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ABC …
Antonio Da Silva
ABC...
Du même auteur au Rouergue Sortie 32.b – 2019, roman épik.
Les éditions du Rouergue et Antonio Da Silva remercient chaleureusement les éditions de la Différence pour avoir accepté la reproduction du poème Presque de Mário de Sá-Carneiro (pages 63 et 64) . Il est initialement paru en 1987 dans les Poésies complètes, traduites du portugais par Dominique Touati et Michel Chandeigne. Graphisme de couverture : Olivier Douzou Photographie de couverture : © Getty Images/Hello Africa © Éditions du Rouergue, 2020 www.lerouergue.com
Antonio Da Silva
ABC…
À Laurence et à tous ceux qui transmettent.
A
Daoudabougou, commune V de Bamako.
La première fois que je l’ai vu, j’avais six ans. Il était plus grand qu’un géant. À cause de la chaleur, il marchait en suant d’éphémères océans à chacun de ses pas. Sa tête ronde avait la forme d’un poisson-lune. Ou d’une paire de fesses n’ayant jamais vu le soleil. Face de fesses, c’est tout de suite devenu son surnom. Il a surgi pendant qu’on jouait au foot. Son 4x4 était garé au bout de la rue. Le goudron défoncé et les détritus qui jonchaient la voie empêchaient depuis longtemps les voitures de s’aventurer dans notre quartier. Il nous a regardés un moment. Observés serait plus juste. À ses pieds, la poussière buvait à la source salée que rejetait sa peau. Je jouais dans les cages. Un choix dicté uniquement par l’envie qu’avaient les autres de mettre des buts. Moi, entre les deux 9
Caddie empruntés au supermarché et qui nous servaient de poteaux, j’étais nul. Trop minuscule. Mais on ne me tolérait qu’à ce poste. Alors, j’essayais d’arrêter les tirs, trop heureux de faire partie d’une bande. Et puis le ballon m’appartenait. Sous son regard, les grands s’étaient crispés. Ils connaissaient le business de Face de fesses. Au bout d’un moment, le géant blanc était retourné à son 4x4. Dans le coffre, il avait pris un marteau, des clous et un carton volumineux. Sur le bois du poteau électrique, il avait cloué très haut une cage de foot comme je n’en avais jamais vue. Petite, ronde, avec un trou dans le filet. Ensuite il était entré dans la maison de Moctar. On savait qu’il venait négocier un contrat avec ses parents. Encore un qui allait partir à l’étranger. J’ai récupéré mon ballon et je me suis posté au pied du poteau. C’était haut, le trou était petit. J’ai essayé de mettre un but mais c’était trop difficile. Mes pieds n’avaient pas assez d’adresse pour faire entrer le ballon. – Essaie avec les mains ! Face de fesses me regardait depuis le seuil de la maison de Moctar. Le geste m’était venu naturellement. Le ballon s’était envolé en décrivant une courbe parfaite avant de passer par le cercle du but. Mon premier panier. Il avait souri.
