Du même auteur Les Sirènes d’Alexandrie, Actes Sud, 2008 Le Chagrin des cordes, Delpierre, 2015 Les Morts de Beauraing, Éditions du Rouergue, 2023 On a tiré sur Aragon, Éditions du Rouergue, 2025, Rouergue en poche, 2026
L’auteur a bénéficié du soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles pour l’écriture de ce roman.
Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790. Graphisme de couverture : Odile Chambaut Illustration de couverture : © David Merveille © Éditions du Rouergue, 2026
FRANÇOIS WEERTS
LES MIRAGES D’ADOUA
« So I can get the hell out of here And go back home back to Abyssinia. » Patti Smith, Radio Ethiopia
1 Où l’on trouve un cadavre dans un coffre
Les deux camps se faisaient face, impatients de se cogner l’un contre l’autre. D’un côté, boucliers en plexi, casques et pèlerines en cuir, bâtons blancs, mousquetons lance-lacrymos. De l’autre, filles et garçons, poing brandi ou pavé en main, emportés par la passion de la cause juste. Les jeunes gens portaient cravate, chemise, veston sous l’imper, quelques-uns tenaient encore leur serviette bourrée de cours et de bouquins. Quant à leurs consœurs, elles semblaient revenir d’un thé dansant, pull claudine sous un manteau trois-quarts, jupe tombant en dessous du genou, mocassins ou ballerines aux pieds. Une Dauphine brûlait déjà près d’un trottoir, dans un no man’s land parsemé de briquaillons, de blocs de pierre, de grilles en fonte. Une Simca 1300 et une Fiat 600 encombraient la voie, l’assaut imminent allait renverser ces obstacles, les condamnant fatalement à la destruction. Pour le moment, elles restaient étrangement intactes. Sans même une vitre brisée. 7
Et voilà, les premiers projectiles fusaient. Stoïques, les CRS se protégeaient de la pluie contondante avec leur bouclier. Des pavés atterrissaient lourdement devant leurs bottines, certains roulaient pendant quelques mètres, d’autres se fichaient dans l’asphalte. Une escouade de manifestants mieux équipés, casque de moto sur le crâne, jean et veste en cuir, détonnait parmi leurs camarades de lutte. Ils firent tournoyer des frondes, les billes d’acier partirent avec un bel ensemble, la visée était parfaite, quelques boucliers se fendillèrent, un nervi du pouvoir gaulliste lâcha le sien. En riposte, c’étaient maintenant des grenades qui éclataient au sol, répandant d’épaisses vapeurs irritantes. Un coup de sifflet perça le tumulte, le premier cordon de flics s’écarta, comme le rideau au théâtre, une vingtaine de fantassins en battle-dress noir, un genou à terre, pointèrent leur pistolet-mitrailleur MAT 49 et ouvrirent le feu. Les rafales de balles de 9 mm hachèrent les poitrines, les entrailles, les visages des protestataires. De profondes échancrures écarlates déchirèrent les pulls claudine, tranchèrent les trench-coats, trouèrent les casques de moto. Les premières jeunes femmes, les premiers jeunes hommes s’effondrèrent sur le bitume, le rang suivant chavira dans de grands jaillissements de sang, la rangée d’après encore, ils s’écroulèrent les uns sur les autres, jambes et bras enchevêtrés, et les assassins continuaient à mitrailler, les balles à fuser, les chairs à se crever. Je m’agitai dans mon sommeil. Les détonations redoublaient, un craquement retentit, comme celui qu’eût émis une porte en bois que l’on fracassait. Une cavalcade, des types se précipitèrent dans ma chambre, une main m’empoigna, me tira d’un coup violent hors de mon cauchemar et de mon lit, je m’écrasai par terre, nu, un drap entortillé autour de la jambe, ahuri. Aussi catégoriquement réveillé que le jour de ma naissance. Hurlant comme je l’avais sans doute fait à ce moment-là, quarante et un ans plus tôt. 8
Trois malabars à la coupe de cheveux réglementaire, une marque circulaire laissée par le képi dans leur brosse, avaient envahi la pièce. Des flics, c’était évident, mais de la race des gendarmes, soldatesque en civil dont les vêtements, raides, de confection rustaude, trahissaient l’extraction militaire. Je me relevai tant bien que mal. – Bordel ! Qu’est-ce qui se passe ? L’un des gendarmes sortit une matraque télescopique de sa poche, un outil en provenance directe des États-Unis, cadeau des sbires d’Edgar Hoover. Il l’étira et frappa sèchement mon tibia, je m’effondrai. Retour sur le plancher où je fus menotté vivement. Puis on me redressa pour me jeter sur mon lit. Affalé dans mes draps, je tentai de retrouver une position qui m’eût rendu un peu de dignité. Tâche impossible, j’étais même dans l’incapacité de recouvrir d’un voile pudique mes parties, exposées au regard de mes tourmenteurs qui ne semblaient ni impressionnés ni intéressés. – Vous êtes bien Viktor Rousseau ? Puis une précision sur ma bagnole. – Vous êtes propriétaire d’une Peugeot 404, immatriculée C 666 Z ? Deux questions qu’on eût dites posées par un policier de la route. Ils ne m’avaient tout de même pas cueilli dans mon sommeil pour une histoire de feu rouge brûlé ! Le butor à la matraque télescopique frappa sans raison la table de nuit, envoyant valser une bouteille d’eau et un verre qui se fracassèrent sur le sol. L’un de ses collègues partit explorer le reste de l’appartement, en donnant au passage un violent coup de pied dans la porte. – Je peux me rhabiller ? demandai-je. Je surpris une courte phrase prononcée en flamand. Les mots étaient rêches, l’injure claire. 9
