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"Les hallucinés" de Pierre-Olivier Capéran - Extrait

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Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d’intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790. Graphisme de couverture : Odile Chambaut Illustration de couverture : © Antoine Bruy/Tendance Floue © Éditions du Rouergue, 2026


PIERRE-OLIVIER CAPÉRAN

LES HALLUCINÉS


Me croirez-vous si je vous dis qu’il y avait de la bonté dans son cœur ? Sa main gauche ne savait pas ce que faisait sa main droite. Uniquement parce que certains circuits importants avaient été grillés. Si je vous ouvrais le crâne et que je vous baladais un fer à souder dans le cerveau, je vous transformerais peut-être en quelqu’un comme ça. Denis Johnson, Jesus’ Son


Prologue Port-Bouët, Abidjan, Côte d’Ivoire

Samedi 26 octobre 2019 Il se souvenait d’avoir été heureux. Et puis, brusquement, il ne l’avait plus été. Sa rage actuelle venait peut-être de là. Ou d’autre chose, il ne savait pas. Ses idées étaient devenues confuses, comme toutes ces inscriptions gravées sur le mur en plâtre, au-dessus de lui. Comment était-il arrivé là ? De vagues images lui revenaient maintenant, par bribes. Des images voilées par une brume bleutée. Ils étaient allés boire des verres sur la plage, ça il s’en souvenait. Ils étaient assis sur des chaises en plastique blanches. Ses orteils étaient agréablement enfoncés dans le sable. Ils buvaient des Bock bien fraîches, directement à la bouteille. Puis le type de la paillote leur avait offert une tournée de shots. Rhum arrangé à la mangue. L’odeur de feu de bois et de poisson grillé lui revenait aussi – comme pour faire oublier celles de pisse et de vomi qui l’obligeaient maintenant à respirer par la bouche. Il se retourna sur la couchette, voulut donner un coup de poing dans le mur, mais se retint. Il avait déjà assez mal comme ça. Rajouter de la douleur n’éteindrait pas sa rage. 7


Une autre odeur, éclatante et sensuelle, lui traversa l’esprit. Le parfum fleuri des filles. Leur peau, leur sueur. Tout était parti de là. Il les revoyait maintenant s’approcher de leur table, ondulant dans l’air bleu. Trois gamines de quinze, seize ans maximum, maquillées et habillées comme des putes. Un frisson glacé lui parcourut la nuque, malgré la chaleur environnante. Il se leva d’un bond de la couchette, passa sa main dans son caleçon, la ressortit. La sentit. La pression retomba aussitôt et il poussa un profond soupir de soulagement. Il n’y avait que sa propre odeur, il n’avait pas couché avec l’une de ces filles. Il retourna s’allonger. D’autres bribes de la soirée lui revenaient maintenant plus abondamment, comme si on avait ouvert le robinet. Mais cette fois-ci, il préféra ne plus y penser. Sa tête lui faisait un mal de chien. Il ferma les yeux. Un claquement métallique, suivi d’un atroce grincement aigu, le tira de son demi-sommeil. La porte s’ouvrit et un Noir, chemisette bleu roi surmontée d’épaulettes noires, entra. – Tu t’appelles Julien Baillet ? – Hmm. – Lève-toi et suis-moi. Le jeune homme obéit, pas fâché de quitter la cellule puante. Tout en marchant dans le couloir, le flic dit, sans se retourner : – Tu as de la chance d’être français. Julien Baillet se contenta de le suivre, sans rien dire. Le flic ajouta : – Et d’être soldat. Ils passèrent devant des bureaux, sans s’y arrêter. Puis traversèrent un hall, où des dizaines de personnes attendaient sur des chaises en plastique blanches – les mêmes qu’à la plage, pensa-t-il. Et, là non plus, ils ne s’arrêtèrent pas. Le flic l’accompagna à travers une cour en terre battue jusqu’à un portail en fer bleu marine, indiqua de la main une direction sur la droite et dit : – La base est par là-bas.

