De la même autrice
Chez le même éditeur, dans la même collection
Les Bois dormants, 2007
À l’angle du renard, 2009 (prix Ouest-France/Étonnants Voyageurs, prix Émile
Guillaumin) (Babel n° 1130, 2012)
Les Hommes sirènes, 2011
Les Oubliés de la lande, 2012 (prix du roman de la ville de Carhaix, 2012)
Julius aux alouettes, 2014
La Chaise numéro 14, 2015 (prix Cezam Pays de Loire, 2017) (Babel n° 1 438, 2017)
La Femme murée, 2018
Le Festin des hyènes, 2021
Chez d’autres éditeurs
La Verticale de la lune, Zulma, 2005 (Babel n° 1 243, 2014)
Damned ! Les enquêtes de Léo Tanguy, T.11, Coop Breizh, 2010
Ceux qui vont mourir, Le Cercle SIXTO, 2017
« Gourin – Trois-Rivières. Aller-retour », in Nouvelles de Bretagne, Collection « Miniatures », collectif, Magellan & Cie, 2017
La Mâle-mort entre les dents, Bruno Doucey, 2020
Les Putes sont des hommes comme les autres, Éditions Goater, 2024
Si le cadre de l’histoire est réel et l’intrigue inspirée par deux événements mentionnés en fin d’ouvrage, les personnages ainsi que leurs interactions relèvent, eux, de l’imagination de l’autrice.
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait fortuite.
Ce livre ne peut être reproduit ni utilisé à des fins d’entraînement des systèmes d'intelligence artificielle. La fouille de textes et de données est interdite conformément à l’article 4(3) de la Directive (UE) 2019/790.
Graphisme de couverture : Odile Chambaut
Image de couverture : Femme kazakhe et son cheval © Arman Zhenikeyev/Getty Images © Éditions du Rouergue, 2026
Fabienne Juhel
les endormis de Kalachi
la brune au rouergue
à mes petits guetteurs d’aube, et à ces deux-là qui s’en sont allés tutoyer les étoiles : Violette, † 28 février 2025 Gaspard, † 9 septembre 2025
SOMMEIL – Écoute-moi, je parlerai bien bas : Crépuscule flottant de l’Être ou n’Être pas !…
Tristan Corbière, « Litanie du sommeil »
Ils ne mouraient pas tous Mais tous étaient frappés. Jean de La Fontaine, « Les Animaux malades de la peste »
SEMAINE 19
LES ADULTES
vendredi, village de Kalachi – Masha Felk, agricultrice
Masha Felk se faisait du souci pour Melissa. Sa vache commençait à se faire vieille. Elle donnait de moins en moins de lait. Aussi, Masha devait-elle se contenter de la seule traite matinale. Mais le plus inquiétant n’était pas tant le volume, aussi maigre fût-il, que son aspect d’un abord peu ragoûtant : un liquide pâle, à peine crémeux avec de minces filaments verdâtres qui flottaient à sa surface.
C’était comme si Melissa n’était plus capable de transformer l’herbe en lait.
À croiser ses grands yeux moirés de bleu humide, il faut croire que la bête s’en était rendu compte. Parfois, au moment de rentrer à l’étable, elle poussait un long mugissement, et c’était comme une corne de brume dans la campagne assourdissante de lumière.
Masha Felk sentait le regard mélancolique de Melissa agrafé dans son dos. Ça lui occupait l’esprit toute la matinée, cette humeur de pluie bovine. Ça la suivait aux champs, au
potager et jusque dans sa cuisine à midi. La nuit, parfois, ça l’empêchait de s’ancrer dans le sommeil. C’était comme si les yeux de Melissa s’invitaient dans le ciel étoilé.
La femme avait mis la tristesse de l’animal sur le compte d’une dépression semblable à celle qui l’affectait en période de menstrues. Assister à l’éclosion de la lumière, être réveillée par le chant pointu des oiseaux, ressentir jusqu’à l’étourdissement l’effervescence dont la nature est capable tandis que ses ovules à elle, Masha Felk, se perdaient dans le linge menstruel.