B
Onze ans plus tard, Face de fesses est revenu. Le blanc de son épiderme avait déteint sur ses cheveux. Les gens vieillissent, lui, il se décolorait. Dans ma mémoire, il était plus grand. Puis j’ai compris que mes souvenirs dataient de 1,05 m et qu’aujourd’hui ma vision du monde s’élevait jusqu’à 1,92 m. Le panneau de basket qu’il avait cloué au poteau était toujours là, bien que le filet en fibre synthétique se soit désagrégé depuis longtemps. Ma mère avait bien essayé de le remplacer avec de la corde de chanvre mais toute sa bonne volonté ne pouvait pas rivaliser avec le matériel de Decathlon. Heureusement, le cercle en fer avait résisté et ça me suffisait. Ce poteau, ce panneau, je les aimais. Ce jeu, c’était la seule chose qui m’appartenait. Mon père m’avait rapporté du chantier une bombe de peinture bleue. Devant mon poteau, j’avais tracé un demi-terrain de basket. Tir en fadeaway. 11
Lancer franc. Panier à trois points. À l’arrêt, en course, depuis le milieu de mon demiterrain, j’étais même capable de mettre des paniers les yeux fermés. Le samedi, je jouais dans un club du quartier voisin, mais ce n’était pas très intéressant, le niveau n’était pas terrible, les joueurs peu motivés. Je voulais intégrer une vraie équipe. – On joue ? me proposa Face de fesses. On avait fait un duel. Le salaud, il était rapide pour un vieux. Et il savait très bien bousculer jusqu’à la limite de la faute. Il gagna de trois petits points. Sympa le mec, même si sa sueur avait transformé mon demi-terrain en marécage. Le Blanc, ça craint la chaleur. Comme lot de consolation, il me donna son prénom et un maillot des Spurs dédicacé par Tony Parker. – Richard ! – Jomo ! En serrant sa main, j’ai pensé que c’était moins drôle que Face de fesses. Il a sorti une caméra et l’a braquée sur moi : – Il me faut des images, montre-moi comment tu bouges. J’ai recommencé à jouer. Je lui ai montré comment je courais, comment j’attaquais le panier. Il tournait autour de moi en me visant avec sa caméra comme si c’était un fusil. J’ai eu l’impression d’être un soldat qu’on allait fusiller. 12
Face de fesses était un scout, un recruteur qui bossait en free-lance. Dès qu’il dénichait un talent, il le vendait à un club. – Ça te dirait de jouer au basket en Europe ? J’ai songé à Moctar qui n’était jamais revenu mais qui envoyait régulièrement des chèques à sa famille. Sa mère faisait semblant d’avoir de ses nouvelles alors qu’elle ne savait que ce que racontait le compte Facebook de son club. Avant même d’ouvrir la bouche, j’ai dit oui avec les yeux. Dans ma tête, je préparais déjà les phrases que j’allais dire à la mienne, de mère. – Je reviens te voir dans quelques jours, Jomo. Un avion blanc nous a survolés, en disparaissant dans un nuage. Il m’a fait penser à une écharde qui pénètre sous un ongle. J’ai eu mal. Moi aussi, je voulais partir. J’ai rien dit à mes parents, j’ai attendu. Le son d’un moteur au bas de la rue, le claquement d’un pas sur le trottoir, chaque bruit me faisait sursauter d’espoir et de peur. Je voulais, je ne voulais pas. Face de fesses est revenu trois jours plus tard. Je suis allé dehors faire rebondir mon ballon pendant qu’il parlait avec mes parents. Il est resté longtemps. En partant il m’a serré la main bien fort, en me regardant droit dans les yeux. 13
Il avait laissé le contrat sur la table de la cuisine. Le soir nous avons mangé en silence, intimidés par sa présence. Maman l’avait couvert d’une serviette pour ne pas le tacher. Pour ne plus le voir. Elle n’avait rien avalé, trop occupée à retenir ses larmes. Moi, j’avais beau déglutir, le riz coincé dans ma gorge m’étouffait. Je n’osais pas lever les yeux vers mon père. J’attendais qu’il parle. Agacé par mes mastications, mon père s’est levé et m’a servi un verre d’eau. Il ne faisait jamais ça d’habitude. Sa peau sentait la poussière et le gasoil, l’odeur du chantier. D’aussi loin que je me souvienne, mon père avait toujours eu ces odeurs sur lui. Ses gros doigts ont saisi le billet d’avion posé à côté du contrat, l’ont retourné, tâté. Il savait qu’il tenait une clé ouvrant un monde où il n’avait pas sa place. – C’est ta chance, fils. Il posa le billet. – C’est ton vent, tu dois le prendre tant qu’il souffle. Puis, comme tous les soirs, il a pris son plateau de jeu, ses graines de bonduc et il est sorti jouer à l’awalé avec son copain Djibril. Je n’avais jamais rien compris à ce jeu de semailles où il fallait se prendre et se donner des graines. J’aurais voulu qu’il reste, qu’il tente encore de m’expliquer comment on joue. 14
J’ai bu le verre qu’il m’avait servi, dedans il y avait les larmes de ma mère. J’ai ressenti de la tristesse puis de l’impatience. J’ai eu la nostalgie de ma vie d’avant, avant même de la quitter.