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"Noctance" d'Anthoine Delahaye - Extrait

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Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.

Graphisme et illustration de couverture : © Germain Barthélémy © Éditions du Rouergue, 2026

Anthoine Delahaye noctance

avertissement

Bien que ce roman s’adresse à de jeunes adultes, il comporte plusieurs scènes violentes et érotiques.

CHAPITRE I LA FUGUE

1. Nous arrivons.

Par grande forêt toute mouillée. Silencieux comme animaux. Opa marche devant. Avec lanterne qui guide et troue nuit bleue. Il a épaisses moustaches pleines de gouttes et quand il tourne yeux, je sens froid et détermination dans regard, comme lame qui ouvre ventre de cochon. Du haut de ses deux mètres, il porte chapka. Cheveux noirs cachent oreilles pointues. Regards à gauche, regards à droite. Il cherche direction dans Maman-Nuit pour poser valises.

Plus loin, autoroute avec voitures humaines. Panneaux indiquer choses. Moi pas connaître. Quelle direction prendre pour éviter les humains ?

Opa inspire. Avec narines de bœuf, il engloutit cinq litres et recrache le tout. Il sent niet. Alors il tape contre écorce et siffle Jodor.

Parmi les roulottes à la file indienne et les cent ombres qui s’ennuient, Jodor lève plume. Il écarte deux noctambules, trottine sous étoiles et approche en souriant. Quand il fait ça, on dirait petit oiseau. Sa tunique

est longue comme queue de pie et ses yeux miroitent vers mon Opa, le chef de Noctance :

« Jodor ! Jeune pousse ! Cherche ville humaine avec tes yeux d’épervier ! Nous devons faire vite ark ! »

Il acquiesce du bec et grimpe aussitôt bouleau. Vite vite. Jusqu’au sommet. Lève main en casquette. Et scrute.

Jodor, il joue.

Je le sais.

Copain à moi.

Là, il grimace, craque deux sourcils, les malaxe et les remalaxe. Opa s’impatiente. Tonino Garibaldi sort de l’ombre. Il est très grand et quand il baisse nez, y a petites gouttes d’huile d’olive qui ploc-ploc :

« Ma, il fait quoi le Jodor ? Ça urge !

– Avec lui, on ne sait jamais à quoi s’attendre, humpf. » Garibaldi commence à hum-humer. Opa respecte tradition et donne du coffre pour suivre cantate. Là-dessus, tout le monde s’emballe et chante. Des petits et des grands. Les familles Ichika et Ramalucio. Les familles Breuvage et Mirabelle, Touré et Al-Djinn. Des fantômes et des ours de compagnie. Peut-être une centaine. Y a même un noctard qui fait apparaître salamandre de feu pour illuminer la troupe.

D’en haut, Jodor cisaille l’air d’une main et dit :

« CHUT ! »

Tout le monde s’arrête. On étire oreilles. Trois mots tombent du ciel, mais on entend niet. On dit alors :

« HEIN ? »

2. Ma vie commence là.

Depuis mon lit, j’entends le bruit des assiettes sur la table du salon. Il doit être midi et, malgré les rideaux, ma chambre est déjà lourde de chaleur. Je plonge sous mon oreiller pour ne pas me faire déranger. Une voix hurle tout de même :

« LISE ! »

Je me retourne, la bouche pâteuse à cause de la gueule de bois. Pour qui se prend-elle putain ? Je suis majeure, non ?

J’ai le droit de boire et de lézarder dans mon lit !

J’allume mon téléphone. La lumière bleue m’éblouit. Le réveil a sonné, mais je ne l’ai pas entendu.

Estelle m’a laissé six messages et…

« LISE ! »

Ma mère a entrebâillé la porte et me cherche du regard. Elle a ses cheveux blonds tirés en arrière, son maquillage strict et sa chemise blanche.

« Réveille-toi, enfin !

