Anne-Sophie Kalbfleisch
Lalie en l’air
la brune au rouergue
Est-ce qu’un homme est quelque chose de dangereux, tu te le demandes en regardant manger monsieur Mark. Vous êtes assis dans sa cuisine. Il vient de te dire : smakelijk, Lalie, bon appétit, ce qui signifie bon appétit, Lalie, bon appétit. Monsieur Mark veut t’apprendre des mots flamands, ce qui est gentil mais vain.
Il est assis face à toi, de l’autre côté de la table en bois clair. Il garnit de gouda un sandwich au beurre, tu tapes une cuillère dans un bol de cornflakes. La lumière des nuages dessine des feuilles argentées sur le mur doré. Monsieur Mark a tendance à aimer ce qui est jaune. Quand vous allez au jardin, il te dit les noms des fleurs et beaucoup sont jaunes ou le seront un jour. Il te parle autant des pissenlits et des boutons d’or que des jonquilles, des forsythias et des rosiers ‘Teasing Georgia’. Tu ne crois pas qu’un homme qui traite de la même façon un pissenlit et une rose ‘Teasing Georgia’ soit dangereux.
Tu te poses la question car à l’école tu as parlé de monsieur Mark à ton amie Sophie. Sophie veut dire sagesse, a-t-elle dit un jour et tu la crois volontiers. Quand tu lui soumets tes tracas elle ressemble à un vieux hibou sur un arbre perché. Cette fois ton offrande lui a déplu. Elle a sifflé : monsieur ?! – Oui. Elle a regardé au loin, les yeux plissés, en équilibre sur une jambe l’autre repliée sous elle : donc c’est un homme, pas un garçon ? – Oui. Elle a poussé un long soupir tandis qu’elle étirait sa cuisse vers l’arrière. Tu patientais. Du haut de sa jambe, Sophie peaufinait son verdict.
Tu as l’habitude de ce genre de scène. Même en classe Sophie s’étire en pensant, pense en s’étirant, parfois un seul doigt, parfois un membre entier. Son ambition est de devenir détective et ça fait partie de son entraînement. Elle prétend que réussir une filature ou résoudre une enquête exige deux compétences : de l’intelligence et de la souplesse. Ce doit être vrai.
Sophie a déplié sa jambe, replié l’autre et posé sa main libre sur ton épaule : Lalie, les hommes sont dangereux, pas tous c’est sûr mais enfin, si tu suivais les nouvelles, si tu lisais les journaux, tu saurais, qui fait la guerre, qui tue, qui s’attaque aux femmes et aux enfants, as-tu seulement vu les images au Rwanda ? Tu as haussé les épaules : ton papa est un homme, et il n’est pas dangereux. Sophie a levé les yeux au ciel, sa voix s’est assombrie : je te dis simplement de faire attention.
Monsieur Mark t’a servi une tisane au thym et au romarin du jardin. Une voix de femme s’élève de la radio, suivie de musique classique. La femme parle en flamand, la musique est sans paroles, tu ne comprends ni l’une ni l’autre. À la maison
tes parents écoutent des chanteurs à voix, Johnny Halliday, Michel Sardou. Monsieur Mark le sait et de temps à autre il t’explique la musique classique, pour éviter que tu ne passes à côté. Celle-ci s’appelle The Lark Ascending, ce qui veut dire l’envol de l’alouette, du compositeur Ralph Vaughan Williams. Tu souris et il demande pourquoi. Tu réponds : avec vous les oiseaux ne sont jamais loin.
Monsieur Mark raconte que le violon joue l’oiseau et les autres instruments le vent. Tu entends ? L’alouette se détacher du ciel ? Son corps glisser sur des pistes invisibles ? Tu aimerais, parler comme monsieur Mark, dire des pistes invisibles et te comprendre mais : non. Tu ne reconnais ni le violon ni les autres instruments, alors l’envol ? Monsieur Mark se lève, monte le son et revient auprès de toi. Il sourit : ferme les yeux. Et tu fermes les yeux.
