela qu’il n’est pas cher : il ne tient pas en place. Et comme cet été est particulièrement chaud, eh bien… les chaussures ont manqué d’eau. C’est pour cette raison qu’elles nous ont quittés : pour aller se tremper dans la mer. L’œil soupçonneux, le bourgmestre dit au cordonnier : – Et tu le savais, n’est-ce pas ? Tu savais que le cuir que t’avait cédé ce maudit vendeur provenait de ces vaches d’eau et qu’il risquait de s’en aller un jour ou l’autre ! 14
– Oui, j’avoue, je le savais… – C’est donc cela, Firmin ! Pour que, toi, tu puisses réaliser une bonne affaire, nous voilà tous les pieds à l’air ! Le public se mit à grogner. Quelques insultes volèrent. La foule devint menaçante à l’encontre du cordonnier malhonnête, qui se protégea derrière l’imposante stature du bourgmestre. – Allons, allons, calmez-vous ! enjoignit Barbefolle. Nous allons trouver une solution ! On proposa que Firmin confectionne de nouvelles chaussures pour tout le monde, mais le temps qu’il trouve et couse le cuir, il y en aurait pour des mois. Les Hurluberlandais risquaient de rester pieds nus jusqu’à l’hiver ! Gontran Barquenbois fendit alors la foule pour rejoindre le bourgmestre et le cordonnier. De là, il s’adressa à tous : – Il y aurait bien une solution, clama-t-il. On pourrait aller repêcher nos chaussures ! Que tous ceux qui possèdent une canne à pêche s’y mettent ! Trouvons également des barques, des radeaux et tout ce qui flotte, ainsi nous pourrons plonger nos lignes et sortir les chaussures de l’eau ! 15