Une humeur noire qui pouvait la mener au bord du vertige.
Pourtant, pensait-elle, il devait bien y avoir quelque chose à tirer de tout cela.
Aussi, lorsque son ouvrage lui laissait du temps, tournant le dos à la ferme, Masha Felk se plantait nez au vent, sourde, comme imbécile. À peine conservait-elle assez de conscience, une étincelle, pour revenir à elle. Telle qu’elle se présentait au carrefour des vents, petite bonne femme ronde dans sa blouse de traite, il aurait fallu la gifler pour qu’elle retrouve ses esprits.
Masha humait les nuages circulant dans les dépressions du ciel, offrant son visage au vent pour qu’il y applique ses paumes, lui lisse les joues. Qu’il imprime sur ses pommettes deux taches rouges, comme deux suçons.
Observer ainsi le corps laiteux des nuages filer vers les montagnes, leur nappe d’ombre glisser sur des camaïeux de parcelles qui perdaient d’un coup leur fluorescence, puis disparaître pour courir vers des plaines inconnues, traverser des mers, des océans, couvrir des îles, atteindre d’autres continents, la déchargeait un peu de son fardeau. La dédouanait de sa condition de femme et d’épouse arrimée à une terre qui s’ouvrirait bien assez tôt pour recevoir sa dépouille.
Masha se gonflait d’air pour se délester de son corps. Déjà, ses jambes ne la soutenaient plus, ses pieds avaient disparu dans le terreau meuble. Bras ballants, bouche ouverte, gencives écorchées par la grande lampée du ciel, et ce goût de fer dans la bouche. De fer et de terre aussi.
Amputée de toutes les extensions qui font du corps une machine, corps qu’elle imaginait désormais rond comme un œuf. Presque un ballon de baudruche. Alors, nourrie au vertige des nuages, elle se figurait une chute au sein de ses propres entrailles comme s’il était possible de rentrer à l’intérieur du ventre en s’enroulant sur soi, de passer tête la première par le nombril.
Oui, Masha Felk avait comme ça, les jours de menstrues, une envie de disparaître.
Mais peut-être accordait-elle trop d’importance à ses émotions alors que les animaux mettent seulement quelques minutes pour se consoler de la disparition d’un des leurs. Elle, elle continuait de mener cette existence d’écorchée vive à sentir le temps passer sur elle.
Et nul besoin de faire des études pour le comprendre ; il lui suffisait de se concentrer sur sa propre mécanique menstruelle.
Masha Felk se leva avant l’aube, réveillée par l’agitation du coq sous sa fenêtre. Elle s’habilla dans la pénombre, récupérant ses vêtements pliés la veille sur la chaise. Elle referma doucement la porte sur elle pour ne pas réveiller son homme.
La faible lumière de la lune éclairait les marches d’une lueur bleutée, allongeant les ombres des arbres ; leurs rameaux venaient hanter les cloisons du couloir, comme la
matérialisation des souvenirs que les planches conservaient de leur vie à l’époque où elles servaient de perchoirs et de nichées aux oiseaux.
Masha prit une longue inspiration, bloqua sa respiration avant d’expulser l’air de ses poumons. Une journée de labeur l’attendait. La même depuis trente ans, rythmée par les repas que les rares visites d’Elena Jolienka, sa voisine, distrayaient à peine.
Elle s’aida de la rambarde pour descendre, prenant soin d’éviter les lattes qui craquaient. Parfois, c’était comme une déflagration dans la nuit, au cœur de l’été.
La permanence des odeurs et des bruits la rassurait. Les murs de sa maison demeureraient bien après qu’elle l’aurait désertée. Et bizarrement, elle en retirait une étrange satisfaction. Comme si l’âme pouvait peser sur toute chose, imprimer sa présence sur les meubles, les poignées de porte mieux que le poids des corps chargés d’années.