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Puis il fit demi-tour, laissant un Julien Baillet perplexe. Le jeune soldat hésita un instant à rappeler le flic, notamment pour lui demander comment il connaissait son identité – il n’avait aucun papier sur lui et n’avait aucun souvenir d’avoir donné son nom à l’un ou l’autre des flics qui l’avaient embarqué. Et puis, pourquoi le relâchaient-ils comme ça, sans la moindre formalité ? Mais il décida de ne pas tenter le sort. Ne lui donne pas d’occasion de te refoutre là-dedans, pensa-t-il tout en passant le portail. Dans la rue, les bruits de circulation et la lumière lui firent fermer les yeux quelques secondes. En les rouvrant, il remarqua un type – grand, noir, bonnet rouge sur la tête – qui le fixait en souriant, un peu plus loin sur le trottoir. Taxi clandestin, pensa Julien Baillet et il se mit à marcher en direction de la base. L’homme au bonnet le rejoignit à petites foulées et, tout en marchant à ses côtés, demanda : – Comment ça va, Julien ? Julien Baillet s’arrêta net et dévisagea l’homme. Son visage ne lui disait rien. Était-ce l’un des connards de la veille avec qui il s’était battu ? Mais comment connaîtrait-il son prénom ? Non. C’était autre chose. Il serra les dents et attendit que l’autre s’explique. – Tu t’appelles Julien Baillet. Tu es militaire, français, et, en ce moment, tu es en poste à la base de Port-Bouët. Plus pour très longtemps, d’ailleurs. Mais ça, tu ne le sais pas encore. Tu t’es battu hier soir. C’était un peu stupide de ta part, mais bon, tu es jeune. Je sais aussi d’autres choses sur toi. Tu es marié, tu as deux enfants. Deux petits garçons. Et si tu respires le bon air pur de notre belle Côte d’Ivoire, c’est grâce à moi. – Tu veux quoi ? – Discuter. Et je peux aussi te reconduire en voiture à la base, si tu veux. L’homme désigna du regard les tongs du jeune soldat et ajouta : – Parce que comme ça, tu n’es pas encore arrivé.


Première partie

LA TACHE


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Dimanche 17 novembre La colline formait un arc de cercle : une vaste étendue d’herbe en pente raide encadrée de chaque côté par des bosquets de feuillus. Au centre, un mince ruisseau s’écoulait jusqu’à une zone marécageuse en contrebas. Sur la crête, et entre les taillis d’arbres sans feuilles, des sapins dessinaient une ligne de petites dents pointues sur le ciel gris. Martin Reinhard se tenait le plus immobile possible. Il respirait lentement par le nez et se concentrait pour ne pas trembler. À travers ses grosses jumelles, il pouvait voir distinctement les trois chevreuils. Deux adultes et un jeune. Ce n’était pas la première fois qu’il les observait depuis son jardin, à cet endroit, en haut et à droite de la colline, à quelques dizaines de mètres du bosquet de hêtres. Il fit le calcul et estima que le petit devait avoir dans les six mois. Un âge où il devait accompagner sa mère dans la plupart de ses déplacements et ne plus rester caché dans le sous-bois comme il avait dû le faire les mois précédents. Les premiers pas vers une très prochaine émancipation. Comme en écho à ses pensées, le jeune chevreuil se mit à galoper en zigzags joyeux tandis que les deux adultes continuaient de brouter, en se déplaçant lentement, avec cette souplesse magique qu’ont les animaux sauvages. 13


