Du même auteur au Rouergue Laïka est revenue – roman épik, 2022 La sorcière et les Manananggals – roman épik, 2023 Sorry Business – roman épik, 2024 Peau de pierre – roman épik, 2026
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Illustration de couverture : © Joann G. Louis © Éditions du Rouergue, 2026
Jean-François Chabas
le cheval a mangé mon frère
Pour Nisrine.
On voyait les chevaux de la mer Qui fonçaient la tête la première Et qui fracassaient leur crinière Devant le casino désert
J.-R. Caussimon – Comme à Ostende
I Il y a des fous qui disent que la magie n’existe pas. D’autres, que les monstres, c’est imaginaire. Et ils racontent même que le monde est normal. Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! « Normal » ! En général, ces gens sont beaucoup plus âgés que moi. Alors, comme j’ai dix ans, je ne peux pas leur éclater de rire au nez. Pourtant, moi, je sais. Voyez plutôt : L’année dernière, ma mère a pris deux grandes décisions. 11
Et ça, c’était parce que mon père venait de disparaître. Mais il faut peut-être d’abord que je me présente. Je m’appelle Caleb Teapot. J’ai deux sœurs, qui sont jumelles : Adelina et Adelita. Elles ont douze ans et elles ont des téléphones, alors que moi, non, ce qui est une injustice ignoble. Mon père et ma mère sont très riches. Ils ont créé à Londres, où nous vivons, la fameuse entreprise de fabrication de hot-dogs bio, « Superhot » et, le temps de dire ouf, ils sont devenus multimillionnaires. Oui, Superhot, ça rime avec Teapot. Je sais. Mais, maintenant, il n’y a que ma mère qui est riche puisque mon père a été emporté par un drame : il a fait un concours. Pour être précis, il a organisé une compétition de mangeurs de hot-dogs Superhot. Et il a tenu à y participer. On venait tout juste d’installer les décorations de Noël dans l’entreprise ; il y avait des guirlandes lumineuses et un immense sapin dans le hall d’entrée, avec des saucisses en plastique brillantes multicolores à la place 12
des boules. Des petits pots de moutarde argentés et dorés, aussi. Tout cela avait une classe folle. Il faudrait prévenir les gens. Le concours de hot-dog, c’est un sport à risque, comme le ski extrême ou le saut en parachute. Mais mon père, Ian Teapot, n’arrêtait pas de me répéter : « Dans la vie, mon petit Caleb, il faut être un battant. Ce qui compte, c’est de gagner. S’il faut écraser les autres, tu les écrases. Malheur aux vaincus. Tu dois gagner, gagner, à n’importe quel prix ! » Il me disait cela en serrant les poings devant lui comme s’il étranglait des poulets imaginaires et je dois dire qu’il a appliqué ses principes à la lettre, parce qu’après son vingt-septième hot-dog Superhot, alors que son visage était devenu violet, il a enfourné le vingt-huitième. Le pasteur a dit, à la messe d’enterrement : – Ian Teapot, tu as passionnément aimé tes enfants, ainsi que ton épouse Cassandra. Tu as mené ton métier avec fougue et finalement tu as donné ta vie pour les hot-dogs. Repose en paix, car… 13
Je n’ai pas entendu la suite parce que nous nous sommes tous mis à sangloter. C’était vraiment trop horrible. Adelita, Adelina et moi n’avons pas été les seuls à être tourneboulés. Maman aussi. Elle avait trente-neuf ans, elle était veuve, et elle se retrouvait seule à la tête d’une immense fortune, avec trois enfants sur les bras. Deux jours après les funérailles, les jumelles et moi traînions dans le salon de notre appartement – c’est-à-dire que moi, je traînais, mais que mes sœurs textaient comme des enragées – lorsque ma mère est arrivée en trombe. Elle s’est arrêtée net, les poings sur les hanches, le menton haut, comme si elle s’apprêtait à conquérir l’Everest ou à envahir la Belgique. – Bon ! J’ai senti que ça allait faire mal et, effectivement, ça a fait très, très mal. – Les enfants, nous quittons Londres ! Adelina et Adelita ont levé la tête, puis, exactement ensemble, elles ont grommelé : – Quoi ? 14
Moi, je n’ai rien dit du tout, par prudence. – Exactement ! Nous partons pour Kinloch bervie ! Adelita a tapé très vite sur son téléphone, elle s’est penchée dessus en fronçant les sourcils, et elle a gémi : – Au secours ! Adelina a regardé par-dessus son épaule pour voir l’écran, et finement ajouter : – Ah ouais, d’accord ! Trop au secours, en fait ! J’ai avalé ma salive, puis j’ai risqué : – Mais… Maman… Ce ne sont pas encore les vacances… – Qui parle de vacances ? Nous partons nous installer là-bas pour de bon. C’est magnifique, vous verrez. Soudain, elle a quitté le salon en faisant claquer les talons de ses bottes, comme tout dictateur qui se respecte. Je me suis tourné vers les jumelles. – C’est quoi, Kinlochbervie ? – C’est l’apocalyspe, a répondu Adelina. (Quand elle est nerveuse, ça la rend dyslexique.) 15
Adelita m’a tendu son iPhone. J’ai lu : « Kinlochbervie – Écosse – 472 habitants – Côte Atlantique Nord. » J’aurais dû avoir le droit de m’évanouir, après avoir poussé un petit cri. Mais j’ai juste fait : – Hmm…