– Maman…

– Allez, allez, du nerf ! Tu vas encore rater tes cours ! »

Elle traverse la chambre d’un pas rapide et s’approche de la fenêtre. Je grommelle :

« J’aurais dû prendre un appart’, c’est pas vrai.

– Tiens donc ! Ma fille serait en quête d’indépendance ? »

Elle tire les rideaux d’un coup sec, m’éblouit et arrache les draps.

« Allez ! »

Je prends la première chose qui me vient sous la main – une tirelire – et l’envoie de toutes mes forces. La porcelaine explose contre le mur et les pièces tintent partout. À trente centimètres près…

« Lise ! Je suis ta mère !

– … et tu es dans ma chambre ! Si tu n’es pas contente, tu n’avais qu’à m’avorter ! »

Mon dernier mot s’enfonce en elle comme un poignard.

Elle s’arrête, les yeux sombres, et me gifle. Quelques secondes s’écoulent, le temps que je rouvre les yeux et enregistre la douleur. Ma mère tremble. D’un geste rapide, elle récupère mes vêtements au sol, traverse la chambre et les jette sur le palier :

« Tu quittes cette maison tout de suite ! »

Perdue pour perdue, je rentre dans son jeu, m’habille et descends les escaliers. Mes tempes cognent, mon ventre rebondit. En bas de l’escalier, Amina, la femme de ménage, veut me dire bonjour, mais je l’esquive. Elle lève les yeux vers ma mère en quête d’une réponse et se heurte à son silence.

Mes pas crissent dans le gravier de la cour. Je fais exprès de m’enfoncer dedans. L’immense villa me juge. Une fenêtre s’ouvre :

« Ne reviens plus jamais ici ! Tu m’entends ?

– Va te faire foutre !

– Et ma proposition d’hier soir, tu peux aussi l’oublier. Patrick aurait été. Vraiment… » J’entends sa voix qui s’écroule.

Me faire culpabiliser, c’est sa méthode, mais c’est aussi souvent sa dernière cartouche. Décidément, je ne la reconnais plus ces derniers temps. À moins que ce soit moi qui change ? Un air chaud glisse entre les lauriers. Il traverse les feuilles et remonte dans mon cou. Mes larmes dégoulinent.

Montmartre scintille. Je prends mon vélo et file. En route, j’ouvre les messages d’Estelle :

« Tu te souviens que tu as fait de la merde hier soir ? »

3. Perché sur branche, Jodor frime avec sa frimousse de corbeau. Chacun écoute. Il répète :

« Humains pas trop loin ! C’est la Ville-Lumière !

PARIS !

– Ah ! Bravo ! »

Les fantômes ronronnent de plaisir. Garibaldi applaudit, puis Opa se tourne vers troupe endiablée :

« Noctance ! Vous avez tous entendu Jodor Jodorevitch Akounov, dit le Mirobolant, l’Alexandrin et le Subtil ? Nous arrivons chez humains ! Gare ! Discrétion et chuchotements sont de mise ! Pas de concert ou autre briganderie ! Soyez sur vos gardes ! Et vous, fantômes ! Nous avons besoin de vos talents pour discrétion ! Encore un soir et nous planterons bientôt campement et retrouverons chaleur du grand feu, soupe-citrouille et agneau à la marjolaine ! »

Là-dessus, grands vacarmes. Forêt bleue s’ébrouer et étoiles nous faire clin d’œil. Tous sifflent de joie et retournent vers roulottes à petits pas de souris. De mon

côté, je fais courte échelle à Jodor qui dégringole de l’arbre et me fait gueule de rébus.

« T’en mets du temps pour trouver lumières… », dis-je.

Il ne répond pas. Je réitère :

« Quoi ?

– Fais pas ton mioche, petit zéphyr en vadrouille,

J’ai pas tout dit à ton Opa : un truc merdouille !

Ça rôde par là-bas, c’est vraiment pas très net. »

Je frissonne. Petite idée m’a grimpé dessus.

« Tu veux parler de lui ?

– De qui ?

– Bin…

– Dis le mot, dis-le, petit Momo en velours !