Elle n’aurait su se l’expliquer, mais cette heure, qui n’était ni à la nuit ni au jour, lui ouvrait l’espace d’un territoire en lisière où la rumeur du monde ne lui parvenait pas encore. Un espace de silence où il n’y avait de place que pour une grande respiration.
Un soupir.
Un envol.
Elle se voyait en éclaireur du jour à venir.
– Vieille bête naïve, murmura-t-elle, avant de faire la lumière dans la cuisine.
Car, qu’elle le veuille ou non, là était son foyer. Sa place.
Un intérieur propret, un peu exigu mais stable, solidement attaché au poids des traditions, à l’image de la table en bois massif flanquée de ses deux bancs lustrés, molosses au repos, posées sur leurs grosses pattes.
Un foyer dont Masha Felk était autant la gardienne que l’esclave.
Comment avait-elle pu croire que le mariage la dispenserait de la tutelle d’un homme ?
Masha avait vite été fixée : les liens du mariage s’appliquent aux femmes amenées par leur éducation à demeurer fidèles quand les maris ont eux tout le loisir d’être volages. Depuis l’époque du père – pas non plus un modèle de vertu celui-là –, Masha avait compris que la société était moins à cheval sur les incartades des hommes à condition que les épouses n’aient pas l’idée de s’en plaindre. Sinon, ceux qui faisaient les lois étaient dans l’obligation – et on pouvait sentir leur réticence –d’instruire des procès afin de punir le fautif.
Qui sait, pourtant, si les épouses trompées ne l’avaient pas cherché en s’enlisant dans un quotidien qui les rendait moins désirables ?
Si Masha avait réfléchi à ça plus tôt, avant de s’appeler Masha Felk, sûr qu’elle aurait été plus assidue à l’école. D’autres camarades avaient mieux mené leur barque. Des plus sérieuses qu’elle à dix-sept ans, de ces jeunes filles qui ne s’étaient pas laissé griser, elles, par les tilleuls verts de la promenade.
Au lieu de ça, elle avait dit « oui » au pope Odescu, lequel avait à peine écouté sa réponse, avant d’en avertir Oleg, son père, auquel l’avenir de sa fille importait peu, et « oui » bien sûr à Alexeï qui, un jour de moisson, avait mis la charrue avant les bœufs en la culbutant dans les chaumes.
Masha Felk alluma sous le samovar après avoir vérifié qu’il contenait assez d’eau pour le thé.
Elle avait aimé ça, pourtant, les premières fois : les chatouilles, les baisers, les mains baladeuses. Elle se souvenait de la blancheur de sa poitrine éclose dans la lumière d’été que les grandes paluches brunes d’Alexeï pelotaient, des coups de reins contre son ventre devenu rivière dans le parfum sucré des fenaisons. La jeune fille s’était relevée légère, de la paille plein les cheveux. Elle avait mis de l’ordre sous ses jupons, donné la main à Alexeï. Ensemble, le couple avait rejoint les autres moissonneurs qui avaient applaudi leur retour. Elle n’avait pas rougi quand Elmira, sa mère, l’avait attrapée par le bras pour défroisser sa jupe, si rudement que le plat de sa main l’avait cinglée aux cuisses effaçant la jouissance qu’elle croyait avoir naïvement emprisonnée dans son ventre.
Alors, Alexeï et elle l’avaient refait plusieurs fois : sur les berges du lac, contre un arbre foudroyé, sous les étoiles ; et les jours de pluie, dans la Moskvitch du père d’Alexeï jusqu’à ce que Masha finisse par s’arrondir.
Du réfrigérateur, elle sortit une jatte de koumys. Elle s’en servit deux louches, laissa la jatte sur la table, la recouvrit d’un torchon propre. Alexeï aimait son lait fermenté à température ambiante.
Et les jumeaux étaient nés.
– Féconde comme une antilope ! l’avait félicitée son père.
Le garçon avait été le premier à sortir de son ventre. Pas du tout le bébé fripé qu’Elmira lui avait promis en punition de ses écarts. Quant à sa fille, Vera, il n’y avait pas plus jolie poupée qu’elle dans la région !