Imagine un ciel bleu. La voix de monsieur Mark entre en toi, basse et rampante. Sur l’écran gris-rose de tes paupières elle projette des images que tu absorbes l’une après l’autre. Imagine un vent frais, qui glisse comme une lame sur ta peau. Imagine ton ventre tendu vers le ciel, tes ailes sifflent, ton visage fend l’air, et la Terre au loin n’est plus qu’un jardin, les arbres des flocons de mousse. Imagine l’horizon blanc, il t’aspire, il est ton point de chute… Tu rouvres les yeux. Monsieur Mark est devant toi, il rit de t’avoir vue là-haut, avec l’alouette. Tu lui demandes : vous aussi, vous l’avez vue ?
Tu sais que monsieur Mark aime autant la musique que l’envol. Pour lui rêve et réalité sont deux mesures égales de sirop et d’eau : s’il verse l’une sur l’autre, aucune ne l’emporte.
Par exemple il parle à ses fleurs, c’est qu’il les croit capables de l’écouter. Un jour il t’a demandé de nommer un oiseau gris, posé au loin sur une branche. À sa taille et sa couleur tu as répondu : un pigeon. Il t’a tendu ses jumelles. Sous tes yeux le pigeon s’est transformé en oiseau enchanteur, aux ailes floquées d’éclairs jaunes et au visage rouge sang : un chardonneret élégant. Aujourd’hui, à cause de Sophie, tu te demandes : pourquoi monsieur Mark est différent des autres adultes, et si c’est une bonne ou au contraire une mauvaise chose.
L’alouette s’en est allée. Tu demandes à monsieur Mark de te parler d’elle car tu n’en connais que la chanson, et tu chantes à voix haute : alouette, gentille alouette, alouette je te plumerai ! La suite des paroles tourne dans ta tête pendant que monsieur Mark raconte. Je te plumerai la tête. Il y a des dizaines d’espèces d’alouettes à travers le monde. Je te plumerai le bec. En Belgique l’espèce la plus répandue est l’alouette des champs. Je te plumerai le cou. Les couples d’alouettes des champs se forment en février. Je te plumerai les ailes. Pour séduire la femelle, le mâle réalise une étrange parade nuptiale. Je te plumerai le dos.
Il s’élève du sol en spirale et chante d’une voix sonore. Je te plumerai les pattes. Une fois à bonne hauteur le mâle descend en spirale, sans cesser de chanter. Je te plumerai la queue. Quand il atteint le bas de la spirale, l’oiseau se laisse tomber sur le sol, comme une pierre. Alouette !
Monsieur Mark débarrasse la table. Tu l’aides volontiers alors que chez toi la même tâche t’ennuie. Ici tu aimes ouvrir les tiroirs, essuyer les tasses fleuries, ranger les soucoupes si blanches et fines qu’on croirait des hosties, aligner les verres, ne rien casser. Tu te comportes en petite fille modèle, ce qu’en
réalité tu n’es pas, ta mère ferait de grands yeux si elle te voyait à l’instant. Pourtant tu n’as pas l’impression de jouer la comédie.
Monsieur Mark regarde l’horloge murale : il nous reste une bonne heure, ça te plairait de m’aider au potager ? Tu cries : oui ! et te précipites sur l’étagère à chaussures à côté de la porte. Tu es si souvent chez monsieur Mark qu’il t’a offert une paire de bottes, qui reste ici. Elles sont bleu ciel, ta couleur préférée, et c’est rare des bottes bleu ciel, te dis-tu, il a forcément dû chercher.
Tandis que tu enfiles les bottes, la voix de Sophie se mêle à tes pensées. Pourquoi passe-t-il autant de temps avec toi ? N’at-il rien de mieux à faire ? Et pourquoi l’homme de la chanson (parce que c’est un homme) plume-t-il la queue de l’alouette ? Et les pattes ? Et le dos ? Et les ailes ? Et le cou ? Et le bec ? Et la tête ? Pourquoi personne ne l’arrête ?
Tu marches dans les pas de monsieur Mark sur le chemin de copeaux qui mène au potager. Il raconte que les derniers plants commencent à jaunir et se coucher, ce qui est le signal. Distraite par Sophie tu te demandes de quoi. Au bout de quelques pas il reprend : en flamand on dit aardappelbloed hebben quand on a la peau jaunâtre et l’air malade, ça signifie avoir du sang de pomme de terre. Et il rit.
Tu te laisses tomber à genoux dans l’herbe mouillée devant le rang de tiges en berne. Monsieur Mark te tend une petite pelle : tiens, prends ça. Mais tu secoues la tête et enfonces les mains dans la terre glacée, à la recherche des dernières pommes de terre.