– Oh. »

Moi pas croire que j’ai pensé à lui. Non ! La règle dit que. Ah ! Non ! Je palpite du regard et je parle tout seul :

« Par tous les croquemitaines, ne me dis pas que… »

Jodor m’observe de ses yeux-loupes. Je relance :

« Qu’est-ce que tu as vu, Jo ? Dis-moi que je me suis trompé ! »

Il prend air mystérieux. Comme s’il voulait pas sortir vérité de son sac :

« Si tu ne dis rien, il viendra vers nous, c’est sûr !

Tu y as pensé en premier. Tu dois le dire !

– Mais qu’est-ce que tu as vu ? »

Il me touche le pif et précise :

« Là-bas, pas si loin, traîne un truc plus très vivant

Pas un loup qui a fait ça, ni un gros brigand

C’est un corps qui ne lancera plus une lettre,

Un vieux tas d’os qui a perdu le verbe être !

Seul celui qui te ronge et te rouille peut faire

Une chose pareille ! C’est une misère !

Tu dois cracher son vrai prénom, mon cher manouche !

Sinon, nous allons tous tomber comme des mouches ! »

J’ai reculé d’un pas tellement discours éloquent.

Même Opa l’a entendu. Il surgit derrière épaules et m’observe. Mon âme rétrécit, ma chemise batifole.

« Qu’y a-t-il, Moshir ?

– Rien. »

Je mesure même pas un mètre soixante, alors quand il m’ausculte, il ressemble à montagne. Je chuchote :

« Le Mirobolant a vu quelque chose…

– Quoi ?

– C’est Lui… »

Opa devient orage.

« Quoi ? Tu y as pensé en premier ? »

Je me rappelle alors des histoires qu’il me racontait. Des histoires trop effrayantes pour accepter sommeil.

De fœtus arrachés au ventre des Oma et des boîtes crâniennes éclatées comme des coquilles d’œuf. Il m’empoigne chemise :

« Dis le mot Larback ! Dis-le ! Surtout s’il est dans le coin ! Tu dois parler, dabaï, ou bien nous sommes tous condamnés pour cercueil ! Tu connais règles… »

Je bredouille.

Merde ! Crottes ! Fèces !

Pourquoi moi ?

4. Nous sommes vendredi 23 mai, je m’appelle Lise Sylvaner, j’étudie le cinéma depuis trois ans et je viens de me faire virer de chez moi.

Si je dois résumer la situation, c’est à peu près ce que je peux dire de plus concret. Il faudrait peut-être que je revienne au tout début et que je prenne les choses dans l’ordre.

Voyons voir…

Le cours de cinéma est dans dix minutes. Tout en pédalant, je réfléchis à l’itinéraire le plus rapide, mais je ne peux m’empêcher d’ajouter à l’équation toutes mes embrouilles : ma mère, le racisme, Patrick, la fonte des pôles, les tomates en hiver et les partiels.

Mais revenons à l’itinéraire : passer par le raccourci de Beaubourg et traverser l’île Saint-Louis. Voilà du concret. Autre chose ?

Oui.

Je veux manger du chocolat, changer le monde en écrivant des documentaires engagés et faire l’amour avec une personne sincère…

Hmm, je divague.

On avait dit une chose après l’autre, Lise !

Une vibration secoue ma poche. Estelle doit venir aux nouvelles. J’espère qu’elle va me dire ce que j’ai fait comme conneries hier soir. J’ai tendance à oublier avec l’alcool…

Soudain, je sens ma roue se lever toute seule. Le guidon se désaxe entre mes mains et mes fesses s’envolent. Je suis en suspension. Je revois le visage de ma mère qui tremble. Je repense à tous les shots de tequila que j’ai bus hier soir. Plus je m’envole et plus j’ai l’impression d’avoir oublié quelque chose d’important…

Mais quoi ?

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"Noctance" d'Anthoine Delahaye - Extrait by Éditions du Rouergue - Issuu