Il distinguait bien les attributs sexuels du mâle. Il lui donnait dans les deux, trois ans. Il retira les jumelles, pour voir où se trouvait le petit, puis les remit et suivit sa course vers le bosquet. À quelques mètres des arbres, le faon s’arrêta net. Après quelques secondes d’hésitation, il finit par rebrousser chemin pour retourner paître avec ses parents. C’est à ce moment-là que Martin perçut le changement. Un changement tellement surprenant qu’il ne saisit pas tout de suite ce qui s’était produit. Puis il comprit. Le bosquet de hêtres, l’herbe du pâturage et presque toute la partie droite de son champ de vision avaient viré au bleu. Il retira les jumelles, pensant que quelque chose s’était posé sur la lentille. Mais il constata, son inquiétude grandissant, que la teinte bleutée n’avait pas disparu. Elle formait comme une tache aux bords irréguliers et suivait le mouvement de ses yeux. Il eut beau regarder dans différentes directions, ou se concentrer sur plusieurs points, à différentes distances (le ciel, un nuage, la colline, l’herbe à ses pieds, ses mains), la tache demeurait, fixe, inquiétante. Il essaya de réfléchir. Il savait que cette tache n’avait rien d’anodin. Cela n’avait rien à voir avec ces poussières qui semblent parfois danser devant l’œil, comme de la suie en suspension. Cette tache-là était fixe et occultait en partie ce qui se trouvait derrière elle. Il lui semblait même qu’un bord plus sombre l’entourait, comme certaines cellules vues au microscope. Ou comme une trace de moisissure sur une vitre. Et puis il y avait cette couleur. De tous les symptômes qu’il commençait à lister dans son esprit, c’était celui qui l’inquiétait le plus. Il savait que la plupart des taches perçues lors de troubles visuels chez l’homme ou l’animal étaient soit noires, soit grises, soit blanches. Soit elles occultaient la lumière, soit elles apparaissaient comme des flashs lumineux. Durant ses études vétérinaires, il avait observé des cas d’ulcère de la cornée chez le chien. Il s’était également documenté sur les différentes affections ophtalmiques chez l’homme. Et dans tout ce qu’il 14


avait pu lire, il était certain qu’aucun cas ne décrivait la couleur si particulière et si intense qui scintillait dans sa propre tache. Il sortit son téléphone de sa poche et, ouvrant l’application Appareil photo en mode selfie, observa son œil droit sur l’écran. Il ne vit rien de spécial, mais l’image n’était pas assez nette. Il rejoignit rapidement sa maison. Dans la salle de bains, il s’approcha du miroir. Il regarda attentivement l’œil droit, puis le gauche. Tout semblait parfaitement normal. Aucun voile ou tache physique n’était apparu et ses pupilles se rétrécissaient normalement quand il tournait son visage vers la lumière. Il s’éloigna du miroir et s’observa quelques instants. Il avait mauvaise mine. Il n’avait pas mis le nez chez un coiffeur depuis plus de trois mois. Sa barbe, qu’il n’avait pas touchée depuis son départ de Paris, avait pris des dimensions impressionnantes. Et il avait grossi. Quand on fait un mètre quatre-vingt-seize et qu’on a des épaules de première ligne, ça se voit d’autant plus. En s’installant à la campagne, il avait cru qu’il améliorerait son hygiène de vie. Qu’il ferait plus d’exercice. Il s’était imaginé couper du bois pour son chauffage, faire des longues marches en forêt et transpirer en rénovant lui-même sa maison. Mais au lieu de ça, il n’avait pas cessé de travailler. D’abord pour redresser la situation financière du cabinet. Ensuite pour ne pas penser à la séparation. Il s’était négligé, physiquement, et maintenant son corps l’alertait avec cette tache dans l’œil. Son corps lui envoyait un signal. Il alla dans la cuisine et se servit un grand verre d’eau. Puis il ajouta une bûche dans l’insert et s’assit dans le canapé. Il regarda le feu, tout en buvant l’eau froide. La tache bleutée s’estompait légèrement dans la lueur des flammes. *

Neuf mois plus tôt. La journée était froide et venteuse. Il était arrivé à Château-Chinon en début d’après-midi, au volant d’une voiture de location. Le cabinet vétérinaire occupait le rez-de-chaussée d’un vieil immeuble, dans la rue 15


