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Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790. Illustration de couverture : Germain Barthélémy © Éditions du Rouergue, 2026 www.lerouergue.com
Stéphane Servant
Érêves
‘Cause if I don’t follow my heart this time, I’m gonna forget what this life is all about. I’m gonna take that path, I’m going in on my own. I’m gonna take that fear and wear it like a crown. Wear It Like a Crown – Rebekka Karijord
1 L’écriture fut la cause de tout. Du début et de la fin. Jusqu’ici, Jonas ne s’était pas méfié de l’écriture. Les mots lui servaient à obtenir des notes plus ou moins correctes au collège. Point. Pourtant, au début de l’année, Madame Almendra, la professeure documentaliste, avait conseillé à tous les élèves d’acheter un carnet pour noter leurs pensées quotidiennes. Ils n’étaient pas beaucoup à l’avoir fait. À quoi bon ? Tenter de cerner et de mettre en mots leurs sentiments, leurs émerveillements, leurs peurs, toutes ces choses qui bouillonnaient en eux, c’était bien trop difficile. Autant essayer de capturer un papillon avec un marteau. Ou la foudre avec une pince à épiler. Impossible. Peut-être même certains d’entre eux avaientils eu peur, tant les mots que l’on dépose sur le papier ressemblent parfois au miroir de la reine de Blanche-Neige. 9
Le miroir. Celui qui vous dit la vérité, et uniquement la vérité. Même quand la vérité fait mal. Qui aurait envie d’avoir un pareil miroir face à lui ? Jonas, lui, avait acheté un carnet sans se douter de rien. En espérant se faire bien voir de son enseignante et obtenir de bonnes notes. Un petit carnet tout simple, déniché au supermarché. Il l’avait oublié un temps sur son bureau, l’avait retrouvé un jour d’ennui et de pluie, avait griffonné quelques mots. Et petit à petit, il s’était mis à écrire. Des blagues qu’il avait entendues, des bouts d’histoires qui lui passaient par la tête, des contes qu’il inventait pour sa sœur Mila. Et puis, au fil des semaines, il avait trouvé refuge dans l’écriture. Page après page, se sentant en sécurité, il avait commencé à se livrer. À évoquer ce qui palpitait douloureusement en lui. Des choses intimes, très intimes. Voilà le vrai danger de l’écriture. On ne se méfie pas assez du pouvoir des mots. De ce que ça peut provoquer. Autant chez celui qui les lit que chez celui qui les écrit. Sans ce maudit carnet, rien ne serait arrivé. Ce matin-là, Jonas l’avait glissé dans son cartable. Peut-être parce qu’il ne voulait pas le laisser traîner à la maison. 10
Peut-être parce qu’il aurait besoin d’écrire, en ce jour particulier. Et, à la fin du cours de musique, alors que Jonas était face à toute la classe, tentant maladroitement de tirer une note correcte de sa flûte à bec, Boris s’empara du carnet. Tout comme dans les histoires le diable s’empare d’une âme. Boris n’était certes pas le diable mais il se débrouillait néanmoins très bien pour tourmenter Jonas de mille manières et celle-ci fut particulièrement cruelle. Tout d’abord, il y eut des rires étouffés au fond de la salle. Le professeur fit semblant de ne rien entendre et intima à Jonas de continuer. Puis soudain il y eut un déferlement de rires. Une cascade incontrôlable. Jonas s’efforçait de jouer du mieux qu’il pouvait, malgré le brouhaha, malgré la mine contrariée du professeur. Mais il s’arrêta complètement quand il entendit la voix de Boris. – « Papa, j’ai essayé de répondre à ta lettre mais je n’y suis pas arrivé. Tout ce que je peux écrire est nul, je suis complètement nul. » Bouh… se lamentait Boris avec une voix ridicule de petit enfant. Les mains de Jonas se crispèrent sur la flûte de bois. Boris tenait son journal intime. Et il le lisait. À voix haute. 11
Devant toute la classe. Le professeur tenta de ramener le calme : – Boris, arrêtez de faire le pitre, pour changer. Jonas, il me semble qu’il manque une mesure, non ? Sans un regard pour le professeur, Boris continua sa lecture d’une voix geignarde : – « Ce soir, on aurait dû aller au cirque, tous les quatre. Mais tu n’es pas là. Alors comme tous les soirs, on fera semblant d’être encore une famille pour Mila. Maman et moi, on fait tous semblant. On ment tout le temps. Et moi le premier. Il n’y a plus rien de vrai. Même l’amour sonne faux. Tu n’es plus là, c’est vraiment… une déchirure ! » À ce moment-là, Boris fit semblant d’être écartelé par deux mains géantes et la classe explosa de rire. Quelque chose explosa aussi dans la tête de Jonas. Ou dans son cœur. C’était comme si la colère ou la tristesse qui inondaient les pages du carnet avaient débordé dans la réalité. L’instant d’après, il était sur Boris et il plantait ses dents dans l’épaule du garçon. Un cri explosa en même temps que le goût du sang dans sa bouche.