Et puis, il y avait bien assez d’ouvrage à la ferme pour ne pas penser qu’elle aurait pu faire autre chose de son existence. La mécanique des saisons s’enchaînait, ponctuée par les fêtes religieuses, les anniversaires, les enterrements et le ronron du monde dans le poste de télévision. Les deux petites merveilles avaient grandi, fait des études, obtenu des diplômes. Et un jour, ils étaient partis à la capitale, Dmitry pour y devenir ingénieur agronome, Vera, infirmière, avant d’épouser un docteur, l’un et l’autre définitivement établis à Astana.
À son tour, sa fille avait accouché de jumeaux.
– La pomme ne tombe jamais loin du pommier1… aurait dit le père de Masha, s’il n’avait pas été emporté par une maladie dans les intestins trois ans plus tôt.
Askar et Zora avaient un an quand leur grand-mère les embrassa pour la première fois. Une paire de bébés roses et dodus dont la peau sentait le miel. Elle crut défaillir en respirant leur odeur de pain d’épices. Et, caressant la nacre rosée de leurs petits ongles tout en déposant un baiser sur leurs joues de porcelaine, l’appétence des ogres pour les chairs d’enfants ne lui parut soudain plus aussi monstrueuse.
Masha Felk déjeuna assise au bout de la table, face à la fenêtre.
L’aube n’était encore qu’une braise brasillant au sein des cendres.
Cette place avait longtemps été celle de son garçon. Le fils préféré. L’enfant prodige, secret et timide. L’incarnation de
1 L’équivalent du proverbe occidental « telle mère, telle fille ».
toutes ses joies. Dmitry était surtout fait d’une autre trempe que celle de son père, si semblable à elle que Masha s’était souvent demandé si elle ne l’avait pas conçu toute seule.
Dmitry revenait les voir. Pas autant qu’elle l’aurait souhaité. La capitale était loin. Elle aimait le sentir à ses côtés, exactement là, sur le banc, où Masha Felk s’attardait ce matin plus que de coutume.
Elle ne l’interrogeait pas sur son travail, redoutant de lui paraître sotte. Mais il lui en parlait volontiers.
Dmitry était chargé de l’amélioration des techniques de production des sols. Son domaine, c’étaient les maladies des végétaux. Parce qu’un jour, disait-il, il faudrait nourrir les hommes autrement. La Terre ne supporterait plus longtemps d’être malmenée par des ingrats. Des obstinés qui se voyaient toujours en maîtres et possesseurs du jardin terrestre.
Masha sentait confusément que son garçon avait raison. Mais ce n’était pas à des gens de peu comme eux qu’il faudrait imputer cet immense gâchis.
Elle déposa son bol dans l’évier, fit couler un filet d’eau, et le laissa tremper dans le bac. Elle surprit le reflet de son visage dans le carreau de la fenêtre. La vieillesse est une maladie dont on ne guérit pas. Elle s’aida de la surface réfléchissante pour refaire son chignon. Les épingles à cheveux étaient posées sur la tablette parmi les boîtes d’épices. Elle les y avait laissées après la vaisselle. Avant de sortir, elle attrapa le fichu pendu à la patère. Elle le mit sur sa tête, emprisonnant les cheveux de sa frange, et le noua à l’arrière.
Ses deux vaches l’attendaient.
La fidélité d’un animal quand même, ce n’est pas rien.
Il y avait de la lumière chez Bolan. Son beau-frère venait de rentrer après avoir relevé ses collets. Sur la table de la cuisine, un lapin roulé dans du papier journal l’attendrait après la traite.
Masha Felk poussa la porte de l’étable. Il y faisait sombre comme dans une mine, la lumière retenue derrière la montagne au pied de laquelle une poignée de bergers avaient pris leurs quartiers, troquant leurs yourtes pour des maisons en torchis. Lassés de se battre contre les panthères des neiges, les loups et les orages, leurs brebis, ils les avaient abandonnées dans la montagne à la grâce de Dieu.
