rentrée 2019
« Il y a un moment où j’ai perdu mon frère. Il était là, un peu, et tout à coup, il a cessé d’y être, il avait disparu. Je ne sais pas ce que j’en ai fait, je ne m’en suis rendu compte qu’après coup. »
la brune au rouergue
Alexandre Seurat . Petit frère
Les premières pages C’est son amie qui m’avait appelé et laissé un message (je n’appelais plus personne). J’avais laissé sonner. Je revois seulement les lumières d’en face, de l’autre côté de la cour, petits cubes colorés dans la façade, pendant que ma voix enregistrée débitait son message (ses intonations que je détestais). Alors la sienne à elle, claire, vive, a surgi par-dessus le chuintement de la bande – et à nouveau le silence, son épaisseur. J’avais dû pressentir qu’elle appellerait : je savais qu’elle voyait souvent mes parents, depuis la mort de mon frère. Mais je ne voulais plus rien avoir à faire avec eux, et puis, quelle chance y avait-il qu’elle s’approche de l’espace de réprobation où je m’étais mis ? À la terrasse du café, j’essaie de ne penser à rien en l’attendant, chiffonnant le papier du sucre. La lumière s’accroche au rideau de plastique transparent. Dehors, les gens se pressent dans le froid. Puis elle est là, à côté de moi, je ne l’avais pas vue entrer : serrant légèrement les lèvres, comme tendue intérieurement de tout ce qui la traverse. Elle s’assoit, elle a la tête un peu penchée. Si elle sourit, c’est de façon imperceptible, sans rompre son silence. Elle allume une cigarette, exhale la fumée de côté, vers le rideau transparent. La première fois que je l’avais vue, la silhouette de mon frère chancelait devant moi, l’énorme étui de sa guitare au dos, l’œil hilare : comme en déséquilibre, sur le point de basculer en arrière, il avait tendu la main vers elle pour me la présenter, elle avait l’air gêné, essayant de sourire, On y va, mais mon frère à présent se tournait vers moi – car il avait ce don de se mettre au milieu sans qu’on sache où vraiment. Et après un moment de silence, il ajouterait, Alors ? Vous ne vous parlez pas ? Il dérivait entre nous, il prétendait nous présenter, sans y être lui-même. La façon qu’elle a de m’examiner à présent, ses yeux fixés sur un point que je n’arrive pas à situer, mon nez ou mon menton, mon front, et quand je lui demande ce qu’elle regarde – Il y a un peu de lui dans vos visages –,
ce vous, dans sa réponse, trace l’espace d’une appartenance que je voudrais secouer, ou bien elle dit, Ce qu’il nous a laissé, disant nous, quand je voudrais m’en tenir à eux, à moi. Elle dit, Je les ai vus beaucoup ces dernières semaines, n’ajoute rien, je ne demande rien. Eux : comme une masse compacte, hostile, voix qui se tiennent, composant un seul corps homogène. Puis elle oscille à peine. Je voulais te voir aussi, dit-elle comme en suspens, se penche, prend quelque chose sous la table, se relève, me le tend, Il voulait te l’offrir. Je ne sais pas si j’ai tendu la main : c’est un fétiche. Le bois noirci est balafré d’encoches plus claires, le tronc, quadrillé de motifs où se logent des pastilles rouges élimées, des coquillages blancs ou jaunes, le front strié, le crâne plat où quelques plumes composent des toupets de cheveux, les yeux, creusés en amande avec, au centre, deux petites perles jaunes, leur air triste. Quand je lui demande ce qui s’était passé ce soir-là, elle sourit discrètement, son regard esquive, puis elle répond d’une voix plane, Il avait beaucoup bu. Il avait dit, Ça va, quand je lui avais dit qu’il ferait mieux de s’arrêter. Ça va, car il disait toujours, Ça va, bloc de mots qu’il vous laissait dans les bras, qu’on se débrouille avec, il n’avait rien demandé. Ça va mec, impeccable. Sa paume moite dans la mienne, la pression des phalanges rugueuses dans le creux de ma main, quand il se tenait là, debout au milieu de la rue, me regardant de loin, la dernière fois. Je l’avais appelé d’en bas, c’était un soir où j’étais calme, sinon je n’appelais pas. Un déclic, et sa voix avait dit aussitôt, J’arrive. Mais à cette tension dans la nuque, je savais que le calme ne durerait pas : les bruits commençaient à faire corps, autour de moi. Des images : un barbu voûté dans une cabine téléphonique, une vieille cambrée sur son déambulateur qui traverse la rue, une autre vieille emmitouflée de châles épais, tout près de moi. C’étaient toujours de longues minutes avant que sa silhouette longiligne ne surgisse, quand il disait J’arrive : comme une brèche se creusant dans le temps des mots, quand ils voulaient trop dire tout de suite, et ses mots promettaient toujours trop.
Petit frère Pour tenter de supporter la disparition de son frère et sa propre culpabilité, le narrateur remonte le cours de leur histoire commune, jusqu’à l’enfance. Se dessine peu à peu le portrait émouvant d’un petit garçon à la beauté époustouflante qui, déjà, détonne par son comportement. D’un adolescent qui se dit « né sous une mauvaise étoile ». D’un jeune homme allant toujours plus loin dans les conduites à risques. Un moment quelque chose a dévié de sa trajectoire. Par quelle mécanique familiale, par quels engrenages personnels a-t-il pu fracasser son existence alors que, en apparence, tout lui était donné ? Après La maladroite, L’administrateur provisoire et Un funambule, ce nouveau livre d’Alexandre Seurat, porté par une voix aux accents très personnels, se confronte aux blessures de l’enfance, aux non-dits familiaux, à la culpabilité. en librairie le 21 août 2019
© Tina Merandon - Signatures
14 x 20,5 - 176 pages - 17,50 e ISBN : 978-2-8126-1837-6
Alexandre Seurat Né en 1979, Alexandre Seurat est professeur de lettres à Angers. Il a soutenu en 2010 une thèse de Littérature générale et comparée. Petit frère est son quatrième roman publié au Rouergue après La maladroite, L’administrateur provisoire et Un funambule.
Romans au Rouergue La maladroite. la brune, 2015, prix du livre envoyé par la Poste Babel n°1483, 2017. L’administrateur provisoire, la brune, 2016, Babel n°1463, 2018. Un funambule, La brune, 2018. Chez d’autres éditeurs La perte des limites. Hallucinations et délires dans le roman européen (années 1920-1940), Honoré Champion, 2016.
Relations libraires Ghislaine Renaudie
Relations presse Noémie Sauvage
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