2 – Qu’est-ce qui t’a pris, Jonas ? demanda sa mère dans la voiture. Jonas ne répondit pas. Le front appuyé contre la vitre passager, il regardait la ville défiler juste derrière. La ville et le monde entier, si proche et pourtant si loin de lui. Le monde lui paraissait cruel, injuste et surtout terriblement hideux : tous ces sans-abri dans les rues bariolées de publicités, la guerre à la une de tous les journaux télévisés, les étés caniculaires succédant aux inondations, les animaux qui n’en finissaient pas de disparaître… que restait-il à aimer ? La beauté s’était évaporée. Personne ne semblait s’en apercevoir. Ou tout le monde faisait semblant. Lui, il n’y arrivait plus. Il se demanda comment tout dans sa vie avait pu subitement s’effondrer. Il avait eu une enfance heureuse. La naissance de Mila avait été comme 13
un cadeau. Il adorait sa petite sœur. Puis à l’entrée au collège, tout s’était peu à peu déréglé. Entre ses parents, les sourires étaient moins nombreux, les mots plus rares, les silences plus pesants, les disputes fréquentes. Quand il y repensait, Jonas se disait que cette période avait ressemblé à une fleur coupée oubliée dans un vase. Une fleur qui ne pouvait que faner. Il n’avait pas compris tout de suite ce qui se passait mais il avait senti, très intimement, que quelque chose n’allait pas chez son père. Il avait vu ses traits se creuser, ses épaules se voûter, sa joie s’étioler, sans arriver à mettre des mots sur ces transformations. Et le fait de ne pas savoir avait fait basculer le monde. D’écolier brillant il s’était retrouvé simple élève moyen. Il aurait pu devenir un garçon anonyme, discret. Mais non, il était devenu la proie. Avec son carnet, ses livres, son corps chétif, ses yeux perpétuellement inquiets, il ressemblait à un chiot au milieu d’une meute de loups. Trop sensible, trop vulnérable. Boris et sa bande l’avaient immédiatement senti. Jonas n’arrivait pas à savoir pourquoi, mais ils avaient décidé de faire de lui leur souffredouleur. Pour eux, c’était comme un jeu. Un jeu stupide. Un jeu qui ne faisait rire qu’eux. Jonas savait que tout ça était tristement banal. Il avait lu des livres là-dessus, vu des films, on en 14
parlait aux infos. L’élève fragile qui devenait la cible d’une bande cruelle. C’était vu et revu. Et pourtant, ça lui arrivait. À lui. Pas à un personnage de fiction. Pas à un inconnu. À lui et pas à un autre, dans la réalité. Et il ne savait pas quoi faire avec cette réalité. Le collège l’effrayait. Les cours l’assommaient. Le futur le désespérait. Et le départ de son père il y a deux mois avait été comme un coup de cutter dans un cartable. Tout s’effondrait, dans l’indifférence générale. – Ne t’en fais pas, Jonas, dit sa mère sans quitter la route des yeux. Tous ensemble, nous allons y arriver. Jonas haussa les épaules. « Nous ». Quelle étrange expression. « Nous » n’existait plus. La famille dans laquelle il était né, dans laquelle il avait grandi, n’existait plus. La veille, durant le repas, Maman avait essayé d’enjoliver les choses, avec une voix faussement enjouée : « Le cirque est arrivé, ça vous dit qu’on y aille demain soir ? » Mila s’était enthousiasmée : « Ouais ! Je pourrai avoir une pomme d’amour ? » L’estomac de Jonas s’était contracté et la fourchette s’était arrêtée à quelques centimètres de sa bouche. « Sans… sans Papa ? » avait-il réussi à articuler. Le menton de sa mère s’était mis à trembler, imperceptiblement. « On pourrait passer un bon 15
moment, tous les trois », avait vivement rajouté Maman. Mais sa mine de chien battu ne trompait personne. Même pas elle. Pour Jonas, cette sortie au cirque, c’était comme la couronne de fleurs en plastique punaisée sur la porte de l’appartement à Noël dernier et que personne n’avait pensé à décrocher. Un peu de couleur bon marché pour écarter la grisaille. Ça lui donnait envie de pleurer. Mais plus encore de frapper, de mordre, de déchirer quelque chose avec les dents, comme il l’avait fait avec l’épaule de Boris. Ça avait été si soudain, cette colère, qu’il n’avait réalisé ce qu’il faisait qu’au moment où le goût du sang avait empli sa bouche. Alors il avait vu les yeux de