principale. À l’accueil, une femme d’une cinquantaine d’années, très concentrée sur son ordinateur, l’avait fait patienter en levant un doigt en l’air. Elle avait continué de taper à une vitesse impressionnante sur son clavier. Puis elle avait levé les yeux, et l’avait observé. – Vous devriez vous inscrire au concours, lui avait-elle dit, sourire en coin. – Au concours ? – Oui, de l’homme le plus fort du Morvan. C’est en juin, mais vous pouvez vous inscrire dès maintenant. Il y a plusieurs épreuves, comme tirer un tracteur avec une corde, lancer des troncs d’arbre, retourner des pneus de 300 kg. Un de mes neveux l’a remporté une année. Lulu. Le champion de la famille. Il doit faire votre taille. Peut-être un peu plus grand. Et de ces pieds, le pauvre ! Il chausse du 53. C’est pas facile de lui trouver des baskets. – Oui, j’imagine… – C’est la première fois que vous venez ? Oui, sinon je vous aurais reconnu. J’ai une très bonne mémoire des visages. C’est pour quel animal ? – Ce n’est pas pour un animal. J’ai rendez-vous avec M. Masson. – Ah oui. Vous êtes monsieur ? – Reinhard. Martin Reinhard. – Vous pouvez patienter dans la salle d’attente. Et pour le concours, si ça vous intéresse, n’hésitez pas à me dire. Je connais bien les organisateurs. Il y a toujours une bonne ambiance, vous verrez. La salle d’attente était une pièce exiguë, sans fenêtre. Du papier peint aux motifs floraux se décollait par endroits. Une longue trace d’humidité barrait le plafond. Trois chaises recouvertes d’un tissu marron fatigué faisaient face à une banquette tout aussi exténuée. Après quelques minutes, un homme d’un certain âge entra dans la salle d’attente et lui tendit la main. – Georges Masson. – Martin Reinhard. 16


– Vous avez fait bonne route ? Vous venez de Paris, c’est bien ça ? – Oui. J’ai pris l’autoroute. Ça roulait bien. – Vous auriez dû passer par l’intérieur du Morvan. C’est à peine plus long, mais beaucoup plus beau. Vous pourrez peutêtre passer par là au retour. Bon, allons discuter dans mon bureau. Ils traversèrent une salle de consultation et, derrière une porte, empruntèrent un escalier en bois. À l’étage, le bureau était tout aussi exigu que la salle d’attente, mais bien plus encombré. Des rayonnages croulaient sous les livres, les classeurs et les piles de revues vétérinaires. Un bureau en bois sombre était lui aussi recouvert de documents et de livres. Au mur, un tableau représentait une course de chevaux, dans le style de Géricault. Des chevaux étirés par le mouvement, les sabots ne touchant pas le sol, le ventre suspendu dans les airs. Une fenêtre donnait sur un parking et au-delà sur des collines recouvertes de forêts. – Vous avez fait connaissance avec mon assistante, Rose-Marie. – Oui. – Une femme pleine de ressources. Elle travaille ici depuis plusieurs années. Elle est très précieuse. Très précieuse. Martin se demanda ce qu’il voulait dire par là, mais ne posa pas la question. – Vous exercez déjà ? – Oui. Je suis salarié dans un grand cabinet, dans le treizième arrondissement. – Hmm… Place d’Italie… Tolbiac… – À côté de la place d’Italie. – Je vois. Et vous voulez changer d’air ? – Oui. – Si vous voulez du changement, vous ne serez pas déçu en vous installant parmi nous. J’ai vécu moi aussi à Paris. Il y a très longtemps. Quand je faisais mes études à Maisons-Alfort. Je ne regrette pas un seul instant de m’être installé ici. Le vieux vétérinaire souriait, mais Martin voyait aussi ses yeux cernés et ses traits tirés. Georges Masson devait avoir 17