– Peut toujours courir, ce salopard ! Je commençai à m’angoisser. Pourquoi cette hargne ? J’entendis du chambard dans l’autre pièce. Le gendarme qui s’était éclipsé mettait mon bureau à sac. Je pensai d’abord à ma collection de Série noire, eus peur pour mes livres. Je les avais rassemblés depuis le premier numéro jusqu’aux publications du mois dernier et j’en étais très fier. Plus de mille deux cents volumes que le soudard s’apprêtait à dézinguer. Je me redressai vaille que vaille sur mon matelas qui s’échinait à me retenir dans ses profondeurs voluptueuses. – Merde, vous n’avez pas le droit ! criai-je. Montrez-moi votre mandat de perquisition ! – Et le flagrant délit, tu connais ? – Quel délit ? – Une minute, tu vas comprendre. Puis le pandore s’adressa à ses collègues. – Vous avez trouvé quelque chose ? – Faudra qu’on revienne, y a trop de bazar. Et lui, là, on l’embarque à la brigade ? – Le major l’attend de pied ferme. Je reçus l’ordre de m’habiller. – Les menottes, vous me les enlevez ? L’un des gendarmes se pencha sur moi, d’un air dégoûté. – Qu’est-ce que tu cocottes la vinasse, mon salaud ! Sous l’œil méprisant de la maréchaussée, j’enfilai un caleçon propre, puis une chemise repassée de frais et un pantalon. Une paire de chaussettes, des chaussures et une veste. J’étais prêt. Toujours aussi nauséeux mais avec le sentiment d’avoir récupéré un peu de ma dignité. – Appuie-toi contre le mur, lève les bras. J’obéis et subis une rapide palpation. Le gendarme me tira le bras droit dans le dos, puis le gauche, et referma les menottes, serrées au maximum. Mes anges gardiens me poussèrent dans l’ascenseur, direction le rez-de-chaussée. 10
– Ça lui fait loin de Hollywood, hein ? se marra l’un d’eux. – Ouais, ça se prend pour un privé et ça se retrouve les entraves aux poignets. – Remarque, il l’a pas volé, l’ordure ! – Et c’est rien par rapport à ce qui l’attend ! – Ça, c’est sûr ! Si c’était moi, je le pendrais par les couilles sur la Grand-Place ! La panique montait, de quoi m’accusaient-ils ? La cabine s’arrêta enfin et mes gardes du corps recouvrèrent leur gravité martiale. Sur le trottoir, ils m’entraînèrent vers l’endroit où j’avais garé ma voiture la veille. Tout un dispositif policier avait été déployé sur la place Rogier, au pied de la Tour Martini où je logeais mon bureau et mon appartement. Un camion militaire de la Fabrique nationale et une Land Rover étaient rangés pour faire barrière sur un côté. Plusieurs gendarmes en uniforme protégeaient les lieux et détournaient la circulation tout en empêchant les piétons de s’agglutiner. Le centre de l’attention semblait être ma Peugeot 404, voiture au demeurant courante, banale dans sa robe grise, bourgeoise même. Il y avait peu de monde, il était tôt. Mais l’agitation policière avait attiré quelques badauds. Et le barrage provoquait de légers embouteillages. Mes chaperons me tirèrent vers ma bagnole, je boitais, mon mollet me lançait. Des regards curieux me suivaient. Les représentants des forces de l’ordre qui entouraient ma 404 attendaient mon arrivée, comme le comité d’accueil d’un condamné à mort au pied de la guillotine. L’un d’entre eux cracha sur le bitume alors que notre cortège s’approchait. – Et là, tiens, tu le vois, le délit ? C’est assez flagrant pour toi ? On me plongea la tête la première dans mon coffre arrière, ouvert, il était rempli de sacs en plastique noirs, comme ceux qu’on utilisait pour emballer les ordures. L’un des sacs était déchiré, on apercevait un bras humain, à la peau foncée. 11
Une odeur de viscères crevés, de sang putréfié et de poussière d’os sortait du coffre et empoisonnait l’atmosphère à plusieurs mètres à la ronde. Je ne pus réprimer un haut-lecœur, je vomis à grands flots, frites et alcool mêlés. – Ça te fait gerber, hein ! Mais ça te dégoûtait moins quand tu l’as découpée, cette misérable ! Allez, embarquez-le ! Et je fus poussé dans une autre 404, bleu marine cellelà. L’amertume dans ma bouche était infecte, déjà que je puais au saut du lit à cause d’une nuit à me pocharder, là, je dégageais des parfums d’égout. Pendant le trajet, je tentai de rassembler mes esprits. Qui était la victime ? Pourquoi l’avait-on fourrée dans ma voiture ? Hasard, coïncidence ? En quoi étais-je concerné ? Je fermai les yeux et me dis qu’heureusement, Marie-Claire, ma compagne, n’avait pas assisté au carnage. Je me demandai si elle s’amusait à Londres, elle était partie dans la capitale de la pop music pour rencontrer les musiciens de Pink Floyd. Pourrais-je l’accueillir à sa descente du train après-demain ? Ou me morfondrais-je dans une cellule de la prison de Forest, pris dans un tel faisceau de preuves confondantes que j’en serais incapable de démontrer mon innocence ?