Boris, larmoyants de douleur et de terreur, et il avait trouvé ça si bon qu’il s’était mis à hurler de rire. Toute la classe avait frémi. Pour une fois, il n’était plus le sensible, le vulnérable, la proie. Il était le prédateur. Il s’était senti puissant. C’est peut-être pour ça qu’il avait ensuite ramassé son journal intime, cette saleté de carnet, et qu’il l’avait déchiqueté. Feuille après feuille, il les avait arrachées et il se les était fourrées dans la bouche. Pour faire disparaître tout ça, les mots, la douleur, la honte, une bonne fois pour toutes. Il s’en était presque étranglé, avec une étrange joie. Les autres élèves avaient dû le prendre pour un monstre, pour 16
un fou. Le professeur était enfin intervenu pour faire cesser le chaos. Boris avait été emmené à l’infirmerie et on avait appelé la mère de Jonas. Il serait certainement renvoyé mais il ne regrettait pas ce qu’il avait fait. Pas du tout. Il ne se laisserait plus jamais faire. Plus jamais. Il ne prendrait plus les coups. Il les donnerait. C’est ce qu’un vrai homme aurait fait, il en était persuadé. Papa aurait certainement désapprouvé son geste, il lui aurait fait la morale en lui expliquant que la violence ne résolvait rien, mais Papa n’était pas là et planter ses dents dans l’épaule de Boris lui avait fait un bien fou. Le garçon resta cadenassé dans son silence jusqu’à la maison. Mila lui sauta dans les bras dès qu’il passa la porte de l’appartement. – Jojo, c’est ce soir ! Ce soir, on va au cirque ! On va au cirque ! Il enfouit son visage dans les cheveux de sa sœur. Pour elle, il fit l’effort de sourire alors qu’il avait juste envie de casser le monde en mille morceaux. Dans sa chambre, il alluma son ordinateur, se connecta sur les réseaux, mais partout ça bruissait de ce qu’il avait fait cet après-midi en cours de musique. On parlait de lui en utilisant un émoji à tête de monstre affublé de grandes dents et de cornes. 17
« Danger ! Il y a un monstre dans la classe de 4 B!» « Ne vous promené jamé seuls dans les couloirs il va vous dévoré ! » « Toujours avec ses bouquins il voulait trop se faire remarquer » « C’est un spichopate ! » « Bientôt il sera puni >:( B. a dit que ce soir il allait lui arracher les yeux » Il lut des commentaires moqueurs ou horrifiés jusqu’à en avoir le cœur retourné puis il s’allongea sur son lit et ferma les yeux. Il aurait voulu mourir. Dans la pièce à côté, il pouvait entendre Mila jouer avec Croquette, son chat en peluche, et il pensa que les choses seraient bien plus simples s’il avait été un chat. Plus tard, il aida Mila à faire ses devoirs, et il prépara le repas avec sa mère. Alors qu’ils épluchaient des légumes, elle se tourna vers lui et elle posa une main sur son épaule. – C’est normal, Jonas, que tu te sentes perdu. Mais il ne faut pas te laisser emporter par tes émotions. Ton père ne… Jonas serra les dents. – Ça n’a rien à voir. C’est pas ça, c’est pas du tout ça. Maman n’insista pas et ce fut la fin de la discussion. e
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Ils mangèrent leur repas, maussades. La mère de Jonas essayait de sourire, faisait des blagues, comme dans une mauvaise comédie télévisée. Jonas parvenait à peine à desserrer les mâchoires, il répondait à chaque question par monosyllabes. Tout sonnait faux quand ils parlaient. Ils faisaient semblant pour Mila, ils le savaient tous les deux. Deux mois auparavant, Papa avait dit à Mila qu’il avait trouvé un travail, loin de la ville, et qu’il allait être absent quelque temps. Il avait dit ça sans ciller. Comme si tout était parfaitement normal. « Et moi ? avait demandé Mila. Comment je vais faire ? » Papa avait détourné les yeux. « Maman et Jonas s’occuperont bien de toi. – Mais moi j’ai besoin de toi ! – J’ai ce qu’il te faut », avait souri Papa. Il lui avait tendu un paquet orné de rubans que Mila s’était empressée de déballer. À l’intérieur se trouvait un chat noir en peluche dont les yeux jaunes étincelaient comme des étoiles. « Il s’appelle Croquette et il sera toujours là pour toi. Comme moi. » Papa savait que Mila voulait un chat depuis longtemps mais il avait refusé en prétextant qu’un chat n’était pas fait pour vivre en appartement. Mila avait serré la peluche contre elle et Papa les avait pris tous les deux entre ses bras. 19