dans les soixante-dix ans. Taille moyenne, légèrement voûté, les tempes blanches. – Bien. Parlons des choses sérieuses. Vous avez lu l’annonce, l’essentiel y est précisé. Je vends les murs et la clientèle. L’immeuble (je l’appelle « immeuble » même si ça ne fait que deux étages) fait 90 m2 en tout. Je vous ferai tout visiter après. Concernant l’activité, c’est quand même bien différent de ce que vous devez connaître à Paris. On soigne bien sûr des chiens et des chats, mais le gros de nos consultations provient surtout d’éleveurs, pour leur bétail. Ici, il y a surtout des charolaises. Pour la viande. Presque pas de laitières. Il y a une exploitation avec des salers. De très belles bêtes. On a aussi, de temps en temps, des moutons, des chèvres, quelques chevaux. C’est très varié. Il fit une pause, fixa ses mains (des mains épaisses, mais qui tremblaient légèrement) et hocha la tête, comme si leur vue venait confirmer ses pensées. Il reprit, le regard toujours baissé : – Je ne vous cache pas qu’il y aura un travail de reconquête à faire. J’ai soixante-treize ans et je sais que certains agriculteurs se sont détournés de mes services. Parce que je suis trop vieux. Ils vont préférer faire venir des vétérinaires de plus loin, de Moulins-Engilbert, de Montsauche. Il faut être en forme pour soigner ou accoucher des bêtes de 400 ou 500 kg et je vous avoue que je n’ai plus la force. Il rangea ses mains sous le bureau, comme pour occulter cette triste réalité. Il ajouta d’une voix forte : – Par contre, du travail, il y en a. Martin en profita pour aborder la question qui fâche : la rentabilité de l’entreprise. – Est-ce que je peux avoir accès aux comptes du cabinet ? – Oui bien sûr. Je vais demander à Rose-Marie d’imprimer les derniers bilans. Il décrocha son téléphone et appela son assistante. Trois minutes plus tard, l’escalier en bois grinçait et Rose-Marie, gilet mauve fleuri et grosses lunettes à chaînes dorées posées sur son imposante poitrine, entrait dans le bureau, quelques feuilles à la main. Elle les posa sur le bureau et lança : 18


– Amusez-vous bien. Georges Masson attendit que l’escalier ait fini de couiner. – Il y a un proverbe grec que j’aime bien, qui dit : « Qui économise le clou perd le fer à cheval. » Cette femme, si vous voulez mon avis, c’est le clou qui tient le fer à cheval. Si vous reprenez ce cabinet, un conseil : gardez-la. Martin acquiesça, tout en se demandant ce que cachaient tous ces éloges. Ils parcoururent les bilans ensemble, Georges Masson commentant par moments certains chiffres. Martin avait beau ne pas s’y connaître en comptabilité d’entreprise, il comprenait pourtant très clairement ce qu’il voyait et qui confirmait sa première impression, en passant la porte du cabinet. Les affaires n’étaient pas florissantes. Les rentrées d’argent liées aux consultations couvraient à peine les dépenses – essentiellement les deux salaires, plutôt modestes, de Rose-Marie et du vieux vétérinaire. Le résultat de l’exercice était proche de zéro. Aucun investissement en matériel ou en travaux d’aucune sorte n’avait été engagé sur les deux dernières années. Un prêt, contracté sept ans plus tôt, continuerait de courir encore pour trois ans. Les revenus liés à la vente de produits vétérinaires (soins, croquettes, anti-puces, etc.) étaient dérisoires. – J’imagine assez bien ce que vous devez penser en voyant ces chiffres. Ils ne sont pas très bons, c’est vrai. Mais ils sont surtout à l’image de ma propre vitalité. Je vous enverrai, si ça vous intéresse, les bilans précédents. Vous verrez que la situation n’a pas toujours été celle-là. Loin de là. Le potentiel de ce cabinet est important, mais il faut de l’énergie. Et je n’ai plus l’énergie. Georges Masson tripotait un stylo, visiblement à la recherche de meilleurs arguments. Il en ouvrit puis referma plusieurs fois le capuchon, puis le reposa sur une pile de documents. – Vous savez, les choses ne fonctionnent pas du tout comme à Paris ici. À Paris, quand on a un chien ou un chat à faire soigner, on choisira presque toujours le vétérinaire le plus proche de chez soi. Et si ça se passe mal, on prend le suivant dans la liste. On marche cinq cents mètres de plus et le tour est joué. 19


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"Les hallucinés" de Pierre-Olivier Capéran - Extrait by Éditions du Rouergue - Issuu