Masha entendit remuer dans la paille. Mazurka, la fille de Melissa, se leva à son arrivée.
Masha laissa la porte grande ouverte afin que le jour y trouve un encouragement supplémentaire. Elle tira le tabouret à elle. Il lui faudrait traire quelques minutes dans la pénombre avant que l’aube ne pointe sa tête. Quand elle en aurait fini, le jour serait tout à fait entré dans l’étable. Inutile de brûler une mèche, la lampe ne servait qu’en hiver.
Masha flatta le flanc de la bête. La vache lui rendit sa caresse en frottant sa tête contre sa hanche. À cet instant-là, sans trop se l’expliquer, elle se sentait envahie d’un amour incommensurable pour toutes les bêtes de la création. Il n’était pas rare de voir des larmes couler sur ses joues. Elle secouait la tête, se morigénait. Une émotivité qui ne s’arrangerait pas avec l’âge, elle qui pleurait devant la télévision à la vue d’un matelot débarrassant un cachalot d’un emberlificota de filets, d’une scientifique qu’un singe serrait dans ses bras avant de retrouver la liberté.
Parfois, un hoquet d’émotion lui échappait. Son homme détournait le regard du poste. Il surprenait ses yeux embués et éclatait de rire.
– Allons, la mère, on va pas se mettre à chialer sur des gens qu’on connaît pas ! Qu’est-ce que ça peut nous faire, à nous, qu’un singe retrouve ses lianes, hein !
Alexeï gâchait tout. Il ne comprenait rien.
Et elle-même, Masha Felk, est-ce qu’elle y comprenait quelque chose ?
Qu’est-ce qui la liait intimement à tous ces êtres si ce n’est le sentiment d’être les passagers d’une arche commune ?
Car ces images la rassuraient sur l’état du monde. Sa mécanique. Elles lui disaient qu’elle avait été une bonne mère, une brave femme, honnête, travailleuse, une épouse fidèle, bref, qu’elle avait une belle âme comme le lui avait assuré le jeune pope – le pope Odescu étant mort depuis belle lurette –quand elle lui avait raconté dans quel état la mettaient les rares bonnes nouvelles du monde.
– Vous êtes une belle âme, Masha Felk, et Dieu saura vous ouvrir toutes grandes les portes du paradis quand sonnera l’heure.
Mais Masha n’était pas pressée. L’idée de ne plus mesurer le monde à l’aune de ses sens lui était insupportable. Elle voulait remplir ses poumons de l’odeur de l’herbe fauchée dans les matins drapés de rosée, s’enivrer des humeurs de la terre après l’averse d’été, goûter au miel des montagnes, boire le lait des juments, avaler des myrtilles par poignées. Elle voulait encore assister au retour des oies cendrées et des grues demoiselles, sentir le soleil sur sa peau, voir passer l’ombre des nuages et avaler le vent.
Et, bien qu’elle n’osât pas se représenter la scène sans ressentir des picotements dans les yeux, elle serait là pour souffler dans les naseaux de sa fille quand Melissa se coucherait sur le flanc.
Et puis voir grandir les jumeaux. Les gosses poussaient comme du chiendent ; bientôt ils seraient en âge de passer leurs vacances à la ferme.
C’est à tout cela que pensait Masha Felk, ce matin-là, alors que l’aube n’avait pas encore allumé sa forge sur la crête de la montagne.
Assise sur son tabouret, le seau placé sous le pis qu’elle soupesa d’abord tout en complimentant sa bête, Masha cracha dans ses mains avant de tirer sur les trayons. Elle eut une pensée pour toutes ces femmes, inconnues mais familières, qui, sous d’autres latitudes, accomplissaient le geste ancestral de la traite, le front buté contre le flanc d’une chamelle, d’une bufflonne ou d’une chèvre. Elle-même l’effectuait sans songer qu’il pût en être autrement, lorsque quelqu’un, ou quelque chose, inversa le processus naturel de la lumière, lui imposant un rapide déclin.
Masha Felk tomba à la renverse dans la litière de ses vaches.