« Ne t’en fais pas, je vous écrirai souvent. Et je penserai à vous tout le temps. » Par-dessus l’épaule de Mila, le regard de son père avait accroché celui de Jonas. Papa avait posé un doigt sur sa bouche, intimant au garçon de garder le silence. Jonas l’avait détesté pour ça. Et il s’en était voulu de le détester. Parce qu’à ce moment-là, il avait compris une chose : Papa ne reviendrait pas. Le stylo orné d’une plume bleue que lui avait offert son père ce soir-là n’avait fait que décupler son amertume. « Pour mon petit écrivain en herbe », lui avait-il dit. Jonas n’avait rien répondu. Il avait enfoui le stylo au fond d’un tiroir dès que son père était sorti de la chambre. Depuis, Mila ne se séparait jamais de Croquette et attendait les lettres envoyées par leur père. Elles arrivaient régulièrement, deux par semaine. Mila les lisait et les relisait sans cesse. Jonas, lui, n’avait jamais eu la force de se pencher sur ces lignes mais sa sœur lui racontait souvent ce qu’écrivait leur père. Les villes merveilleuses qu’il visitait, les gens charmants qu’il rencontrait, les animaux étranges qu’il croisait, tout un monde qui n’existait que sur le papier. Quelques gouttes d’encre. Des histoires. 20
Mila se réjouissait et Jonas serrait les dents. Il ne voyait dans ces lettres que des mensonges et ça le révulsait presque plus que la réalité. Et puis un jour, Jonas avait reçu une lettre à son nom. Une lettre qui avait tout changé. Après le repas, Mila fila dans sa chambre. Elle avait décidé de s’entraîner à la magie avec Croquette mais le chat en peluche résistait à ses tentatives. Malgré tous ses efforts, il ne voulait pas disparaître. En jetant les restes à la poubelle, Maman se tourna vers Jonas : – Peut-être que le cirque, ce n’est finalement pas une bonne idée. Je pensais juste… je pensais que ça pourrait nous changer les idées. Jonas parvint tout juste à avaler la dernière bouchée de son dessert. – C’est bon, on y va, dit-il en essayant de grimacer un sourire. Tu as raison, ça nous changera les idées. Jonas ne savait pas qui il détestait le plus. Son père pour ses mensonges. Sa mère pour son optimisme. Ou bien lui-même qui ne disait rien, qui ne faisait rien, à part aligner des mots stupides dans un stupide carnet. Il regrettait tout ça. Il regrettait mais on ne pouvait effacer le passé, revenir en arrière. S’il ne s’était pas mis à écrire, rien ne serait arrivé, il en était persuadé. Il détestait Madame Almendra. C’était à cause d’elle qu’il avait acheté ce carnet, 21
qu’il avait commencé à inventer des histoires, à parler de lui. Mois après mois, il y avait tour à tour évoqué sa solitude, les brimades de Boris et sa bande, les disputes entre ses parents. Et après le départ de son père, il s’était mis à écrire avec ce stylo à la plume bleue. Voilà où ça l’avait mené. L’écriture était un piège, les mots avaient révélé sa faiblesse. À présent, il allait être renvoyé du collège, que ferait-il ensuite ? De toute manière, il était hors de question d’y retourner. D’affronter tous ces regards qui ne verraient en lui qu’une sorte de monstre capable de planter ses dents dans l’épaule d’un garçon de son âge. Mila revint dans la cuisine, elle insista pour emporter Croquette avec elle jusqu’au cirque. Elle prétendait que la peluche avait très envie de voir le spectacle, et qu’elle était très douée pour les tours de magie. Maman finit par céder. Jonas se faufila jusqu’à la cuisine. – Qu’est-ce que tu fais, Jojo ? demanda sa mère depuis la porte. Ce simple surnom, « Jojo », le fit grincer des dents. Il réalisa qu’il détestait qu’elle l’appelle comme ça, à présent. Il n’était plus un enfant. – J’arrive. Jonas savait que Boris serait là. Le garçon le lui avait soufflé à voix basse alors qu’il partait à l’infirmerie : « Ce soir, c’est toi et moi. » 22
Et il avait souri en montrant les dents, menaçant. – Jojo, on y va ! lança Mila depuis la porte, Croquette entre les bras. – J’arrive, répéta Jonas. Et sans que personne ne le voie, il glissa le couteau dans sa poche.